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Full text of "Histoire de la révolution française, depuis 1789 jusqu'en 1814"

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in 2013 



http://archive.org/details/histoiredelarvol02mign 



HISTOIRE 

DE LA 

RÉVOLUTION 

FRANÇAISE 



TOME II 



M 



Droits de reproduction et de traduction réservés 

pour tous les pays, 

y compris la Suède et la Norvège. 



TYPOGRAPHIE FIRMIVDIDOT ET C ie . — MESXIL (EURH). 



'" U * HISTOIRE 



RÉVOLUTION 

FRANÇAISE 

DEPUIS 1 789 JUSQU'EN I8U 

PAR M. MIGNET 

MEMBRE DE ^ACADEMIE FRANÇAISE 

SECRÉTAIRE PERPETUEL DE i/aCADEMIE DES SCIEKCF.S MORALES 

ET POIITIQUES. 

DIX-IŒUVIÈME ÉDITION- 
TOME SECOND 

V 

PARIS 

PERR1N 1 ETC", LIBRAIRES-ÉDITEURS LIBRAIRE DE FIRHIX-DIDOT ET C 

l.lltll \lltll ACADÉMIQUE) IMPRIME URS DE l/l\»IIH 

3B, QDAI DES GRANDS-AUGUSTIRS. ' f" " ' "' ' lUl. J A'.ui:, .jfj. 

1901 



y 



1 j 



MAY 3 1990 

DATE 



RÉVOLUTION 

FRANÇAISE. 
CHAPITRE VIII. 

Depuis le 2 juin 1795 jusqu'en avril 1794< 



Insurrection des départements contre le 31 mai; revers prolongés aux 
frontières; progrès des Vendéens. — Les Montagnards décrètent la 
constitution de 1793, et la suspendent aussitôt pour mainteuir et 
renforcer le gouvernement révolutionnaire. — Levée en masse; loi 
des suspects. — Victoire des Montaguards dans l'intérieur et sur les 
frontières. — Mort de la reine, des vingt-deux Girondins, etc. — 
Comité de salut public ; sa puissance ; ses membres. — Calendrier 
républicain. — Les vainqueurs du 31 mai se divisent. — La faction 
ultra-révolutionnaire de la commune ou des Hébertistes fait abolir le 
catholicisme et décrète le culte de la liaison ; sa lutte avec le Comité 
de salut public; sa défaite. — Le faction modérée de la Montagne 
ou des Dantonistes veut détruire la dictature révolutionnaire et éta- 
blir le gouvernement légal ; sa chute. — Le Comité de salut public 
reste seul triomphant. 



Il était à présumer que les Girondins ne sous- 
criraient pas à leur défaite, et que le 3i mai serait 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. II. 1 



2 CHAPITRE VIII. 

le signal de l'insurrection des départements contre la 
Montagne et la commune de Paris. 11 leur restait à 
tenter cette dernière épreuve; ils le firent. Mais 
dans cette mesure décisive on remarqua le même 
défaut de concert qui avait perdu leur cause dans 
l'assemblée. Il est douteux que les Girondins eus- 
sent triomphé même en se montrant unis , et surtout 
qu'en triomphant ils eussent sauvé la révolution. 
Comment auraient-ils fait avec des lois justes ce que 
les Montagnards firent avec des mesures violentes? 
Comment auraient-ils vaincu les ennemis étrangers 
sans fanatisme, comprimé les partis sans épouvante; 
nourri la multitude sans maximum, alimenté les 
armées sans réquisitions? Si le 3i mai avait eu lieu 
en sens inverse , on aurait probablement vu dès lors 
ce qui se montra plus tard, le ralentissement de l'action 
révolutionnaire, les attaques redoublées de l'Europe, 
la reprise d'armes de la part de tous les partis , les 
journées de prairial , sans pouvoir repousser la mul- 
titude, les journées de vendémiaire, sans pouvoir 
repousser les royalistes, l'invasion des coalisés, et, 
d'après la politique d'usage à cette époque , le mor- 
cellement de la France. La république n'était pas 
assez puissante pour suffire à tant d'attaques, comme 
elle y parvint après la réaction de thermidor. 

Quoi qu'il en soit, les Girondins, qui auraient 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. » 

dû ou demeurer ou combattre ensemble, ne le firent 
point, et, après le 2 juin, tous les hommes modérés 
du parti restèrent sous le décret d'arrestation; tous 
les autres s'évadèrent. Vergniaud, Gensonné, Du- 
cos, Fonfrède, etc., furent au nombre des pre- 
miers; Pétion, Barbaroux, Guadet, Louvet, Buzot, 
Lanjuinais, au nombre des seconds. Us se rendirent 
à Evreux, dans le département de l'Eure, où Buzot 
avait beaucoup de crédit , et de là à Caen , dans le 
Calvados. Ils firent de cette ville le centre de l'in- 
surrection. La Bretagne ne tarda pas à y prendre 
part. Les insurgés, sous le nom d'assemblée des 
départements réunis à Caen , formèrent une armée, 
nommèrent le général Wimpfen pour la comman- 
der, arrêtèrent les Montagnards Romme et Prieur de 
la Marne, commissaires de la Convention, et dis- 
posèrent tout pour marcher sur Paris. Ce fut de là 
que partit une jeune, belle et courageuse fille, Char- 
lotte Corday, pour punir Marat, le principal auteur 
du 3i mai et du 2 juin : elle crut sauver la républi- 
que en se dévouant pour elle. Mais la tyrannie ne 
tenait pas à un homme; elle tenait à un parti et à 
la situation violente de la république. Charlotte 
Corday, après avoir exécuté son généreux mais 
inutile dessein, mourut avec une sérénité inalté- 
rable, un courage modeste et la satisfaction d'à- 



4 CHAPITRE VIII. 

voir bien fait 1 . Mais Marat assassiné devint pour 
la multitude un plus grand objet d'enthousiasme 
encore que de son vivant. On l'invoqua sur les 
places publiques, son buste fut placé dans toutes les 
sociétés populaires, et la Convention fut contrainte 
de lui accorder les honneurs du Panthéon. 

En même temps Lyon se souleva , Marseille et 
Bordeaux prirent les armes, et plus de soixante dé- 
partements adhérèrent à l'insurrection. Bientôt cette 
attaque amena le soulèvement général de tous les par- 
tis, et les royalistes s'emparèrent sur plusieurs points 
du mouvement que les Girondins avaient commencé. 
Les royalistes cherchèrent surtout à diriger l'in- 
surrection de Lyon, pour en faire le centre des opé- 
rations du Midi. Cette ville était fort attachée à 
l'ancien ordre de choses. Ses manufactures de soie 
et de broderies en or et en argent, son commerce de 



1 Voici quelques-unes des réponses de cette fille héroïque devant le 
tribunal révolutionnaire : — Quelles étaient vos intentions en tuant 
Marat? — De faire cesser les troubles de la France. — Y avait-il long- 
temps que vous aviez formé ce projet? — Depuis l'affaire du 31 mai, 
jour de la proscription des députés du peuple. — C'est donc dans les 
journaux que vous avez appris que Marat était un anarchiste? — Oui, 

je savais qu'il pervertissait la France — J'ai tué, ajouta-t-elle en 

élevant extrêmement la voix, un homme pour en sauver cent mille, 
un scélérat pour sauver des innocents, uue bête féroce pour donner le 
repos à mon pays. J'étais républicaine avant la révolution, et je n'ai 
jamais manqué d'énergie. 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVEIL 1794. 5 

luxe, la rendaient dépendante des hautes classes. 
Elle devait donc se déclarer de bonne heure contre 
un changement social qui dérangeait les anciens 
rapports et ruinait ses manufactures en abaissant 
la noblesse et le clergé. Aussi Lyon, en 1790, 
sous la Constituante même, lorsque les princes émi- 
grés étaient dans le voisinage , à la cour de Turin , 
avait fait des tentatives de soulèvement. Ces ten- 
tatives, dirigées par les prêtres et les nobles, avaient 
été réprimées; mais l'esprit était resté le même. Là, 
comme ailleurs, on avait voulu, après le 10 août, 
faire la révolution de la multitude, et établir son 
gouvernement. Châlier, fanatique imitateur de Ma- 
rat, était à la tête des Jacobins, des Sans-Culottes et 
de la municipalité de Lyon. Son audace s'était ac- 
crue après les massacres de septembre et le 21 jan- 
vier. Cependant rien n'avait été décidé encore entre 
la classe inférieure républicaine et la classe moyenne 
royaliste, dont l'une avait le siège de son pouvoir à la 
municipalité, l'autre dans les sections. Mais les dé- 
bats étant devenus plus grands vers la fin de mai , 
on se battit, et les sections l'emportèrent. La mu- 
nicipalité fut assiégée et emportée d'assaut. Châlier, 
après s'être évadé, fut pris et au bout de quelque 
temps exécuté. Les sectionnaires, n'osant pas encore 
secouer le joug de la Convention, s'excusèrent auprès 



6 CHAPITRE VIII. 1 

d'elle de la nécessité où les Jacobins et les munici- 
paux les avaient mis de les combattre. La Conven- 
tion, qui ne pouvait se sauver qu'à force d'au- 
dace, et qui en cédant était perdue, ne voulut rien 
entendre. Sur ces entrefaites les événements de juin 
survinrent, l'insurrection du Calvados fut connue, 
et les Lyonnais, encouragés, ne craignirent plus 
de lever l'étendard de la révolte. Ils mirent leur 
ville en état de défense : ils élevèrent des fortifica- 
tions , ils formèrent une armée de vingt mille hom- 
mes , ils reçurent les émigrés au milieu d'eux , don- 
nèrent le commandement de leurs forces au royaliste 
Précy et au marquis de Virieux, et concertèrent leurs 
opérations avec le roi de Sardaigne. 

La révolte de Lyon était d'autant plus à craindre 
pour la Convention que cette ville, par sa position 
centrale, s'appuyait sur le Midi, qui prenait les armes, 
tandis que tout l'Ouest s'ébranlait aussi. A Marseille, 
la nouvelle du 3 1 mai avait soulevé les partisans des 
Girondins : Rebecqui s'y était rendu en toute hâte. 
Les sections avaient été réunies , on avait mis hors 
la loi les membres du tribunal révolutionnaire, et 
levé une armée de dix mille hommes pour marcher 
contre Paris. Ces mesures étaient l'œuvre des roya- 
listes, qui, là comme ailleurs, n'attendant qu'une 
occasion pour relever leur parti , s'étaient présentés 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 7 

d'abord avec les apparences républicaines et avaient 
fini par agir en leur propre nom. Ils s'étaient em- 
parés des sections , et le mouvement ne s'opérait plus 
en faveur des Girondins, mais pour les contre-ré- 
volutionnaires. Dès qu'on est en révolte , le parti 
dont l'opinion est la plus extrême et le but le plus 
précis l'emporte sur ses associés. En voyant la nou- 
velle tournure de l'insurrection, Rebecqui s'était 
jeté de désespoir dans le port de Marseille. Les in- 
surgés prirent la route de Lyon ; leur exemple fut 
rapidement imité par Toulon, Nîmes, Montauban 
et les principales villes du Midi. Dans le Calvados, 
l'insurrection avait eu le même caractère de roya- 
lisme depuis que le marquis de Puisaye, à la tête de 
quelques troupes, s'était introduit dans les rangs 
girondins. Les villes de Bordeaux, de Nantes, de 
Brest, de Lorient étaient favorables aux proscrits 
du 2 juin, et quelques-unes se déclarèrent pour eux ; 
mais elles ne leur furent pas d'un grand secours, parce 
qu'elles furent retenues par le parti jacobin ou par 
la nécessité de combattre les royalistes de l'Ouest. 
Ceux-ci, pendant cette levée presque générale des 
départements, étendaient leurs entreprise^. Après 
leurs premières victoires, les Vendéens s'étaient em- 
parés de Bressuire,d'Argenton, deThouars. Entière- 
ment maîtres de leur propre pays, ils projetèrent 



8 CHAPITRE VIII. 

d'en occuper les barrières , et de s'ouvrir le chemin 
de la France révolutionnaire ainsi que des commu- 
nications avec l'Angleterre. Le 6 juin, l'armée ven- 
déenne, composée de quarante mille hommes, sous 
Cathelineau, Lescure, Stofflet, La Rochejaquelein , 
marcha sur Saumur, qu'elle enleva de vive force. 
Elle se disposa à attaquer et à prendre Nantes, cour 
rendre plus assurée la possession et la défense de la 
Vendée et disposer du cours de la Loire. Cathelineau, 
à la tête des troupes vendéennes, partit de Saumur, 
après y avoir laissé garnison , prit Angers , passa la 
Loire, feignit de se diriger sur Tours et le Mans, 
et se jeta vivement du côté de Nantes, qu'il attaqua 
par la rive droite, tandis que Charette devait l'at- 
taquer par la rive gauche. 

Tout semblait se réunir contre la Convention pour 
l'accabler. Ses armées étaient battues au Nord et 
aux Pyrénées, en même temps qu'elle était me- 
nacée par les Lyonnais au centre, les Marseillais 
dans le Midi, les Girondins dans une partie de 
l'Ouest et les Vendéens dans l'autre, et que vingt 
mille Piémontais pénétraient en France. La réaction 
militaire qui, après la brillante campagne de l'Ar- 
gonne et de la Belgique, avait eu lieu surtout à 
cause du désaccord de Dumouriez et des Jacobins, 
de l'armée et du gouvernement, s'était prononcée 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQUEN AVRIL 1794. 9 

d'une manière bien plus désastreuse depuis la défec- 
tion du général en chef. Il n'y avait plus d'ensemble 
dans les mouvements, d'élan dans les troupes, de con- 
cert entre la Convention préoccupée de ses querelles 
et les généraux découragés. Les débris de l'armée 
de Dumouriez s'étaient réunis au camp de Famars, 
sous le commandement de Dampierre; mais ils 
avaient été obligés de se retirer, après une défaite, 
sous le canon de Bouchain. Dampierre avait été tué. 
De Dunkerque à Givet, la frontière était menacée 
par des forces supérieures. Custine fut promptement 
appelé de la Moselle à l'armée du Nord ; mais sa pré- 
sence ne rétablit pas les affaires. Valenciennes , qui 
ouvrait la France, fut prise; Condé essuya le même 
sort; l'armée, chassée de position en position , se 
retira derrière la Scarpe, en avant d'Arras, der- 
nière position de retraite jusqu'à Paris. D'un autre 
côté, Mayence, vivement pressée par l'ennemi et la 
famine , perdit l'espoir d'être secourue par l'armée 
de la Moselle, réduite à l'inaction ; et , désespérant 
de tenir plus longtemps, elle capitula. Enfin le gou- 
vernement anglais, voyant que la disette désolait 
Paris et les départements, déclara, après les jour- 
nées du 3i mai et du 2 juin, tous les ports de France 
en état de blocus, et prononça la confiscation des 
bâtiments neutres qui entreprendraient d'y porter 



10 CHAPITKE VIII. 

des vivres. Cette mesure, nouvelle dans les fastes de 
l'histoire et destinée à affamer tout un peuple , pro- 
voqua trois mois après la loi du maximum. La situa 
tion de la république ne pouvait pas être pire. 

La Convention était en quelque sorte prise au 
dépourvu. Elle était désorganisée, parce qu'elle 
sortait d'une lutte et que le gouvernement des vain- 
queurs n'avait pas eu encore le temps de s'établir. 
Après le i juin, avant que le danger devînt aussi pres- 
sant pour elle dans les départements et sur les fron- 
tières, la Montagne avait envoyé des commissaires de 
toutes parts, et s'était occupée sur-le-champ delà 
constitution qui était attendue depuis si longtemps 
et dont elle espérait beaucoup. Les Girondins avaient 
voulu la décréter avant le 21 janvier pour sauver 
Louis XVI, en substituant l'ordre légal à l'état ré- 
volutionnaire; ils y étaient revenus avant le 3i mai 
pour prévenir leur propre proscription. Mais les 
Montagnards avaienl , à deux reprises, détourné l'As- 
semblée de cette discussion par deux coups d'Etat, 
le jugement de Louis XVI et l'élimination de la 
Gironde. Aujourd'hui, restés les maîtres, ils s'em- 
pressaient de rattacher à eux les républicains en dé- 
crétant la constitution. Hérault de Séchelles fut le 
législateur de la Montagne, comme Condorcet l'avait 
été de la Gironde. En quelques jours cette constitu- 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 11 

tion nouvelle fut adoptée dans la Convention, et 
soumise à l'acceptation des assemblées primaires. 
On conçoit facilement ce qu'elle devait être avec 
les idées qui régnaient alors sur le gouvernement 
démocratique. Les constituants passaient pour des 
aristocrates : la loi qu'ils avaient établie était con- 
sidérée comme une infraction aux droits du peuple, 
parce qu'elle imposait des conditions pour l'exercice 
des droits politiques; parce qu'elle ne consacrait pas 
l'égalité la plus absolue; parce qu'elle faisait nommer 
les députés et les magistrats par des électeurs, et ces 
électeurs par le peuple; parce qu'elle bornait en 
certains cas la souveraineté nationale, excluant une 
partie des citoyens actifs des grandes fonctions pu- 
bliques et les prolétaires des fonctions de citoyens ac- 
tifs; enfin parce que, au lieu de fixer la population 
pour base unique des droits, elle la combinait dans 
toutes ses opérations avec la fortune. La loi cons- 
titutionnelle de 1793 établissait le pur régime de la 
multitude : non seulement elle reconnaissait le peuple 
comme la source de tous les pouvoirs , mais encore 
elle lui en déléguait l'exercice. Une souveraineté sans 
bornes, une mobilité extrême dans les magistra- 
tures, des élections immédiates auxquelles chacun 
concourait; des Assemblées primaires qui se réunis- 
saient sans convocation, à une époque fixe, qui 



12 CHAPITRE VIII. 

nommaient les représentants et contrôlaient leurs 
actes ; une Assemblée nationale annuellement renou- 
velée, et qui n'était, à proprement parler, qu'un 
comité des Assemblées primaires : telle était cette 
constitution. Comme elle faisait gouverner la multi- 
tude, comme elle désorganisait entièrement le pou- 
voir, elle était impraticable en tout temps ; mais elle 
l'était surtout dans un moment de guerre générale. 
Le parti montagnard , au lieu de la plus extrême dé- 
mocratie, avait besoin de la dictature la plus res- 
serrée. La constitution fut suspendue aussitôt que 
faite, et l'on maintint, en le renforçant, le gouver- 
nement révolutionnaire jusqu'à la paix. 

Ce fut, et pendant la discussion de la constitution, 
et après son renvoi aux Assemblées primaires , que 
les Montagnards apprirent tous les dangers dont ils 
étaient menacés. Ayant à comprimer dans l'intérieur 
trois ou quatre partis, à terminer des guerres civiles 
de plusieurs genres, à réparer les désastres des ar- 
mées et à repousser l'Europe entière, ces hommes 
audacieux ne s'épouvantèrent pas de leur position. 
Les représentants des quarante-quatre mille muni- 
cipalités vinrent accepter la constitution. Admis à 
la barre de l'Assemblée , après avoir fait connaître 
le consentement du peuple, ils demandèrent V arres- 
tation de tous les gens suspects et la levée en masse 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 13 

du peuple. — « Eh bien! s'écria Danton, répon- 
« dons à leur vœu ! Les députés des Assemblées pri- 
« maires viennent d'exercer parmi nous l'initiative 
« de la terreur! Je demande que la Convention, qui 
« doit être maintenant pénétrée de toute sa dignité, 
« car elle vient d'être revêtue de toute la force na- 
« tionale; je demande que, par un décret, elle in- 
« vestisse les commissaires des Assemblées primaires 
« du droit de dresser l'état des armes, des subsis- 
« tances, des munitions, de faire un appel au peuple, 
« d'exciter l'énergie des citoyens et de mettre en 
« réquisition quatre cent mille hommes. C'est à 
« coups de canon qu'il faut signifier la constitution 
« à nos ennemis ! C'est l'instant de faire ce grand 
« et dernier serment, que nous nous vouons tous 
« à la mort, ou que nous anéantirons les tyrans! » 
Le serment fut aussitôt prêté par tout ce qu'il y 
avait de députés et de citoyens dans la salle. Peu de 
jours après, Barrère, au nom du Comité de salut 
public, qui fut révolutionnairement composé, qui 
devint le centre des opérations et le gouvernement 
de l'assemblée, proposa des mesures plus générales 
encore : « La liberté, dit-il, est devenue créancière 
« de tous les citoyens; les uns lui doivent leur in- 
« dustrie, les autres leur fortune; ceux-ci leur con- 
« seils, ceux-là leurs bras; tous lui doivent leur 



14 CHAPITRE VIII. 

« sang. Ainsi donc tous les Français, tous les sexes, 
« tous les âges, sont appelés par la patrie à dé- 
« fendre la liberté. Toutes les facultés physiques ou 
« morales, tous les moyens politiques ou indus- 
ce triels, lui sont acquis; tous les métaux, tous les 
« éléments, sont ses tributaires. Que chacun oc- 
« cupe son poste dans le mouvement national et 
« militaire qui se prépare. Les jeunes gens com- 
« battront; les hommes mariés forgeront les armes, 
« transporteront les bagages et l'artillerie, prépa- 
ie reront les subsistances; les femmes travailleront 
« aux habits des soldats, feront des tentes et por- 
te teront leurs soins hospitaliers dans les asiles des 
« blessés; les enfants mettront le vieux linge en 
« charpie; et les vieillards, reprenant la mission 
« qu'ils avaient chez les anciens, se feront porter sur 
« les places publiques ; ils enflammeront le courage 
« des jeunes guerriers, ils propageront la haine des 
« rois et l'unité de la république. Les maisons na- 
« tionales seront converties en casernes, les places 
« publiques en ateliers ; le sol des caves servira à 
« préparer le salpêtre; tous les chevaux de selle seront 
« requis pour la cavalerie, tous les chevaux de voi- 
« turepour l'artillerie; les fusils de chasse, de luxe, 
« les armes blanches et les piques suffiront pour le 
« service de l'intérieur. La république n'est qu'une 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 15 

« grande ville assiégée, il faut que la France ne soit 
« plus qu'un vaste camp. » Les mesures proposées 
par Barrère furent décrétées sur-le-champ. Tous 
lès Français de dix-huit à vingt-cinq ans prirent les 
armes; on refit les armées avec des réquisitions 
d'hommes, on les nourrit avec des réquisitions de 
vivres. La république eut bien quatorze armées et 
douze cent mille soldats. La France, qui devint un 
camp et un atelier pour les républicains, se changea 
en prison pour les dissidents. En marchant contre 
les ennemis avoués, on voulut s'assurer des ennemis 
secrets, et l'effrayante loi des suspects fut portée. 
On arrêta les étrangers, à cause de leurs menées, et 
l'on emprisonna aussi les partisans de la monarchie 
constitutionnelle, de la république modérée, pour 
être gardés jusqu'à la paix. Dans le moment, ce 
n'était encore qu'une mesure de précaution. La bour- 
geoisie, le commerce, la classe moyenne, fourni- 
rent des prisonniers après le 3i mai, comme la no- 
blesse et le clergé les avaient fournis après le io 
août. On créa une armée révolutionnaire de six 
mille soldats et de mille canonniers pour l'intérieur. 
Chaque citoyen indigent eut quarante sous par jour, 
afin d'assister aux assemblées de section. On délivra 
des certificats de civisme, pour être assuré des opi- 
nions de tous ceux qui coopéraient au mouvement 



16 CHAPITRE Vin. 

révolutionnaire. On plaça les fonctionnaires sous la 
surveillance des clubs, on forma un comité révolu- 
tionnaire par section, et l'on fit face de toutes parts 
aux ennemis extérieurs et aux insurgés du dedans. 
Ceux du Calvados furent facilement soumis; à la 
première rencontre à Vernon , les troupes insurgées 
prirent la fuite. Wimpfen tenta inutilement de les 
rallier. La classe modérée, qui avait embrassé la 
défense des Girondins, montra peu d'ardeur et agit 
mollement. Lorsque la constitution fut acceptée par 
les autres départements, elle saisit cette occasion 
pour reconnaître qu'elle s'était trompée en croyant 
s'insurger contre une minorité factieuse. La rétrac- 
tation eut lieu à Caen, qui avait été le chef-lieu du 
soulèvement. Les commissaires montagnards ne 
souillèrent pas par des exécutions cette première 
victoire. D'un autre côté, le général Carteaux marcha, 
à la tête de quelques troupes, contre l'armée sec- 
tionnaire du Midi : il la battit à deux reprises, la 
poursuivit jusqu'à Marseille, y entra à sa suite, et 
la Provence eût été soumise comme le Calvados si 
les royalistes , réfugiés à Toulon après leur défaite , 
n'avaient pas appelé les Anglais à leur secours et 
mis entre leurs mains cette cle de la France. L'a- 
miral Hood entra dans la ville au nom de Louis XVI, 
qu'il proclama roi, désarma la flotte, fit venir 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 17 

par mer huit mille Espagnols , occupa les forts envi- 
ronnants, et força Carteaux, qui s'avançait contre 
Toulon, à se replier sur Marseille. 

Malgré ce contre-temps les conventionnels étaient 
parvenus à isoler l'insurrection. Les commissaires 
montagnards avaient fait leur entrée dans les capi- 
tales révoltées, Robert Lindet à Caen, Tallien à Bor- 
deaux, Barras et Fréron à Marseille. Il ne restait 
plus que deux villes à prendre : Toulon et Lyon. 
On cessait de craindre le concert et l'attaque du 
Midi, de l'Ouest et du Centre, et au dedans en n'a- 
vait plus que des ennemis sur la défensive. Lyon était 
assiégé par Rellermann, général de l'armée des Al- 
pes; trois corps d'armée pressaient cette ville de 
tous les côtés. Les vieux soldats des Alpes, les batail- 
lons révolutionnaires et les troupes de nouvelle le- 
vée venaient chaque jour pour renforcer les assié- 
geants. Les Lyonnais se défendirent avec tout le 
courage du désespoir. Ils comptaient d'abord sur 
l'assistance des insurgés du Midi; mais ceux-ci ayant 
été repoussés par Carteaux, les Lyonnais tournèrent 
leurs dernières espérances du coté de l'armée pié- 
montaise, qui tenta une diversion en leur faveur, 
mais qui fut battue par Rellermann. Pressés plus 
vivement, ils virent emporter leurs premières po- 
sitions. La famine se fit sentir, et le courage les 



18 CHAPITRE Vin. 

abandonna. Les chefs royalistes, convaincus de l'i- 
nutilité d'une plus longue résistance, quittèrent la 
ville, et l'armée républicaine entra dans ses murs; 
elle y attendit les ordres de la Convention. Quelques 
mois après, Toulon même, défendu par des troupes 
aguerries et par des fortifications redoutables, tomba 
au pouvoir des républicains. Les bataillons de l'ar- 
mée d'Italie , renforcés de ceux que la défaite des 
Lyonnais rendait disponibles, pressèrent vivement 
cette place. Après des attaques réitérées et des prodi- 
ges de valeur et d'habileté, ils s'en rendirent maîtres, 
et la prise de Toulon acheva ce que celle de Lyon 
avait commencé. 

La Convention était partout victorieuse. Les Ven- 
déens avaient échoué dans leur entreprise sur Nan- 
tes après y avoir perdu beaucoup de monde et leur gé- 
néralissime Cathelineau. Cette attaque fut le terme du 
mouvement agressif et ascendant de l'insurrection 
vendéenne. Les royalistes repassèrent la Loire , 
abandonnèrent Saumur et reprirent leurs anciens 
cantonnements. Ils étaient néanmoins très redouta- 
bles encore, et les républicains qui les poursuivi- 
rent furent battus de nouveau sur le sol vendéen. 
Le général Biron, qui avait succédé au général 
Berruyer, continua la guerre par petits corps avec 
beaucoup de désavantage. Sa modération et son 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 19 

mauvais sytème d'attaque le firent remplacer par 
Canclaux et Rossignol, qui ne furent pas plus 
heureux. Il y eut deux chefs , deux armées et deux 
centres d'opérations, l'un à NanJtes et l'autre à 
Saumur, placés sous des influences contraires. Le 
général Canclaux ne put pas s'entendre avec le 
général Rossignol, ni le commissaire de la Montagne 
modérée Philippeaux avec le commissaire du Co- 
mité de salut public Bourbotte; et cette tentative 
d'invasion manqua comme les précédentes par dé- 
faut de concert dans les mesures et d'ensemble dans 
les mouvements. Le Comité de salut public y re- 
média bientôt en nommant un seul généralissime, 
Léchelle , et en introduisant la grande guerre dans 
la Vendée. Cette nouvelle méthode, secondée par 
la garnison de Mayence , forte de dix- sept mille 
hommes aguerris qui, ne pouvant plus servir con- 
tre les coalisés d'après leur capitulation, furent em- 
ployés dans l'intérieur, fit changer la situation de 
face. Les royalistes essuyèrent quatre défaites consé- 
cutives, deux à Chatillon , deux à Cholet. Lescure, 
Bonchamps, d'Elbée, furent blessés à mort ; et les in- 
surgés , complètement battus dans la haute Vendée , 
craignant, s'ils se réfugiaient dans la basse , d'y être 
exterminés, se décidèrent à quitter leur pays au nom- 
bre de quatre-vingt mille. Cette émigration à travers 



20 CHAPITRE YIII. 

la Bretagne, qu'ils espéraient insurger, leur devint 
fatale. Repoussés devant Grandville, mis en pleine 
déroute au Mans, ils furent détruits à Savenay, 
et il rentra à peine dans la Vendée quelques mille 
hommes des débris de cette grande émigration. Ces 
désastres irréparables pour la cause royaliste, la 
prise de l'île de Noirmoutiers sur Charette , la dis- 
persion des troupes de ce chef, la mort de la Ro- 
chejaquelein, rendirent les républicains maîtres du 
pays. Le Comité de salut public, croyant que ses enne- 
mis étaient abattus, mais qu'ils n'étaient pas soumis, 
adopta un sytème effroyable d'extermination pour 
les empêcher de se relever. Le général Thurreau 
entoura la Vendée réduite de seize camps retran- 
chés; douze colonnes mobiles, sous le nom de 
colonnes infernales, parcoururent le pays dans tous 
les sens, le fer et la flamme à la main, fouillèrent 
les forêts, dissipèrent les rassemblements et, par d'af- 
freux ravages, portèrent la terreur dans cette mal- 
heureuse contrée. 

Les armées étrangères avaient été repoussées 
aussi des frontières qu'elles avaient envahies. Après 
avoir pris Valenciennes et Condé, bloqué Mau- 
beuge et Le Quesnoy, l'ennemi s'était dirigé sur 
Cassel, Hondschoote et Furnes, sous le commande- 
ment du duc d'York. Le Comité de salut public, mé- 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 21 

content de Custine, qui lui était d'ailleurs suspect 
comme Girondin , le remplaça par le général Hou- 
chard. L'ennemi, vainqueur jusque-là, fut battu à 
Hondschoote, et forcé à la retraite. La réaction 
militaire commença par les mesures hardies du Co- 
mité de salut public. Houchard lui-même fut des- 
titué. Jourdan prit le commandement de l'armée 
du Nord , gagna l'importante victoire de Watti- 
gnies sur le prince de Cobourg , fit lever le siège 
de Maubeuge, et reprit l'offensive sur cette fron- 
tière. Il en fut de même sur toutes les autres. L'im- 
mortelle campagne de 1 793 et 94 s'ouvrit. Ce que 
Jourdan fit à l'armée du Nord , Hoche er Pichegru 
le firent à l'armée de la Moselle, etKellermann à celle 
des Alpes. L'ennemi fut partout repoussé et partout 
contenu. Il arriva alors, après le3i mai, ce qui était 
arrivé après le ro août : l'accord qui n'existait pas 
entre les généraux et les chefs de l'assemblée se ré- 
tablit ; l'impulsion révolutionnaire qui avait été ra- 
lentie s'accrut, et les victoires recommencèrent pen- 
dant cette longue période. Les armées ont eu leurs 
crises comme les partis, et ces crises ont amené des 
revers ou des succès, toujours d'après la même loi. 
Au commencement de la guerre, en 1792, les 
généraux étaient constitutionnels, et les ministres 



22 CHAPITRE VIII. 

girondins; Rochambeau, la Fayette, Luckner, s'en- 
tendaient peu avec Dumouriez, Servan, Clavière et 
Roland. Il y avait d'ailleurs peu d'élan dans l'armée; 
on fut battu. Après le 10 août, les généraux giron- 
dins Dumouriez, Custine, Rellermann, Dillon, rem- 
placèrent les généraux constitutionnels ; il y eut 
unité de vue, de confiance et d'action entre l'armée 
et le gouvernement. La catastrophe du 10 août 
augmenta l'énergie en imposant la nécessité de 
vaincre, et il en résulta le plan de campagne de 
F Argonne, la victoire de Valrny , de Jemmapes , 
l'invasion de la Belgique. La lutte de la Montagne 
et de la Gironde, de Dumouriez avec les Jacobins, 
ramena de nouveau le désaccord entre l'armée et le 
gouvernement, détruisit la confiance des troupes^ 
qui éprouvèrent des revers subits et nombreux. Il y 
eut défection de la part de Dumouriez, comme il y 
avait eu retraite de la part de la Fayette. Après le 
3i mai, qui renversa le parti de la Gironde , après 
que le Comité de salut public se fut assis et qu'il eut 
remplacé les généraux Dumouriez, Custine, Hou- 
chard , Dillon, par les généraux Jourdan , Hoche, 
Pichegru, Moreau, après qu'il eut rétabli l'élan révo- 
lutionnaire par les mesures formidables qu'il avait 
prises , on vit la campagne de l' Argonne et de la Bel- 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 23 

gique renouvelée dans celle de 1794? e t les com- 
binaisons militaires de Carnot égaler celles de Du- 
mouriez si elles ne les surpassèrent point. 

Pendant la durée de cette guerre, le Comité de sa- 
lut public se livra aux plus épouvantables exécutions. 
Les armées se bornent à tuer sur le champ de bataille : 
il n'en est pas de même des partis révolution- 
naires , qui , dans les situations violentes , craignant 
de voir renaître le combat après la victoire, se pré- 
cautionnent contre de nouvelles tentatives par des 
rigueurs inexorables. Comme ils érigent leur conser- 
vation en droit, ceux qui les attaquent sont pour eux 
des ennemis tant qu'ils combattent, des conspirateurs 
dès qu'ils sont vaincus, et ils les tuent ainsi au moyen 
de la guerre et au moyen de la loi. Tous ces motifs 
dirigèrent à la fois la politique du Comité de salut 
public, politique de vengeance, de terreur et de 
conservation pour lui-même. Voici les maximes 
d'après lesquelles il se conduisit à l'égard des villes 
insurgées : « Le nom de Lyon, dit Barrère ne doit 
« plus exister. Vous l'appellerez Ville-affranchie, et 
a sur les ruines de cette infâme cité il sera élevé 
« un monument qui attestera le crime et la puni- 
ce tion des ennemis de la liberté. Ce seul mot dira 
« tout : Lyon fit la guerre à la liberté, Ljvri nest 
« plus. » Pour réaliser cet effrayant et odieux ana- 



24 CHAPITRE VIII. 

thème, le comité envoya dans cette malheureuse 
ville Collot-d'Herbois, Fouché et Couthon , qui 
mitraillèrent ses habitants et démolirent ses édifices. 
Les insurgés de Toulon éprouvèrent de la part des 
représentants Barras et Fréron un sort à peu près 
semblable. A. Caen, à Marseille, à Bordeaux, les 
exécutions furent moins générales et moins violentes, 
parce qu'on les proportionna à la gravité de l'insur- 
rection, qui ne fut pas concertée avec l'étranger. 

Au centre, le gouvernement dictatorial frappa, 
dans ce qu'ils avaient de plus élevé , tous les partis 
avec lesquels il était en guerre. Il y eut autant de 
système que d'inhumanité dans ses attentats. La con- 
damnation de la reine Marie-Antoinette fut dirigée 
contre l'Europe ; celle des vingt-deux le fut contre 
les Girondins; celle du sage Bailly, contre les anciens 
constitutionnels; enfin celle du duc d'Orléans contre 
certains membres de la Montagne qui passaient pour 
avoir tramé son élévation. La veuve infortunée de 
Louis XVI fut envoyée la première à la mort par le 
sanglant tribunal révolutionnaire . Les proscrits du 
2 juin la suivirent de près; elle périt le 16 octobre, 
et les députés girondins périrent le 3i. Ils étaient 
hu nombre de vingt et un : Brissot, Vergniaud, Gen- 
sonné, Fonfrèdë, Ducos, Valazé, Lasource, Silléry, 
Gardien, Carra, Duperret, Duprat, Fauchet, Beau- 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 25 

vais, Duchâtel, Mainvielle , Lacaze, Boileau, Le- 
hardy, Antiboul et Vigée. Soixante-treize de leurs 
collègues, qui avaient protesté contre leur arrestation 
furent emprisonnés comme eux; mais on n'osa point 
leur faire partager le même supplice. Pendant les 
débats, ces illustres accusés montrèrent le courage le 
plus soutenu et le plus serein. Vergniaud fit entendre 
un instant, mais bien en vain, son éloquente voix. 
En entendant la sentence, Valazé se frappa d'un 
coup de poignard , et Lasource dit aux juges : je 
meurs dans un moment où le peuple a perdu sa 
raison; vous, vous mourrez le jour où il la recou- 
vrera. Les condamnés marchèrent au supplice avec 
tout le stoïcisme de ce temps. Ils chantaient la Mar- 
seillaise en l'appliquant à leur situation. 

Allons , enfants de la patrie. 
Le jour de gloire est arrivé : 
Contre nous de la tyrannie 
Le couteau sanglant est levé, etc. 

Les autres chefs de ce parti eurent presque tous 
un funeste sort. Salles, Guadet, Barbaroux, furent 
découverts dans les grottes de Saint-Émilion, près 
de Bordeaux, et ils périrent sur l'échafaud populaire. 
Pétion et Buzot, après avoir erré quelque temps, 
se frappèrent eux-mêmes ; on les trouva morts dans 
un champ et à moitié dévorés par les loups. Rabaud- 



26 CHAPITRE Vin. 

Saint-Etienne fut livré par un ancien ami ; madame 
Roland fut aussi condamnée , et montra le courage 
d'une femme romaine. Son mari , en apprenant sa 
mort, quitta son asile de proscrit, et vint se tuer sur 
un grand chemin. Condorcet, mis hors la loi quel- 
que temps après le 2 juin, fut découvert lorsqu'il 
se dérobait aux. bourreaux, et il échappa au supplice 
par le poison. Louvet, Kervelegan, Lanjuinais, Henri 
la Rivière, Lesage, la Réveillère-Lépaux , furent 
les seuls qui attendirent, dans des asiles sûrs, la 
fin de ce régime de terreur et de sang. 

Le gouvernement révolutionnaire s'était formé; 
il fut proclamé par la Convention le 10 octobre. 
Avant le 3 1 mai , le pouvoir n'était nulle part , ni 
dans le ministère, ni dans la commune, ni dans la 
Convention. Il était naturel que le pouvoir se con- 
centrât, dans une situation aussi extrême et au mo- 
ment où Ton ressentait le besoin de l'unité et de la 
promptitude d'action. L'assemblée étant l'autorité 
la plus centrale et la plus étendue, la dictature de- 
vait se placer dans son sein, et y être exercée par la 
faction dominatrice, et dans cette faction par quel- 
ques hommes. Le Comité de salut public delà Con- 
vention, créé le 6 avril, afin de pourvoir, ainsi que 
l'indiquait son nom, à la défense de la révolution par 
des mesures extraordinaires et urgentes , était un 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 27 

cadre de gouvernement tout fait. Intervenu pendant 
Tes divisions de la Montagne et de la Gironde, il 
avait été composé de conventionnels neutres jus- 
qu'au 3i mai : il le devint de Montagnards extrêmes 
à son premier renouvellement. Barrère y resta; mais 
Robespierre en fut élu membre, et son parti y domina 
par Saint-Just, Couthon, Collot-d'Herboiset Billaud- 
Varennes . Il annula quelques Dantonistes qui s'y trou- 
vaient encore, tels que Hérault deSéchelles, Robert 
Lindet, gagna Barrère, se chargea de la domination 
en se chargeant de la partie de l'esprit public et de 
la police. Ses associés se distribuèrent les rôles. 
Saint-Just eut celui de la surveillance et de la dénon- 
ciation des partis; Couthon, celui des propositions 
violentes qui avaient besoin d'être adoucies dans la 
forme; Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois diri- 
gèrent les missions dans les départements; Carnot 
s'occupa de la guerre; Cambon, des finances; Prieur 
de la Côte-d'Or, Prieur de la Marne et quelques 
autres, des travaux intérieurs et administratifs; et 
Barrère fut l'orateur journalier et le panégyriste 
toujours prêt du comité dictatorial. Au-dessous fut 
placé, comme auxiliaire dans les détails de l'admi- 
nistration révolutionnaire et pour les mesures d'un 
ordre inférieur, le Comité de sûreté générale, com- 
posé dans le même esprit que le grand comité, et 



28 CHAPITRE VIII. 

ayant, ainsi que lui, douze membres rééligibles tous 
les trois mois et toujours perpétués dans leurs fonc- 
tions. 

C'est entre les mains de ces hommes que fut placée 
toute la force révolutionnaire. En faisant décréter le 
^pouvoir décemviral jusqu'à la paix, Saint- Just n'a- 
vait caché ni les motifs ni le but de cette dictature. 
« Vous n'avez plus rien à ménager, avait-il dit, 
« contre les ennemis du nouvel ordre de choses, 
« et la liberté doit vaincre à tel prix que ce soit. 
« Dans les circonstances où se trouve la république, 
« la constitution ne peut être établie; elle devien- 
« drait la garantie des attentats contre la liberté, 
a parce qu'elle manquerait de la violence néces- 
« saire pour les réprimer. Le gouvernement prê- 
te sent est aussi trop embarrassé. Vous êtes trop 
« loin de tous les attentats; il faut que le glaive des 
« lois se promène partout avec rapidité, et que 
« votre bras soit présent partout ! » Ainsi fut créée 
cette puissance terrible qui dévora d'abord les enne- 
mis de la Montagne, qui dévora ensuite la Montagne et 
la Commune, et qui ne finit qu'en se dévorant elle- 
même. Le Comité disposait de tout sous le nom de 
la Convention, qui lui servait d'instrument. C'était 
lui qui nommait et destituait les généraux, les mi- 
nistres, les commissaires représentants, les juges et 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 29 

les jurés; c'était lui qui frappait les factions; c'était 
lui qui avait l'initiative de toutes les mesures. Par 
ses commissaires, les armées et les généraux étaient 
sous sa dépendance, et il dirigeait d'une manière 
souveraine les départements ; par la loi des suspects, 
il disposait de toutes les personnes; par le tribunal 
révolutionnaire, de toutes les existences; par les ré- 
quisitions et le maximum, de toutes les fortunes; 
par la Convention effrayée, des décrets d'accusation 
contre ses propres membres. Enfin, sa dictature 
avait pour appui la multitude, qui délibérait dans 
les clubs, gouvernait dans les comités révolution- 
naires, dont on payait la coopération par un salaire 
journalier, et qu'on nourrissait avec le maximum. 
Elle tenait à cet affreux régime, qui exaltait ses 
passions, qui lui exagérait son importance, qui lui 
accordait la première place et qui paraissait tout 
faire pour elle. 

Les novateurs, séparés par la guerre et par leurs 
lois de tous les Etats et de toutes les formes de 
gouvernement, voulurent s'en séparer encore da- 
vantage. Ils établirent, pour une révolution inouïe, 
une ère toute nouvelle; ils changèrent les divisions 
de l'année, les noms des mois et des jours; ils rem- 
placèrent le calendrier chrétien par le calendrier ré- 
publicain, la semaine par la décade, et fixèrent le 



30 CHAPITRE VIII. 

jour du repos non plus au dimanche, mais au 
dixième jour. L'ère nouvelle data du 22 septembre 
1792, époque de la fondation delà république. Il 
y eut douze mois égaux de trente jours, qui com- 
mencèrent au 22 septembre, dans l'ordre suivant : 
vendémiaire y brumaire, frimaire, pour l'automne; 
nivôse, pluviôse, ventôse, pour l'hiver ; germinal, 
floréal, prairial, pour le printemps; messidor, ther- 
midor, fructidor, pour l'été. Chaque mois eut trois 
décades; chaque décade dix jours, et chaque jour 
reçut son nom de sa place dans la décade ; ils s'ap- 
pelèrent primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, 
sextidi, septidi, octidi, nonidi, décadi. Cinq jours 
complémentaires furent rejetés à la fin de l'année 
pour la représenter dans son entier ; ils reçurent le nom 
de sans culot tides, et furent consacrés , le premier à 
la fête du Génie; le second à celle du Travail, le 
troisième à celle des actions, le quatrième à celle 
des Récompenses, le cinquième à celle de Y Opinion. 
La constitution de 1793 conduisait au calendrier 
républicain, et le calendrier républicain à l'abolition 
du culte chrétien. Nous verrons bientôt la Commune 
et le Comité de salut public proposer chacun leur 
religion; la Commune le culte de la Raison, le Co- 
mité de salut public le culte de F Être suprême. Mais 
il faut auparavant rendre compte d'une nouvelle lutte 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EX AVRIL 1794. 31 

entre les auteurs eux-mêmes de la catastrophe du 
3i mai. 

La Commune et la Montagne avaient opéré cette 
révolution contre la Gironde, et le Comité seul en 
avait profité. Pendant les cinq mois qui s'étaient 
écoulés, de juin à novembre, le Comité, avant pris 
toutes les mesures de défense, était naturellement 
devenu la première puissance de la république. Le 
combat se trouvant en quelque sorte fini, la Com- 
mune aspira à dominer le Comité, el la Montagne 
à ne pas être dominée par lui. La faction munici- 
pale était le dernier terme de la révolution. Oppo- 
sée de but au Comité de salut publie, elle voulait, 
au lieu de la dictature conventionnelle, la plus 
trême démocratie locale, et au lieu de culte la con- 
sécration de la plus grossière incrédulité. L'anar- 
chie politique et l'athéisme religieux , tels étaient 
les symboles de ce parti et les moyens par lesquels 
il comptait établir sa propre domination. La révo- 
lution était l'effet des divers systèmes qui avaient 
agité le siècle dont elle était originaire. Ainsi, pen- 
dant la durée de la crise en Fiance, le catholi- 
cisme ultramontain fut représenté par le clergé ré- 
fractaire; le jansénisme, par le clergé constitution- 
nel; le déisme philosophique, parle culte de ï Etre 
Suprême y qu'institua le Comité de salut public ; le 



82 CHAPITRE VIII. 

matérialisme de la société d'Holbach , par le culte 
de la Raison et de la Nature , que fit décréter la 
Commune. 11 en fut de même pour les opinions 
politiques, depuis la royauté de l'ancien régime 
jusqu'à la démocratie sans borne de la faction mu- 
nicipale. Cette dernière avait perdu, dans Marat, 
son principal appui et son véritable chef, tandis que 
le Comité de salut public avait conservé le sien, 
Robespierre. Elle avait à sa tête des hommes qui 
jouissaient d'une extrême popularité dans la basse 
classe : Chaumette et son substitut Hébert étaient 
ses chefs politiques ; Ronsin , commandant de l'ar- 
mée révolutionnaire, son général ; l'athée Anacharsis 
Clootz, son apôtre. Elle s'appuyait, dans les sections, 
sur les comités révolutionnaires, dans lesquels se 
trouvaient beaucoup d'étrangers obscurs qu'on sup- 
posait être des agents de l'Angleterre envoyés pour 
perdre la république en poussant à l'anarchie et aux 
excès. Le club des cordeliers n'était composé que 
de ses partisans. Les vieux Cordeliers de Danton, 
qui avaient contribué si puissamment au 10 août et 
qui avaient formé la Commune de cette époque , 
étaient entrés dans le gouvernement , dans la Con- 
vention, et ils avaient été remplacés dans le club | 
par des membres qu'ils appelaient avec mépris des 
patriotes de la troisième réquisition. 






DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN ATRIL 1794. 33 

La faction d'Hébert , qui popularisait dans le 
Père Duchéne l'obscénité du langage, les sentiments 
bas et cruels, et qui mêlait la dérision pour les 
victimes aux exécutions de parti, fit en peu de temps 
des progrès redoutables. Elle força l'évêque de Paris 
et ses vicaires à abjurer le christianisme à la barre de 
la Convention, et la Convention à décréter que 
le culte catholique serait remplacé par le culte de 
la Raison. Les églises furent fermées ou transfor- 
mées en temples de la Raison, et l'on établit dans 
toutes les villes des fêtes qui furent de scandaleuses 
scènes d'athéisme. Le Comité de salut public fut 
alarmé de la puissance de cette faction ultra-révelu- 
tionnaire, et il s'apprêta à l'arrêter et à la détruire. 
Robespierre l'attaqua bientôt (le 1 5 frimaire an II, 
5 décembre 1793) à la tribune de l'assemblée. « Ci- 
ce toyens représentants du peuple, les rois coalisés 
« contre la république nous font la guerre avec des 
« armées, avec des intrigues; et nous opposerons 
ce à leurs armées des armées plus braves, et à leurs 
ce intrigues la vigilance et la terreur de la justice 
ce nationale. Toujours attentifs à renouer les fils 
ce de leurs trames secrètes à mesure qu'ils sont 
ce rompus parla main du patriotisme, toujours ha- 
cc biles à tourner les armes de la liberté contre la 
a liberté même , les émissaires des ennemis de la 



84 CHAPITRE VIII. 

« France travaillent aujourd'hui à renverser la ré- 
« publique par le républicanisme , et à rallumer la 
« guerre civile par la philosophie. » Il associa les 
ultra-révolutionnaires de la Commune aux ennemis 
extérieurs de la république. « Vous avez , dit- il à 
« la Convention , à empêcher les extravagances et 
« les folies qui coïncident avec les plans de la conspi- 
« ration étrangère. Je demande que vous défendiez 
« aux autorités particulières ( à la Commune ) de 
« servir nos ennemis par des mesures irréfléchies , 
« et qu'aucune force armée ne puisse s'immiscer 
« dans ce qui appartient aux opinions religieuses. » 
Et la Convention, qui avait applaudi aux abjura- 
tions sur la demande de la Commune , décréta , sur 
la demande de Robespierre, que toutes violences et 
mesures contraires à la liberté des cultes étaient 
défendues. 

Le Comité de salut public était trop fort pour ne 
pas triompher de la Commune; mais il avait à résisteij 
en même temps au parti modéré de la Montagne, 
qui demandait la cessation du gouvernement révolu 
tionnaireetde la dictature des comités. Le gouverne 
ment révolutionnaire n'avait été créé que pour com 
primer, la dictature n'avait été établie que pouii 
vaincre ; et comme la compression et la victoire m 
paraissaient plus nécessaires à Danton et à son parti 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 35 

ils cherchèrent à ramener l'ordre légal et l'indépen- 
dance de la Convention ; ils voulurent abattre la 
faction de la Commune, arrêter l'action du tribunal 
révolutionnaire, vider les prisons remplies de sus- 
pects, réduire les pouvoirs des comités ou les dis- 
soudre. Ce projet de clémence, d'humanité et de 
gouvernement légal fut conçu par Danton , Philip- 
peaux, Camille Desmoulins , Fabre d'Eglantine, La- 
croix , le général Westermann et tous les amis de 
Danton. Ils voulaient avant tout que la république 
s'assurât du champ de bataille; mais, après avoir 
vaincu, ils voulaient qu'on pacifiât. 

Ce parti, devenu modéré, s'était dessaisi du pou- 
voir; il avait abandonné le gouvernement, ou s'en 
était laissé exclure par le parti de Robespierre. D'ail- 
leurs, depuis le 3i mai, la conduite de Danton pa- 
raissait équivoque aux patriotes exaltés. Il avait agi 
mollement dans cette journée, et plus tard il avait 
désapprouvé la condamnation des vingt-deux. On 
commençait à lui reprocher les désordres de sa vie, 
ses passions vénales, ses allées d'un parti à l'autre, 
son intempestive modération. Pour conjurer l'o- 
rage, il s'était retiré à Arcis-sur- Aube, son pays, et 
là il paraissait tout oublier dans le repos. Pendant 
son absence, la faction d'Hébert avait fait des pro- 
grès immenses, et les amis de Danton l'appelèrent 



«6 CHAPITRE VHL 

en toute hâte. Il revint au commencement de fri- 
maire (décembre). Aussitôt Philippeaux dénonça 
la manière dont la guerre de la Vendée était con- 
duite ; le général Westermann , qui s'était distingué 
pendant cette guerre et qui venait d'être destitué 
par le Comité de salut public, soutint Philippeaux . 
et Camille Desmoulins publia les premières livrai- 
sons de son Vieux Cor délier. Ce brillant et fou- 
gueux jeune homme avait suivi tous les mouve- 
ments de la révolution, depuis le 14 juillet jusqu'au 
3i mai, approuvant toutes ses exagérations et tou- 
tes ses violences. Son âme était pourtant douce et 
tendre , quoique ses opinions eussent été emportées 
et ses plaisanteries souvent cruelles. Il avait applaudi 
au régime révolutionnaire,, parce qu'il le croyait in- 
dispensable pour fonder la république; il avait co- 
opéré à la ruine de la Gironde, parce qu'il redou- 
tait les dissensions de la république. La république, 
voilà à quoi il avait sacrifié jusqu'à ses scrupules et 
jusqu'aux besoins de son cœur, la justice et l'huma- 
nité; il avait tout donné à son parti, croyant le 
donner à la république ; mais aujourd'hui il ne pou- 
vait plus ni applaudir ni se taire. Sa verve, qu'il 
avait fait servir à la révolution, il la fit servir un 
peu tard contre ceux qui la perdaient en l'ensanglan- 
tant. Dans son Vieux Cor délier, il parla de la li- 






DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 37 

berté avec une éloquence entraînante, et des hommes 
avec un esprit mordant. Mais bientôt il souleva 
contre lui et les fanatiques et les dictateurs en rap- 
pelant le gouvernement à la modération, à la mi- 
séricorde et à la justice. 

Il fit un tableau frappant de la tyrannie pré- 
sente sous le nom d'une tyrannie passée. Il emprunta 
ses exemples à Tacite. « A cette époque, dit-il, 
« les propos devinrent des crimes d'État : de là il 
« n'y eut qu'un pas pour changer en crimes les 
« simples regards, la tristesse, la compassion , les 
« soupirs, le silence même. Bientôt ce fut un crime 
« de lèse-majesté ou de contre-révolution à Crè- 
te mutius Cordus d'avoir appelé Brutus et Cassius 
« les derniers des Romains; crime de contre-ré- 
a volution à un descendant de Cassius d'avoir chez 
« lui un portrait de son bisaïeul ; crime de contre- 
« révolution à Mamercus Scaurus , qui avait fait 
« une tragédie où il y avait des vers à qui on pou- 
«< vait donner deux sens; crime de contre-révolu- 
« tion à Torquatus Silanus de faire de la dépense; 
« crime de contre-révolution à Pomponius , parce 
« qu'un ami de Séjan était venu chercher un asile 
« dans une de ses maisons de campagne ; crime de 
« contre-révolution de se plaindre des malheurs du 
o temps, car c'était faire le procès du gouverne- 

RKVOL. FRANÇAISE. T. Il* 3 



38 CHAPITEE VIII. 

« ment; crime de contre-révolution à la mère 
« du consul Fusius Géminus d'avoir pleuré la mort 
« funeste de son fils. 

« Il fallait montrer de la joie de la mort de son 
« ami, de son parent, si l'on ne voulait s'exposera 
« périr soi-même. Sous Néron, plusieurs dont il avait 
« fait mourir les proches allaient en rendre grâce 
« aux dieux. Du moins il fallait avoir un air de 
« contentement : on avait peur que la peur même ne 
« rendît coupable. Tout donnait de l'ombrage au 
« tyran. Un citoyen avait de la popularité, c'était 
« un rival du prince qui pouvait susciter une guerre 
« civile. Suspect. — Fuyait-on, au contraire, la 
« popularité et se tenait-on au coin de son feu, cette 
« vie retirée vous avait fait remarquer. Suspect. 
« — Etiez- vous riche, il y avait un péril imminent 
« que le peuple ne fût corrompu par vos largesses. 
« Suspect. — Étiez-vous pauvre, il fallait vous 
« surveiller de plus près; il n'y a personne 
« d'entreprenant comme celui qui n'a rien. Sus- 
« pect. — Étiez-vous d'un caractère sombre, 
« mélancolique et d'un extérieur négligé : ce qui 
« vous affligeait, c'est que les affaires publiques al- 
a laient bien. Suspect. — Un citoyen se donnait-il 
a du bon temps et des indigestions, c'est parce que 
« le arince allait mal. Suspect. — î 'tait-il vertueux, 






DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 39 

« austère dans ses mœurs, il faisait la censure de 
« la cour. Suspect. — Etait-ce un philosophe, un 
« orateur, un poète, il lui convenait bien d'avoir 
« plus de renommée que ceux qui gouvernaient! 
« Suspect. Enfin, s'était-on acquis une réputa- 
« tion à la guerre, on n'en était que plus dangereux 
'< par son talent; il fallait se défaire du général 
« ou l'éloigner promptement de l'armée. Suspect. 
« La mort naturelle d'un homme célèbre ou 
« seulement en place était si rare que les historiens 
« la transmettaient comme un événement à la mé- 
« moire des siècles. La mort de tant de citoyens, 
« innocents et recommandables, semblait une moin- 
« dre calamité que l'insolence et la fortune scanda- 
a leuse de leurs meurtriers et de leurs dénonciateurs. 
« Chaque jour le délateur, sacré et inviolable, faisait 
« son entrée triomphale dans le palais des morts , 
« et recueillait quelque riche succession. Tous ces 
a dénonciateurs se paraient des plus beaux noms, 
« se faisaient appeler Cotta, Scipion, Régulus, Sae- 
« viusSévérus. Pour se signaler par un début illustre, 
« le marquis Sérénus intenta une acci i sation de contre- 
ce révolution contre son vieux père, déjà exilé; après 
« quoi il se faisait appeler fièrement Brutus. Tels ac- 
« cusateurs, tels juges: les tribunaux, protecteurs de 
« la vie et des propriétés, étaient devenus des bou- 



40 CHAPITRE VIII. 

« chéries, où ce qui portait le nom de supplice ou 
« de confiscation n'était que vol et assassinat. » 

Camille Desmoulins ne se bornait pas à attaquer 
le régime révolutionnaire et dictatorial, il en de- 
manda l'abolition; il provoqua l'établissement d'un 
comité de clémence, comme le seul moyen de finir 
la révolution et de pacifier les partis. Son journal 
produisit beaucoup d'effet sur l'opinion ; il donna un 
peu d'espoir et de courage. On se demandait de 
toutes parts : Avez- vous lu le Vieux Cor délier? En 
même temps Fabrè d'Églantine, Lacroix, Bourdon 
de l'Oise, excitaient la Convention à secouer le joug 
des Comités; ils cherchaient à réunir la Montagne et 
la droite pour rétablir la liberté et la puissance de 
l'assemblée. Comme les Comités étaient tout-puis- 
sants, ils essayèrent de les ruiner peu à peu; c'était 
la marche qu'il fallait suivre. Il importait de changer 
l'opinion, d'encourager l'assemblée, afin de s'ap- 
puyer sur une force morale contre la force révo- 
lutionnaire, sur le pouvoir de la Convention contre 
le pouvoir des Comités. Les Montagnards dantonis- 
tes essayèrent de détacher Robespierre des autres 
décemvirs; Billaud Varennes, Collot-d'Herbois et 
Saint-Just leur paraissaient seuls irrémédiablement 
attachés au système de la terreur. Barrère y tenait 
par faiblesse, Couthon par dévouement à Robes- 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 41 

; 
pierre. Ils espéraient gagner celui-ci à la cause de 

la modération par son amitié avec Danton, par ses 
idées d'ordre , ses habitudes d'austérité , sa profession 
publique de vertu et son orgueil. Il avait défendu 
soixante-treize députés girondins détenus, contre les 
Comités et les Jacobins ; il avait osé attaquer Clootz 
et Hébert, comme ultra-révolutionnaires, et il avait 
pu faire décréter par la Convention l'existence de 
l'Etre suprême. Robespierre était la plus grande 
renommée populaire d'alors ; il était en quelque 
sorte le modérateur de la république et le dictateur 
de l'opinion ; en le gagnant on comptait venir à bout 
et des Comités et de la Commune, sans compromet- 
tre la cause de la révolution. 

Danton le vit à son retour d'Arcis-sur-Aube , et 
ils parurent s'entendre; attaqué aux Jacobins, il fut 
défendu par lui. Robespierre lut et corrigea lui-mê- 
me le Vieux Cordelier, en l'approuvant. En même 
temps, il professa quelques principes de modération; 
mais alors tous ceux qui exerçaient le gouvernement 
révolutionnaire ou qui le croyaient indispensable, 
s'émurent. Billaud-Varennes et Saint- Just soutinrent 
ouvertement la politique des Comités. En parlant 
du dernier, Desmoulins avait dit : // s'estime tant 
quùil porte avec respect sa tète sur ses épaules 
commeun saint sacrement. — Et moi, répondit Saint- 



42 CHAPITRE VIII. 

Just, je lui ferai porter la sienne comme un saint 
Denis. Collot-d'Herbois, qui était en mission, arriva 
sur ces entrefaites ; il protégeait la faction des anar- 
chistes, qui avaient été un moment intimidés et aux- 
quels sa présence redonna de l'audace. Les Jacobins 
rayèrent Camille Desmoulins de leur société, et 
Barrère l'attaqua à la Convention au nom du Gou- 
vernement. Robespierre lui-même n'était pas épar- 
gné; on l'accusait de modérantisme, et déjà dans les 
groupes on murmurait contre lui. 

Cependant, comme son crédit était immense, 
comme on ne pouvait ni s'attaquer ni se vaincre sans 
lui, on le recherchait des deux cotés. Profitant de 
cette position supérieure, il se tenait entre les par- 
tis sans en adopter aucun, et il cherchait à abattre 
leurs chefs les uns après les autres. 

Dans cette circonstance, il voulait sacrifier la 
Commune et les anarchistes ; les Comités voulaient 
sacrifier la Montagne et les modérés. On s'entendit : 
Robespierre livra Danton , Desmoulins et leurs amis 
aux membres du Comité, et les membres du Comité 
lui livrèrent Hébert, Clootz, Chaumette, Ronsin et 
leurs complices. En favorisant d'abord les modérés; 
il avait préparé la ruine des anarchistes, et il attei- 
gnit deux buts avantageux à sa domination ou à son 
orgueil : il ruinait une faction redoutable, et il se 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 43 

débarrassait d'une réputation révolutionnaire rivale 
de la sienne. 

Des motifs de salut public se joignaient aussi pour 
eux à ces combinaisons de parti. Dans cette époque 
de déchaînement général contre la république et 
de victoires non encore définitives de sa part, les 
Comités ne croyaient pas le moment de la paix venu 
avec l'Europe et avec les dissidents intérieurs ; et i ! 
leur paraissait impossible de continuer la guerre sans 
dictature. Ils considéraient d'ailleurs les Hébert istes 
comme une faction obscène qui corrompait le peuple 
et servait l'étranger par l'anarchie, et les Dantonis- 
tes comme un parti dont la modération politique et 
l'immoralité privée compromettaient et déshono- 
raient la république. Le Gouvernement proposa donc 
à l'Assemblée, par l'organe de Barrère, la continua- 
tion de la guerre et un surcroît d'activité dans sa 
poursuite, tandis que Robespierre vint, quelques 
jours après, demander le maintien du gouverne- 
ment révolutionnaire. Déjà il s'était prononcé aux 
Jacobins contre le Vieux Cordelier, qu'il avait sou- 
tenu jusque-là. Voici comment il repoussa le Gou- 
vernement légal : 

« Au dehors, dit-il, tous les tyrans vous cernent; 
« au dedans tous les amis de la tyrannie conspirent; 
« ils conspireront jusqu'à ce que l'espérance ait été 



44 CHAPITRE VIII. 

a ravie au crime. Il faut étouffer les ennemis inté- 
« rieurs et extérieurs de la république ou périr avec 
« elle. Or, dans cette situation, la première maxime 
« de votre politique doit être que l'on conduit le 
« peuple par la raison et les ennemis du peuple par la 
« terreur. Si le ressort du gouvernement populaire 
« dans la paix est la vertu , le ressort du gouverne- 
« ment populaire en révolution est à la fois la vertu 
« et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est 
« funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est im- 
« puissante. Domptez donc par la terreur les enne- 
« mis de la liberté, et vous aurez raison comme fon- 
te dateurs de la république. Le gouvernement de la 
« révolution est le despotisme de la liberté contre la 
a tyrannie. » 

Dans ce discours , il dénonça les deux factions 
des modérés et des ultra-révolutionnaires , comme 
voulant, l'une et l'autre, perdre la république. 
« Elles marchent, dit-il, sous des bannières diffé- 
« rentes et par des routes diverses; mais elles mar- 
« client vers le même but : ce but est la désorga- 
« nisation du gouvernement populaire, la ruine 
« de la Convention et le triomphe de la tyrannie. 
« L'une de ces deux factions nous pousse à la fai- 
a blesse, l'autre aux excès. » Il prépara les esprits 
à leur proscription, et son discours, approuvé sans 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 45 

discussion, fut envoyé à toutes l?s sociétés populaires, 
à toutes les autorités et à toutes les armées. 

Après ce commencement d'hostilité, Danton, qui 
n'avait pas cessé ses relations avec Robespierre, lui 
demanda une entrevue; elle eut lieu chez Robes- 
pierre même; mais ils furent froids, aigres. Danton 
se plaignit violemment, et Robespierre se tint sur 
la réserve. « Je connais, lui dit Danton, toute la 
u haine que me porte le Comité; mais je ne la 
« redoute pas. — Vous avez tort, répondit Robes- 
« pierre : il n'y a pas de mauvaises intentions contre 
« vous; mais il est bon de s'expliquer. — S'expli- 
« quer! s'expliquer! répliqua Danton; pour cela il 
<c faudrait de la bonne foi. » Et voyant Robespierre 
prendre un air sombre à ces mots : « Sans doute, 
« ajouta-t-il, il faut comprimer les royalistes; mais 
<f nous ne devons frapper que des coups utiles à la 
« république, et il ne faut pas confondre l'innocent 
a avec le coupable. — Eh! qui vous a dit, reprit Ro- 
« bespierre avec aigreur, qu'on ait fait périr un inno- 
« cent? » Danton se tourna alors vers un de ses amis 
qui l'avait accompagné, et avec un sourire amer : 
a Qu'en dis-tu? pas un innocent n'a péri! » Après 
ces paroles, ils se séparèrent; toute amitié fut rompue 
entre eux. 

Peu de jours après, Saint-Just monta à la tribune, 

3. 



46 CHAPITRE VIII. 

et menaça plus ouvertement qu'on ne l'avait fait 
encore tous les dissidents, modérés ou anarchistes. 
« Citoyens, dit-il vous avez voulu une république; 
« si vous ne vouliez pas en même temps ce qui la 
a constitue, elle ensevelirait le peuple sous ses 
« débris. Ce qui constitue la république, c'est la 
« destruction de tout ce qui lui est opposé. On est 
« coupable contre la république , parce qu'on s'api- 
a toie sur les détenus; on est coupable, parce qu'on 
© ne veut point la vertu; on est coupable, parce 
« qu'on ne veut point la terreur. Que voulez-vous, 
« vous qui ne voulez point de vertu pour être 
« heureux (les anarchistes)? Que voulez-vous, vous 
« qui ne voulez pas de terreur contre les méchants 
<c (les modérés)? Que voulez- vous, vous qui cou- 
ce rez les places publiques pour vous faire voir, et 
« pour faire dire de vous : Vois-tu un tel qui passe 
« (Danton)? Vous périrez, vous qui courez à la for- 
ce tune; vous qui prenez un œil hagard, et affectez 
« les patriotes pour que l'étranger vous achète , ou 
« que le gouvernement vous place ; vous , de la fac- 
« tion des indulgents, qui voulez sauver les crimi- 
« nels; vous, de la faction des étrangers, qui tour- 
i( nez la sévérité contre les défenseurs du peuple! 
« Des mesures sont déjà prises pour s'assurer des 
« coupables; ils sont cernés Rendons grâce au 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 47 

<t génie du peuple français de ce que la liberté est 
« sortie victorieuse de l'un des plus grands attentats 
« que l'on ait médités contre elle! Le développe- 
« ment de ce vaste complot, la terreur qu'il va 
« répandre et les mesures qui vous seront proposées 
« débarrasseront la république et la terre de tous 
« les conjurés, » 

Saint-Just fit donner au Gouvernement les pou- 
voirs les plus étendus contre les conspirateurs de la 
Commune; il fit décréter que la justice et la pro- 
bité étaient à l'ordre du jour. Les anarchistes ne 
surent prendre aucune mesure de défense ; ils voilè- 
rent un moment les droits de l'homme au club des 
Cordeliers, et ils essayèrent un commencement d'in- 
surrection, mais sans vigueur et sans concert. Le 
peuple ne remua point , et le Comité fit saisir, par 
son commandant Henriot, le substitut Hébert, le 
général révolutionnaire Ronsin, Anacharsis Clootz, 
l'orateur du genre humain; Monmoro, Vincent, etc. 
On les conduisit devant le tribunal révolutionnaire 
comme agents de l'étranger et comme ayant cons- 
piré pour donner un tyran à l'État. Ce tyran de- 
vait être Pache , sous le nom de grand juge. Dès 
que les chefs anarchistes furent pris, leur audace les 
abandonna ; ils se défendirent et moururent la plu- 
part sans courage. Le Comité de salut public cassa 



48 CHAPITRE VIII. 

l'armée révolutionnaire, diminua les attributions des 
comités sectionnaires, et força la Commune à venir 
à la Convention lui rendre grâce de l'arrestation et 
lu supplice des conjurés ses complices. 

Il était temps que Danton se défendit; la proscrip- 
tion, après avoir atteint la Commune, approchait de 
lui. On lui conseillait de se mettre en garde et d'agir; 
mais, n'ayant pas pu ruiner le pouvoir dictatorial 
en relevant l'opinion et l'Assemblée au moyen des 
journalistes et des Montagnards ses amis , sur quoi 
pouvait-il s'appuyer? La Convention penchait bien 
pour lui et sa cause; mais elle était asservie à la puis- 
sance révolutionnaire des Comités. Danton, n'ayant 
ni le Gouvernement, ni l'Assemblée, ni la Commune, 
ni les clubs, attendit la proscription sans rien faire 
pour l'éviter 

Ses amis le conjuraient de se défendre : « J'aime 
« mieux, répondait-il, être guillotiné que guilloti- 
« neur; d'ailleurs ma vie n'en vaut pas la peine, 
« et l'humanité m'ennuie. — Les membres du Co- 
« mité cherchent ta mort. — Eh bien! (entrant en 

« colère) si jamais si Billaud si Robes- 

« pierre , ils seront exécrés comme des tyrans; 

« on rasera la maison de Robespierre ; on y sèmera 
« du sel; on y plantera un poteau exécrable à la 
« vengeance du crime! Mais mes amis diront 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 49 

« de moi que j'ai été bon père, bon ami, bon ci- 
te toyen; ils ne m'oublieront pas. — Tu peux évi- 

« ter — J'aime mieux être guillotiné que 

« d'être guillotineur. — Mais en ce cas il faut 
« partir! » (Tournant alors sa boucbe, et rele- 
vant sa lèvre avec dédain et colère) : « Partir! Est- 
ce ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de son 
« soulier? » 

Il ne restait à Danton qu'une seule ressource; 
c'était d'essayer sa voix si connue et si puissante, de 
dénoncer Robespierre et les Comités et de soulever 
la Convention contre leur tyrannie. Il en était vive- 
ment pressé, mais il savait trop combien le ren- 
versement d'une domination établie est difficile; il 
connaissait trop l'asservissement et l'épouvante de 
l'Assemblée pour compter sur l'efficacité d'un pareil 
moyen. Il attendit donc, croyant toutefois, lui qui 
avait tant osé, que ses ennemis reculeraient devant 
une proscription comme la sienne. Le 10 germinal, 
on vint lui annoncer que son arrestation était dé- 
battue au Comité de salut public, et on le pressa 
encore une fois de fuir. Il réfléchit un moment , et 
il répondit : Ils ri oseraient! La nuit, sa maison fut 
investie, et il fut conduit au Luxembourg avec 
Camille Desmoulins, Philippeaux, Lacroix, Wes- 
termann. En entrant il aborda cordialement les 



50 CHAPITRE VIII. 

prisonniers qui se pressaient autour de lui. « Mes- 
«< sieurs, leur dit-il, j'espérais dans peu vous faire 
« sortir d'ici ; mais m'y voilà moi-même avec vous, 
« et je ne sais pas maintenant comment cela 
a finira. » Une heure après, il fut mis au secret dans 
la prison où avait été naguère enfermé Hébert et où 
devait bientôt être envoyé Robespierre. Là, se 
livrant à ses réflexions et à ses regrets, il disait : 
« C'est à pareille époque que j'ai fait instituer le 
a tribunal révolutionnaire; j'en demande pardon à 
« Dieu et aux hommes, mais ce n'était pas pour 
« qu'il fût le fléau de l'humanité. » 

Son arrestation produisit une inquiétude sombre, 
une rumeur générale. Le lendemain, dans l'Assem- 
blée, à l'ouverture de la séance on se parlait bas, 
on se demandait avec épouvante quel était le prétexte 
de ce nouveau coup d'État contre les représentants 
du peuple. « Citoyens, dit Legendre, quatre 
a membres de cette assemblée sont arrêtés de cette 
a nuit : je sais que Danton en est un, j'ignore le 
« nom des autres. Mais, citoyens, je le déclare, je 
« crois Danton aussi pur que moi, et cependant il 
« est dans les fers. On a craint sans doute que ses 
« réponses ne détruisissent les accusations dirigées 
« contre luî; je demande en conséquence qu'avant 
« que vous entendiez aucun rapport, les détenus 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1794. 51 

v soient mandés et entendus. » Cette motion fut 
écoutée avec faveur, et donna un moment de cou- 
rage à l'Assemblée; quelques membres demandè- 
rent qu'on allât aux voix; mais cette bonne vo- 
lonté dura peu. Robespierre parut à la tribune. « Au 
« trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans 
« cette assemblée, dit-il, aux agitations qu'ont 
a produites les paroles de celui que vous venez 
« d'entendre, il est aisé de s'apercevoir qu'il s'agit 
« ici d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si 
« quelques hommes aujourd'hui l'emporteront sur 
« la patrie. Nous verrons dans ce jour si la Con- 
te vention saura briser une prétendue idole pourrie 
« depuis longtemps, ou si dans sa chute elle écrasera 
« la Convention et le peuple français! « Et il lui 
suffit de quelques mots pour ramener le silence, la 
subordination dans l'assemblée, pour contenir les 
amis de Danton et pour faire rétracter Legendre lui- 
même. Aussitôt après, Saint-Just entra dans la salle, 
suivi des autres membres des Comités. Il lut contre 
les membres arrêtés un long rapport, dans lequel 
il accusa leurs opinions, leur conduite politique, 
leur vie privée, leurs projets, les faisant, par des 
rapprochements invraisemblables, mais subtils, 
complices de toutes les conspirations et serviteurs 



52 CHAPITRE VIII. 

de tous les partis. L'Assemblée, après Pavoir écouté 
sans murmure et avec une stupeur approbatrice , dé- 
créta à l'unanimité , et même avec des applaudisse- 
ments, l'accusation de Danton et de ses amis. Chacun 
cherchait à gagner du temps avec la tyrannie, et lui 
livrait des têtes pour sauver la sienne. 

Les accusés furent traduits devant le tribunal ré- 
volutionnaire , ils y parurent avec une attitude cou- 
rageuse et hautaine. Ils montrèrent une audace de 
propos et un mépris pour leurs juges qui n'étaient 
pas ordinaires. Danton répondit au président Dumas, 
qui l'interrogeait, selon la coutume, sur son nom, 
son âge, sa demeure : « Je suis Danton, assez 
« connu dans la révolution ; j'ai trente-cinq ans. Ma 
« demeure sera bientôt le néant , et mon nom vivra 
« dans le Panthéon de l'histoire. » Ses réponses dé- 
daigneuses ou violentes , la discussion froide et me- 
surée de Lacroix, l'austérité de Philippeaux, la 
verve de Desmoulins, commençaient à remuer le 
peuple. Mais les accusés furent mis hors des débats, 
sous prétexte qu'ils manquaient de respect à la justice 
et on les condamna aussitôt sans plus les entendre. 
« On nous immole, s'écria Danton, à l'ambition de 
« quelques lâches brigands ; mais ils ne jouiront pas 
« longtemps du fruit de leur criminelle victoire . J'en- 



DEPUIS LE 2 JUIN 1793 JUSQU'EN AVRIL 1791. 53 

« traîne Robespierre... Robespierre me suit. » Ils 
furent conduits à la Conciergerie et de là à Pécha- 
faud. 

Us marchèrent au supplice avec l'assurance ordi- 
naire à cette époque. On avait mis sur pied beaui- 
coup de troupes , et leur escorte était très nom- 
breuse. La foule, ordinairement bruyante et appro- 
batrice, était silencieuse. Camille Desmoulins, sur 
la charrette fatale, s'étonnait encore de sa condam- 
nation, et ne pouvait pas la comprendre : q Voilà 
« donc, disait-il, la récompense destinée au pre- 
« mier apôtre de la liberté! » Danton portait la 
tête haute, et promenait un regard tranquille et 
fier autour de lui. Au pied de Péchafaud, il s'atten- 
drit un moment. « O ma bien-aimée! s'écria-t-il, 
« 6 ma femme, je ne te verrai donc plus! . . . » Puis, 
s'interrompant tout à coup : « Danton, point de 
« faiblesse! » Ainsi périrent les tardifs, mais derniers 
défenseurs de l'humanité, de la modération; les 
derniers qui voulurent la paix entre les vainqueurs 
de la Révolution, la miséricorde pour les vaincus. 
Après eux aucune voix ne se fit plus entendre de 
quelque temps contre la dictature de la terreur; elle 
frappa , d'un bout de ia France à l'autre , des coups 
redoublés et silencieux. Les Girondins avaient voulu 
prévenir ce régime violent, les Dantonistes voulu- 



54 CHAPITRE VIII. 

rent l'arrêter, tous périrent; et les dominateurs eu- 
rent d'autant plus de victimes à frapper qu'ils comp- 
tèrent plus d'ennemis. On ne s'arrête, dans cette 
carrière sanglante , que lorsqu'on est tué soi-même. 
Les décemvirs, après la chute définitive des Giron- 
dins , avaient fait mettre la terreur à l'ordre du 
jour; après la chute des Hébertistes, ils y avaient 
fait mettre la justice et la probité, parce que ceux-ci 
étaient des factieux impurs; après la chute des Dan- 
tonistes , ils y firent mettre la terreur et toutes les 
vertus y parce qu'ils les appelaient le parti des in- 
dulgents et des immoraux. 



CHAPITRE IX. 

Depuis la mort de Danton, en avril 17011, jusqu'an 
9 thermidor (27 Juillet 1794). 



Redoublement de terreur; sa cause. — Systèmes des démocrates; Saint- 
Just. — Puissance de Robespierre. — Fête de l'Être suprême. — Cou- 
thon présente la loi du 22 prairial, qui réorganise le tribunal révo- 
lutionnaire; troubles, débats puis obéissance de la Convention. — 
Les membres actifs des comités se divisent : d'un côté, sont Robes- 
pierre, Saint-Justet Couthon; de l'autre, Billaud-Varennes, Collot- 
d'Herbois, Barrère et les membres du Comité de sûreté générale. — 
Conduite de Robespierre; ils'absente des Comités, et s'appuie sur les 
Jacobins et la Commune. — Le 8 thermidor, il demande le renouvel- 
lement des comités; il ne réussit pas. — Séance du 9 thermidor; 
Saint-Just dénonce les Comités; il est interrompu par Tallien; Bil- 
laud-Varennes attaque violemment Robespierre; déchaînement géné- 
ral de la Convention contre les triumvirs; ils sont mis en arrestation. 
— La Commune s'insurge et délivre les prisonniers. — Dangers et 
courage de la Convention; elle met les insurgés hors la loi. — Les 
sections se déclarent pour elle. — Défaite et supplice de Robespierre 
et des insurgés. 



Pendant les quatre mois qui suivirent la chute 
du parti de Danton, le pouvoir des comités s'exerça 
sans opposition et sans retenue. La mort devint 



56 CHAPITRE XI. 

le seul moyen de gouvernement, et la République 
fut livrée à des exécutions journalières et systémati- 
ques. C'est alors que furent inventées les conspira- 
tions des prisons , encombrées avec la loi des sus- 
pects , et qu'on vida avec celle du 22 prairial, qui 
pourrait être appelée la loi des condamnés; c'est 
alors que les envoyés du Comité de salut public rem- 
placèrent tout à fait , dans les départements , ceux 
de la Montagne , et qu'on vit dans l'Ouest Carrier, 
le protégé de Billaud; dans le Midi Maignet, le pro- 
tégé de Couthon; dans le Nord Joseph Lebon, le 
protégé de Robespierre. L'extermination en masse 
contre les ennemis de la dictature démocratique, 
qui avait déjà été pratiquée à Lyon et à Toulon par 
des mitraillades , devint plus horrible encore par les 
noyades de Nantes , par les échafauds d'Arras , de 
Paris et d'Orange. 

Puisse cet exemple apprendre une vérité, qui, 
pour le bien des hommes , a besoin de devenir com- 
mune , c'est qu'en révolution tout dépend d'un pre- 
mier refus et d'une première lutte! Pour qu'une 
innovation soit pacifique, il faut qu'elle ne soit pas 
contestée ; sinon , la guerre se déclare et la révolu- 
tion s'étend , parce que le peuple entier s'ébranle 
pour la défendre. Lorsque la société est ainsi re- 
muée dans ses fondements, ce sont les hommes les 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 57 

plus audacieux qui triomphent , et , au lieu de ré- 
formateurs sages et modérés, on n'a plus que des 
réformateurs extrêmes et inflexibles. Nés de la 
lutte , ils veulent se soutenir par elle : d'une main , 
ils combattent pour défendre leur domination; de 
l'autre, ils fondent leur système pour la consolider. 
Ils tuent au nom de leur salut ; ils tuent au nom de 
leurs doctrines : la vertu, l'humanité, le bien du 
peuple, tout ce qu'il y a de saint sur la terre, ils 
l'emploient à motiver leurs attentats, à protéger 
leur dictature. Jusqu'à ce qu'ils s'usent et qu'ils tom- 
bent, tout périt pêle-mêle, et les ennemis et les par- 
tisans des réformes , la tempête emporte et brise une 
nation entière contre une révolution. Qu'on cherche 
ce qu'étaient devenus en 1794 les hommes de 1789, 
et on les verra entraînés également dans ce grand 
naufrage. Dès qu'un parti se fut présenté sur le 
champ de bataille, il y appela tous les autres , et tous 
les autres, comme lui, y furent tour à tour vaincus 
et exterminés, et les Constitutionnels, et les Giron- 
dins, et les Montagnards, et les décemvirs eux-mê- 
mes. A chaque défaite l'effusion du sang devint plus 
grande et le système de la tyrannie plus violent. Les 
décemvirs furent les plus impitoyables , parce qu'ils 
furent les derniers. 

Le comité de salut public, en butte aux attaques 



58 CHAPITRE IX. 

de l'Europe et à la haine de tant de partis vaincus , 
pensa que le ralentissement de la violence occasion- 
nerait sa perte ; il voulut à la fois comprimer ses en- 
nemis et s'en défaire. « Il n'y a que les morts qui 
« ne reviennent pas, » disait Barrère. « — Plus le 
« corps social transpire, disait Collot-d'Herbois, 
a plus il devient sain. » Mais les décemvirs, ne sup- 
posant pas leur puissance éphémère, aspiraient à 
fonder la démocratie et recherchaient dans les ins- 
titutions une garantie pour le temps où ils renonce- 
raient aux supplices. Ils avaient au plus haut degré 
le fanatisme de certaines théories sociales, comme 
les millénaires de la révolution anglaise, auxquels 
on peut les comparer, avaient celui de certaines idées 
religieuses. Les uns partaient du peuple, comme les 
autres partaient de Dieu; voulaient l'égalité poli- 
tique la plus absolue, comme les autres voulaient 
l'égalité évangélique; aspiraient au règne de la 
vertu, comme les autres aspiraient au règne des 
saints. En toutes choses la nature humaine va aux 
dernières limites, et produit dans une époque reli- 
gieuse des démocrates chrétiens, dans une époque 
philosophique des démocrates politiques. 

Robespierre et Saint-Just avaient donné le plan 
de cette démocratie dont ils professaient les princi- 
pes dans tous leurs discours, ils voulaient changer 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 59 

les mœurs , l'esprit et les habitudes de la France; 
ils voulaient en faire une république à la manière des 
anciens. La domination du peuple, des magistrats 
sans orgueil , des citoyens sans vices , la fraternité 
des rapports, le cuite de la vertu, la simplicité des 
manières , l'austérité des caractères , voilà ce qu'ils 
prétendaient établir. On retrouvera les mots sacra- 
mentels de cette secte dans tous les discours des rap- 
porteurs du Comité , et surtout dans ceux de Saint- 
Just et de Robespierre. Liberté et égalité pour le 
gouvernement de la république; indivisibilité pour 
sa forme; salut public pour sa défense et sa conser- 
vation; vertu pour son principe; Être suprême pour 
son culte ; quant aux citoyens , fraternité dans leurs 
relations habituelles; probité pour leur conduite; 
bon sens pour leur esprit; modestie pour leurs ac- 
tions publiques, qu'ils devaient rapporter au bien 
de l'Etat, et non à eux-mêmes : tel était le symbole 
de cette démocratie. Le fanatisme ne peut pas aller 
plus loin. Les auteurs de ce système n'examinaient 
pas s'il était praticable; ils le croyaient juste et na- 
turel, et, ayant la force en main, ils voulaient ré- 
tablir violemment. Il n'y eut pas un de ces mots 
qui ne servît à la condamnation d'un parti ou de quel- 
ques hommes. Les royalistes et les aristocrates fu- 
rent poursuivis au nom de la liberté et de Yéga- 



60 CHAPITRE IX. 

lité; les Girondins, au nom de l'indivisibilité, 
Philippeaux, Camille Desmoulins et les modérés, 
au nom du salut public; Chaumette , Anacharsis 
Clootz, Gobet, Hébert, tout le parti anarchiste et 
athée , au nom de la vertu et de Y Être suprême ; 
Chabot, Bazire, Fabre-d'Églantine, au nom de la 
probité'; Danton , au nom de la vertu et de la mo- 
destie. Aux yeux des fanatiques, ces crimes moraux 
contribuèrent à leur perte autant que les conspira- 
tions qu'on leur reprochait. 

Robespierre était le patron de cette secte , qui 
avait dans le Comité un zélateur plus fanatique que 
lui ; c'était Saint-Just, qu'on appelait Y Apocalypti- 
que. Il avait un visage régulier, à grands traits, 
d'une expression forte et mélancolique; un œil pé- 
nétrant et fixe; des cheveux noirs, plats et longs. 
Ses manières étaient froides , quoique son âme fût 
ardente. Simple dans ses habitudes, sévère, sen- 
tencieux , il marchait sans hésitation à l'accomplis- 
sement de son système. A peine âgé de vingt-cinq 
ans, il se montrait le plus hardi des décemvirs, 
parce qu'il était le plus convaincu d'entre eux. Pas- 
sionné pour la république , il était infatigable dans 
les Comités, intrépide dans ses missions aux armées, 
où il donnait l'exemple du courage, partageant les 
marches et les périls des soldats. Sa prédilection pour 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR 6» 

la multitude ne le portait pas à courtiser ses peu- 
chants, et, loin de prendre son costume et son langage 
comme Hébert, il voulait lui donner de l'aisance, 
du sérieux et de la dignité. Mais sa politique le ren- 
dait plus redoutable encore que ses croyances popu- 
laires. Il avait beaucoup d'audace, de sang-froid, 
d'à-propos et de fermeté. Peu capable de pitié, il ré- 
digeait ses mesures de salut public en formules , et 
mettait de suite les formules à exécution. La victoire, 
la proscription, la dictature, lui paraissaient- elles 
nécessaires, il les demandait aussitôt. A la diffé- 
rence de Robespierre, il était homme d'action. Celui- 
ci, comprenant tout le parti qu'il pourrait tirer 
de lui , se l'était attaché de bonne heure dans la 
Convention ; Saint-Just , de son côté , avait été 
porté vers Robespierre par sa réputation d'incor- 
ruptibilité, par sa vie austère et par la conformité 
de ses idées avec les siennes . 

On conçoit combien devait être terrible leur as- 
sociation, à cause de la popularité, des passions 
envieuses et dominatrices de l'un , du caractère in- 
flexible et des vues systématiques de l'autre. Cou- 
thon s'était joint à eux; il était personnellement 
dévoué à Robespierre. Quoiqu'il eût un visage doux 
et le corps à moitié paralysé, il était d'un fanatisme 
impitoyable. Ils formèrent, dans le Comité même, 



62 CHAPITRE IX. 

un triumvirat qui voulut bientôt attirer à lui toute 
la puissance. Cette ambition aliéna d'eux les autres 
membres du Comité, et finit par les perdre. En at- 
tendant, le triumvirat gouverna souverainement la 
Convention et le Comité même. Lorsqu'il fallait in- 
timider l'Assemblée , Saint-Just était chargé du rap- 
port ; lorsqu'on voulait la surprendre , on employait 
Couthon. S'il y avait quelque murmure ou quelque 
hésitation, Robespierre se montrait, et d'une pa- 
role il faisait tout rentrer dans le silence et dans la 
terreur. 

Pendant les deux premiers mois après la chute de 
la Commune et du parti Danton, les décemvirs, qui 
n'étaient pas encore divisés, travaillèrent à affer- 
mir leur domination. Leurs commissaires conte- 
naient les départements, et les armées de la Répu- 
blique étaient victorieuses sur toutes les frontières. 
Les Comités profitèrent de ce moment de sécurité 
et d'union pour jeter le fondement des nouveaux 
usages et des nouvelles institutions. Il ne faut 
jamais oublier qu'en révolution les hommes sont m 
par deux penchants : l'amour de leurs idées et 1 
goût du commandement. Les membres du Comité 
au commencement, s'entendirent pour le triomph 
de leurs idées démocratiques ; à la fin ils se combat- 
tirent pour la possession du pouvoir. 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 63 

Billaud-Varennes présenta la théorie du Gouver- 
nement populaire et les moyens de subordonner 
toujours l'armée à la nation. Robespierre prononça 
un discours sur les idées morales et les solennités 
qui convenaient à une république; il fit dédier des 
fêtes décadaires à VÊtre suprême, à la Vérité ' , à 
la Justice, à la Pudeur, à l'Amitié, à la Frugalité, 
à la bonne Foi, à la Gloire et à V Immortalité, au 
Malheur, etc., enfin à toutes les vertus morales et 
républicaines. Il prépara de cette manière à l'établis- 
sement du nouveau culte de VÊtre suprême. Bar- 
rère fit un rapport sur l'extirpation de la mendi- 
cité et sur les secours que la République devait aux 
citoyens indigents. Tous ces rapports étaient trans- 
formés en décrets selon le vœu des démocrates. Bar- 
rère, dont les discours habituels à la Convention 
tendaient à lui déguiser sa servitude, était un des 
plus souples instruments du Comité; il ne tenait au 
régime de la terreur ni par fanatisme ni par cruauté. 
Ses mœurs étaient douces, sa vie privée irrépro- 
chable, et il avait une assez grande modération 
d'esprit. Mais il avait peur; et, après avoir été roya- 
liste constitutionnel avant le 10 août, républicain 
modéré avant le 3i mai, il était devenu le panégy- 
riste et le copartageant de la tyrannie décem virale. 
Cela fait voir que dans une révolution il ne faut 



«4 CHAPITRE IX. 

pas être acteur si l'on manque de caractère. L'es- 
prit seul n'est pas assez inflexible ; il est trop accom- 
modant; il trouve des raisons à tout, même à ce 
qui le dégoûte ou l'épouvante; il ne sait jamais 
s'arrêter à propos, dans un temps où il faut toujours 
être prêt à la mort, et finir son rôle où finissent 
ses opinions. 

Robespierre, qui passait pour le fondateur de 
cette démocratie morale , parvint alors au plus haut ! 
degré d'élévation et de puissance. Il devint l'objet j 
de la flatterie générale de son parti : il fut le grand j 
homme de la République. On ne parla que de sa I 
vertu , de son génie, de son éloquence. Deux circons- 
tances contribuèrent encore à accroître son impor- 
tance. Le 3 prairial, un homme obscur, mais intré- 
pide nommé L'Admirai, voulut délivrer la France ! 
de Robespierre et de ColIot-d'Herbois. Il atten- 
dit inutilement Robespierre toute la journée, et le I 
soir il se décida à frapper Collot. Il tira sur lui j 
deux coups de pistolet j mais il le manqua. Le len- 
demain, une jeune fille, nommé Cécile Renaud, se 
présenta chez Robespierre et demanda avec instance 
à lui parler. Comme il était sorti et qu'elle insis- 
tait cependant pour être admise, on l'arrêta. Elle 
avait un petit paquet , et l'on trouva sur elle deux 
couteaux. « Quel motif, lui demanda-t-on , vous 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 65 

« a amenée chez Robespierre? — Je voulais lui 
« parler. — De quelle affaire? — C'est selon que 
« je l'aurais trouvé. — Connaissez- vous le citoyen 
« Robespierre? — Non, puisque je cherchais à le 
« connaître, et j'ai été chez lui pour voir comment 
« était fait un tyran. — Quel usage vous proposiez - 
« vous de faire de vos deux couteaux? — Au- 
« cun, n'ayant intention de faire mal à personne. 
« — Et votre paquet? — 11 contenait du linge 
« pour changer où l'on va nu conduire. — Où? 
« — En prison et de là à la guillotine. » La mal- 
heureuse jeune fille y fut conduite, et sa famille 
même fut enveloppée dans sa perte. 

Robespierre reçut les marques de la plus eni- 
vrante adulation. Aux Jacobins et dans la Conven- 
tion, on attribua son salut au bon génie de ta Répu- 
blique et à l'Être suprême, dont il avait fait décréter 
l'existence le 18 floréal. La célébration du nouvau 
culte avait été fixée pour le 20 prairial dans toute l'é- 
tendue de la France. Le 16, Robespierre fut nommé 
président de la Convention à l'unanimité, pour qu'il 
servît de pontife à cette fête. Il parut, dans cette 
cérémonie , à la tête de l'Assemblée , la ligure rayon- 
nante de confiance et de joie , ce qui ne lui était pas 
ordinaire. Il marchait à quinze pas en avant de ses 
collègues, seul, dans un costume brillant, tenant de» 



66 CHAPITRE IX. 

fleurs et des épis à la main, et l'objet de l'attention 
générale. Chacun s'attendait, ce jour-là, à quelque 
chose; les ennemis de Robespierre à des tentatives 
d'usurpation, les partis persécutés à un régime désor- 
mais plus doux. Il trompa l'attente de tout le monde ; 
il harangua le peuple en grand prêtre , et il finit son 
discours , dans lequel on cherchait l'espérance d'un 
meilleur avenir, par ces décourageantes paroles : 
Peuple, livrons-nous aujourd'hui aux transports 
d'une pure allégresse ! Demain nous combattrons 
encore les vices et les tyrans. 

Deux jours après, le 22 prairial, Couthon vint 
présenter à la Convention une nouvelle loi. Le tri- 
bunal révolutionnaire avait frappé docilement tous 
ceux qui lui avaient été désignés : royalistes, cons- 
titutionnels , Girondins , anarchistes , Montagnards, 
avaient également été envoyés à la mort. Mais 
il n'allait pas assez vite au gré des exterminateurs 
systématiques , qui voulaient , à tout prix et promp- 
tement, se débarrasser de leurs prisonniers. On ob- 
servait encore quelques formes; on les supprima. 
« Toute lenteur, dit Couthon, est un crime, toute 
« formalité indulgente est un danger public ; le dé- 
« lai pour punir les ennemis de la patrie ne doit être 
« que le temps de les reconnaître. » Les accusés ) 
avaient des défenseurs; ils n'en eurent plus. La loi 






DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 67 

donne pour défenseurs aux patriotes calomniés 
des jurés patriotes; elle n'en accorde point aux 
conspirateurs. On les jugeait individuellement; on 
les jugea en masse. Il y avait quelque précision dans 
les délits, même révolutionnaires; on déclara coupa- 
bles tous les ennemis du peuple, et ennemis du peuple 
tous ceux qui cherchaient à anéantir la liberté soit 
par la force, soit par la ruse. Les jurés avaient pour 
règle de leur détermination la loi; ils n eurent plus 
que leur conscience . Un seul tribunal, Fouquier-Tin- 
ville et quelques jurés ne pouvaient plus suffire au 
surcroît de victimes que présageait la nouvelle loi ; on 
distribua le tribunal en quatre sections, on augmenta 
les juges et les jurés, et Ton donna à l'accusateur 
public quatre substituts pour lui servir d'auxiliaires. 
Enfin, les députés du peuple ne pouvaient être tra- 
duits en jugement que par décret de la Convention; 
on rédigea la loi de manière qu'ils pussent l'être par 
l'ordre seul des Comités. La loi des suspects amena 
celle de prairial. 

Dès que Couthon eut fait son rapport , il y eut 
dans l'Assemblée un murmure d'étonnement et de 
crainte. « Si cette loi passe, s'écria Ruamps, il ne 
« nous reste plus qu'à nous brûler la cervelle. Je 
« demande l'ajournement. » L'ajournement fut ap- 
puyé; mais Robespierre monta à la tribune. « Depuis 



68 CHAPITRE IX. 

« longtemps, dit-il, la Convention nationale dis- 
« cute et décrète sur-le-champ, parce que depuis 
« longtemps elle n'est plus asservie à l'empire des 
« factions. Je demande que, sans s'arrêter à la pro- 
« position de l'ajournement, la Convention discute 
« jusqu'à huit heures du soir, s'il le faut, le projet 
« de loi qui lui est soumis. » Aussitôt la discussion 
s'ouvrit, et en trente minutes, après une seconde 
lecture, le décret fut adopté. Mais le lendemain 
quelques membres, plus effrayés encore de la loi que 
du Comité, revinrent sur la délibération de la veille. 
Les Montagnards, amis de Danton, qui crai- 
gnaient pour eux la disposition nouvelle qui laissait 
les représentants à la merci des décemvirs, propo- 
sèrent à la Convention de pourvoir à la sûreté de ses 
membres. Bourdon de l'Oise le premier prit la parole 
dans ce but; il fut soutenu. Merlin, par un consi- 
dérant adroit, rétablit l'ancienne sauvegarde des 
conventionnels, et l'Assemblée adopta le considé- 
rant de Merlin. Peu à peu des objections furent faites 
au décret, le courage des Montagnards augmenta, 
la discussion devint très vive. Couthon attaqua les 
Montagnards. « Qu'ils sachent, lui répondit Bour- 
« don de l'Oise , qu'ils sachent , les membres du Co- 
« mité, que s'ils sont patriotes, nous le sommes 
« comme eux! Qu'ils sachent que je ne répondrai 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR, «9 

« pas avec aigreur aux reproches qu'ils m'ont adres- 
« ses! J'estime Couthon, j'estime le Comité; mais 
« j'estime aussi l'inébranlable Montagne, qui a 
« sauvé la liberté ! » Robespierre , surpris de cette ré- 
sistance inaccoutumée , s'élança alors à la tribune : 
« La Convention, dit-il, la Montagne, le Comité, c'est 
« la même chose ! Tout représentant du peuple qui 
« aime sincèrement la liberté , tout représentant du 
« peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie 
« est de la Montagne! Ce serait outrager la patrie, 
« ce serait assassiner le peuple que de souffrir que 
« quelques intrigants, plus méprisables que les au- 
« très parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforçassent 
a d'entraîner une portion de cette Montagne et de 
« s'y faire les chefs d'un parti! — Jamais, dit Bour- 
« don, il n'est entré dans mon intention de me 
« faire chef de parti. — Ce serait, continua Robes- 
« pierre , l'excès de l'opprobre que quelques-uns de 
« nos collègues, égarés par la calomnie sur nos in- 
« tentions et sur le but de nos travaux... — Je 
« demande qu'on prouve ce qu'on avance, reprit 
« Bourdon : on vient de dire assez clairement que je 
<f suis un scélérat. — Je n'ai pas nommé Bourdon. 
« Malheur à qui se nomme lui-même ! Oui , la Mon- 
« tagne est pure; elle est sublime, et les intrigants 
« ne sont pas de la Montagne! — Nommez-les. — 



70 CHAPITRE IX. 

cr Je les nommerai quand il le faudra. » Les mena- 
ces, le ton impérieux de Robespierre, l'appui des 
autres décemvirs , la crainte qui gagnait de proche 
en proche, firent tout rentrer dans le silence. Le 
considérant de Merlin fut révoqué comme injurieux 
au Comité de salut public, et la loi passa en entier. 
Ce fut depuis lors que les fournées eurent lieu , et 
qu'on envoyait chaque jour jusqu'à cinquante con- 
damnés à la mort. Cette terreur dans la terreur 
dura près de deux mois. 

Mais la fin de ce régime approchait. Les séances 
de prairial furent pour les membres des Comités le 
dernier terme de l'union. Depuis quelque temps, de 
sourdes dissensions existaient entre eux. Ils avaient 
marché d'accord tant qu'ils avaient eu à combattre 
ensemble ; mais il n'en fut plus ainsi au moment où 
ils se trouvèrent seuls dans l'arène avec l'habitude 
de la lutte et le besoin de la domination. D'ailleurs 
leurs opinions n'étaient pas entièrement les mêmes; 
le parti démocratique s'était divisé par la chute de 
l'ancienne Commune; Billaud-Varennes , Collot- 
d'Herbois et les principaux membres du Comité de 
sûreté générale, Vadier, Amar, Vouland , tenaient à 
cette faction renversée et préféraient le culte de la 
Raison à celui de l'Être suprême. Ils se montraient 
aussi jaloux de la renommée et inquiets de la puis- 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 71 

sance de Robespierre, qui, à son tour, était irrité 
de leur secrète désapprobation et des obstacles qu'ils 
opposaient à sa volonté. Ce dernier conçut à cette 
époque le dessein d'abattre les membres les plus entre- 
prenants de la Montagne, Tallien, Bourdon, Legen- 
dre, Fréron, Rovière, etc., et ses rivaux du Comité. 
Robespierre disposait d'une force prodigieuse; le 
bas peuple, qui voyait la révolution dans sa per- 
sonne, le soutenait comme le représentant de ses doc- 
trines et de ses intérêts; la force armée de Paris, 
commandée par Henriot; était à ses ordres. Il ré- 
gnait aux Jacobins, qu'il composait et qu'il épurait 
à son gré; toutes les places importantes étaient occu- 
pées par ses créatures; il avait formé lui-même le tri- 
bunal révolutionnaire et la nouvelle Commune en 
remplaçant le procureur général Cbaumette par 
l'agent national Payan, le maire Pacbe par le maire 
Fleuriot. Mais quel était son but en accordant les 
fonctions qui donnaient le plus d'influence à des 
hommes nouveaux et en se séparant des comités? 
aspirait-il à la dictature? voulait-il seulement par- 
venir à sa démocratie de vertu par la ruine de ce 
qui restait de Montagnards immoraux et de factieux 
du Comité? Chaque parti avait perdu ses chefs : 
la Gironde , les vingt-deux ; la Commune , Hébert, 
Chaumetteet Ronsin; la Montagne, Danton, Chabot 



72 CHAPITRE IX. 

Lacroix, Camille Desmoulins. Mais, tout en pros- 
crivant les chefs, Robespierre avait soigneusement 
protégé les masses. Il avait défendu les soixante- 
treize détenus contre les dénonciations des Jacobins 
et la haine des comités ; il s'était mis à la tête de la 
nouvelle Commune; il n'avait plus d'opposition à 
craindre pour ses projets, quels qu'ils fussent, que 
de la part d'un petit nombre de Montagnards et du 
gouvernement conventionnel. C'est contre ce 
double obstacle qu'il dirigea ses efforts dans les 
derniers moments de sa carrière. Il est probable 
qu'il ne séparait point la République de son protec- 
torat, et qu'il croyait les fonder également sur 
la ruine des autres partis. 

Les comités combattirent Robespierre à leur fa- 
çon. Ils travaillèrent sourdement à sa chute en l'ac- 
cusant de tyrannie; ils faisaient considérer l'établis- 
sement de son culte comme le présage de son usur- 
pation ; ils rappelaient son attitude orgueilleuse dans 
la journée du 20 prairial , la distance où il s'était 
placé de la Convention nationale elle-même. Entre 
eux, ils l'appelaient Pisistrate, et ce nom passait 
déjà de bouche en bouche. Une circonstance, insi- 
gnifiante dans un autre moment, leur permit de l'at- 
taquer d'une manière détournée. Une vieille femme, 
nommée Catherine Théot, faisait la prophétesse dans 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 73 

un réduit obscur, entourée de quelques sectaires 
mystiques : on l'appelait la Mère de Dieu ; et elle 
annonçait la venue prochaine d'un messie restaura- 
teur, avec elle se trouvait un ancien collègue de Ro- 
bespierre à la Constituante , le chartreux dom Gerle, 
qui avait une attestation civique de Robespierre lui 
même. Les comités, en découvrant les mystères de 
la Mère de Dieu et ses prédictions, crurent ou fei- 
gnirent de croire que Robespierre se servait de ce 
moven pour gagner les fanatiques et pour faire an- 
noncer son élévation. Ils changèrent son nom de 
Théot en celui de Théos, qui signifie Dieu ; et dans 
le messie qu'elle annonçait ils désignèrent assez 
adroitement Robespierre. Le vieux Vadier, au nom 
du Comité de sûreté générale, fut chargé du rap- 
port contre la nouvelle secte. Il était vain et subtil : 
il dénonça les initiés aux mystères, tourna le culte 
en dérision, y mêla Robespierre sans le nommer, et 
fit envoyer les fanatiques en prison. Robespierre 
voulut les sauver. La conduite du Comité de sû- 
reté générale l'irrita profondément , et dans le club 
des Jacobins il parla du discours de Vadier avec 
mépris et colère. Il essuya de nouvelles contrariétés 
dans le Comité de salut public , qui refusa de pour- 
suivre ceux que lui désigna Robespierre. Dès lors il 
ne parut plus au milieu de ses collègues de gouverne- 

RÉVOL. PRAKÇAISIÎ. T. II. 5 



74 CHAPITRE IX. 

ment, et n'assista que rarement aux séances de la 
Convention. Mais il se rendit régulièrement aux 
Jacobins ; et c'est de la tribune de ce club qu'il crut 
ruiner ses ennemis, comme il avait fait jusque-là. 

Naturellement triste, soupçonneux, craintif, il de- 
vint plus sombre et plus défiant. Il ne sortait plus 
qu'accompagné de plusieurs Jacobins armés de bâ- 
tons., qu'on appelait ses gardes du corps. Bientôt 
dans la société populaire, il commença ses dénon- 
ciations : « Jl faut, dit-il, chasser de la Convention, 
tous les hommes corrompus.» C'était désigner les 
amis de Danton. Robespierre les faisait surveiller 
avec la plus minutieuse inquiétude. Chaque jour, des 
espions attachés à leurs pas suivaient tous leurs mou- 
vements, l'instruisaient de leurs démarches, de leurs 
fréquentations et de leurs paroles. Robespierre n'at- 
taqua pas seulement les Dantonistes aux Jacobins; 
il s'éleva contre le comité lui-même, et il choisit 
pour cela un jour que Barrère présidait la société 
populaire. Au sortir de la séance, celui-ci retourna 
chez lui découragé. « Je suis soûl des hommes, dit- 
ce il au juré Villate. — Quelle a pu être, lui de- 
« manda celui-ci, sa raison de t'attaquer? — Ce 
« Robespierre est insatiable , reprit Barrère , parce 
« qu'on ne fait pas tout ce qu'il voudrait, il faut 
« qu'il rompe la glace avec nous. S'il nous parlait 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 75 

« de Thuriot, Guffroi, Rovère, Lecointre, Panis, 
« Cambon, Monestier, de toute la séquelle dan- 
« toniste , nous nous entendrions ; qu'il demande 
« encore Tallien , Bourdon de l'Oise , Legendre , 
« Fréron, à la bonne beure... Mais Duval, mais 
« Audoin, mais Léonard Bourdon, Vadier, Vouland, 
« il est impossible d'y consentir. » Livrer des mem- 
bres du Comité de sûreté générale, c'était s'enta- 
mef eux-mêmes. Aussi tinrent-ils bon ; ils attendi- 
rent l'attaque, tout en la craignant. Robespierre était 
très redoutable , soit en raison de sa puissance, soit 
en raison de sa haine et de ses projets; c'était lui 
qui devait commencer le combat. 

Mais comment s'y prendre? Il se trouvait pour 
la première fois l'auteur d'une conjuration ; jus- 
qu'ici il avait profité de tous les mouvements po- 
pulaires. Danton, les Cordeliers et les faubourgs 
avaient fait le 10 août contre le trône; Marat, la 
Montagne et la Commune avaient fait le 3i mai 
contre la Gironde ; Billaud , Saint-Just et les co- 
mités avaient opéré la ruine de la Commune et l'af- 
faiblissement de la Montagne. Robespierre restait 
seul aujourd'hui. Ne pouvant pas s'aider du gou- 
vernement , puisqu'il se déclarait contre les comités , 
il eut recours au bas peuple et aux Jacobins. Les 
principaux conjurés furent : Saint-Just et Couthon 



76 CHAPITRE IX. 

dans le Comité ; le maire Fleuriot et l'agent na- 
tional Payau à la Commune; le président Du- 
mas et le vice-président Coffinhal au tribunal ré- 
volutionnaire ; le commandant de la force armée 
Henriot et la société populaire. Le i5 messidor, 
trois semaines après la loi de prairial et vingt- 
quatre jours avant le 9 thermidor, la résolution 
était déjà prise; à cette époque et sous cette date, 
Henriot écrivit au maire : « Camarade, tu seras 
* content de moi et de la manière dont je m'y 
« prendrai; va, les hommes qui aiment la patrie 
« s'entendent facilement pour faire tourner tous 
« leurs pas au profit de la chose publique. J'au- 
« rais voulu et je voudrais que le secret de V opéra- ! 
« tion fût dans nos deux têtes ; les méchants n'en I 
« sauraient rien. Salut et fraternité. >' 

Saint-Just était en mission auprès de l'armée du j 
Nord; Robespierre le rappela en toute hâte. En I 
attendant son retour, il prépara les esprits aux Ja- il 
cobins. Dans la séance du 3 thermidor, il se plai- I 
gnit de la conduite des comités et de la perse'cu- 1 
tion des patriotes, qu'il jura de défendre. « Une» 
« faut plus , dit-il , qu'il reste aucune trace de I 
« faction ou de crime en quelque lieu que ce soit. 
« Quelques scélérats déshonorent la Convention; 
« mais sans doute elle ne se laissera pas opprimer 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 77 

« par eux. » Il engagea ensuite ses collègues les 
Jacobins à présenter leurs réflexions à l'Assemblée 
nationale. C'était la marche suivie au 3i mai. Le 
4, il reçut une députation du département de 
l'Aisne, qui vint se plaindre à lui des opérations 
du gouvernement, auxquelles il était étranger de- 
puis plus d'un mois. « La Convention , lui répondit 
« Robespierre , dans la situation où elle est, gangre- 
« née par la corruption et hors d'état de s'y sous- 
« traire, ne peut plus sauver la République; tou- 
« tes deux périront. La proscription des patriotes 
« est à l'ordre du jour. Pour moi, j'ai mis un pied 
« dans la tombe ; dans peu de jours j'y mettrai 
« l'autre. Le reste est entre les mains de la Pro- 
« vidence. » Il était un peu malade à cette époque , 
et il exagérait à dessein son découragement, ses 
craintes et les dangers de la République, pour en- 
flammer les patriotes et rattacher la destinée de la 
Révolution à la sienne. 

Sur ces entrefaites, Saint-Just arriva de l'armée. 
Il fut instruit par Robespierre de l'état de choses. 
Il se présenta aux comités, dont les membres le 
reçurent d'une manière froide ; toutes les fois qu'il 
y entra, ils cessèrent de délibérer. Saint-Just, qui, 
à leur silence, à quelques mois échappés , à l'em- 
barras ou à l'inimitié de leurs visages, comprit 



78 CHAPITRE IX. 

qu'il ne fallait pas perdre de temps, pressa Robes- 
pierre d'agir. Sa maxime était de frapper fort et 
vite. Osez, disait-il, voilà tout le secret des révolu- 
tions. Mais il voulait déterminer Robespierre à un 
coup d'audace qui n'était pas possible, en l'engageant 
à atteindre ses ennemis sans les prévenir. La force 
dont il disposait était une force révolutionnaire et 
d'opinion, et non pas une force organisée. Il 
fallait qu'il s'aidât de la Convention ou de la 
Commune , qu'il employât l'autorité légale du gou- 
vernement ou le moyen extraordinaire de l'insur- 
rection. Tels étaient les usages, et tels devaient être 
les coups d'Etat. On ne pouvait même recourir 
à l'insurrection qu'après avoir essuyé le refus 
de l'Assemblée, sinon le prétexte manquait au sou- 
lèvement. Robespierre fut donc con-raint de livrer 
d'abord l'attaque dans la Convention elle-même. 
Il espéra tout obtenir d'elle par son ascendant , ou 
si, contre son ordinaire, elle résistait, il compta 
que le peuple , provoqué par la Commune , s'in- 
surgerait le 9 thermidor contre les proscrits de 
la Montagne et le Comité de salut public , comme 
il s'était insurgé le 3i mai contre les proscrits de 
la Gironde et la commission des Douze. C'est pres- 
que toujours sur le passé qu'on règle sa conduite et 
ses espérances. 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 79 

Le 8 thermidor, il arrive de bonne heure à la Con- 
vention. Il monte à la tribune et dénonce les comités 
dans un discours fort étudié. « Je viens défendre de- 
« vant vous, dit-il, votre autorité outragée et la 
« liberté violée. Je me défendrai aussi moi-même , 
« vous n'en serez point surpris; vous ne ressemblez 
« point aux tyrans que vous combattez. Les cris de 
« l'innocence outragée n'importunent point votre 
« oreille, et vous n'ignorez pas que cette cause ne 
oc vous est point étrangère. » Après ce début, il se 
plaint de ses calomniateurs; il attaque ceux qui 
veulent perdre la République par les excès ou par la 
modération , ceux qui persécutent les citoyens paci- 
fiques, et il désigne par là les comités; ceux qui per- 
sécutent les vrais patriotes, et il désigne par là les 
Montagnards. Il s'associe aux desseins, à la conduite 
passée et à l'esprit de la Convention. Il ajoute que ses 
ennemis sont les siens. « Eh ! que suis-je pour 
« mériter les persécutions , si elles n'entraient dans 
« le système général de leur conspiration contre la 
« Convention nationale? N'avez-vous pas remarqué 
« que, pour vous isoler de la nation, ils ont pu- 
« blié que vous étiez des dictateurs régnant par la 
« terreur et désavoués par le vœu tacite des Fran- 
« çais ? Pour moi, quelle est la faction à qui j'ap- 
« parlions? c'est vous-mêmes. Quelle est cette 



80 CHAPITRE IX. 

« faction qui, depuis le commencement de la révo- 
« lution, a terrassé les factions et fait disparaître tant 
« de traîtres accrédités, c'est vous, c'est le peuple, 
« ce sont les principes. Voilà la faction à laquelle 
« je suis voué et contre laquelle tous les crimes 

« sont ligués Voilà au moins six semaines que 

« l'impuissance de faire le bien et d'arrêter le mal 
« m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions 
« de membre du Comité de salut public. Le patrio- 
« tisme a-t-il été plus protégé? les factions plus 
« timides? la patrie plus heureuse ? Mon influence 
« s'est bornée dans tous les temps à plaider la cause 
« de la patrie devant la représentation nationale 
« et au tribunal de la raison publique. » Après avoir 
cherché à confondre sa cause avec celle de la Con- 
vention , Robespierre excite la Convention contre 
les comités par l'idée de son indépendance, oc Repré- 
« sentants du peuple, il est temps de reprendre la 
« fierté et la hauteur de caractère qui vous con- 
« vient. Vous n'êtes pas faits pour être régis, 
«' mais pour régir les dépositaires de votre con- 
« fiance. » 

En même temps qu'il tente de gagner l'Assemblée 
par le rétablissement de son pouvoir et la fin de sa 
servitude , il s'adresse aux hommes modérés en leur 
rappelant qu'ils lui doivent le salut des soixante- 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 81 

treize et en leur faisant espérer le retour de l'ordre, 
de la justice et de la clémence. Il parle de changer 
le système dévorant et tracassier des finances , d'a- 
doucir le gouvernement révolutionnaire, de guide. 1 
son action et de punir ses agents prévaricateurs. En- 
fin il invoque le peuple, il parle de ses besoins, de 
sa puissance, et après avoir rappelé tout ce qui peut 
agir sur la Convention , et l'intérêt, et l'espérance , 
et la peur : « Disons donc , ajoute-t-il , qu'il existe 
« une conspiration contre la liberté publique ; qu'elle 
a doit sa force à une coalition criminelle qui intri- 
« gue au sein même de la Convention; que cette 
« coalition a des complices dans le Comité de sû- 
« reté générale; que les ennemis de la république 
« ont opposé ce comité au Comité de salut public , 
« et constitué ainsi deux gouvernements; que des 
« membres du Comité de salut public entrent dans 
« ce complot ; que la coalition ainsi formée cherche 
« à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le 
c remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler 
« les bureaux du Comité de sûreté générale , épurer 
« ce comité et le subordonner au Comité de salut 
« public; épurer le Comité de salut public lui-même; 
« constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité 
« suprême de la Convention; écraser ainsi toutes 
« les factions du poids de l'autorité nationale , pour 



82 CHAPITRE IX. 

a élever sur leurs ruines la puissance de la justice 
« et de la liberté. » 

Pas un murmure, pas un applaudissement, ^ac- 
cueillirent cette déclaration de guerre. Le silence 
avec lequel Robespierre avait été écouté se prolon- 
gea longtemps encore après qu'il eut fini. De toutes 
parts, dans l'Assemblée incertaine, on se 'regardait 
avec inquiétude. Enfin Lecointre de Versailles prit 
la parole et proposa l'impression du discours. Cette 
demande fut le signal de l'agitation , des débats , de 
la résistance. Bourdon de l'Oise s'opposa à l'impres- 
sion comme dangereuse; il fut applaudi. Mais Bar- 
rère , selon sa coutume équivoque , ayant soutenu 
que tous les discours devaient être publiés , et Cou- 
thon ayant demandé son envoi à toutes les commu- 
nes de la république, la Convention , intimidée par 
le concert apparent des deux factions opposées , dé- 
créta et l'impression et l'envoi. 

Les membres des deux comités attaqués, qui jus- 
que-là avaient gardé le silence, voyant la Montagne 
repoussée et la majorité chancelante , sentirent qu'il 
était temps de parler. Vadier combattit le premier le 
discours de Robespierre et Robespierre lui-même. 
Cambon alla plus loin : « Il est temps de dire la vé- 
« rite tout entière , s'écria-t-il ; un seul homme pa- 
ît ralysait la volonté de la Convention nationale ; cet 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 83 

« homme , c'est Robespierre. — Il faut arracher le 
« masque, ajouta Billaud-Varenne , sur quelque 
« visage qu'il se trouve; j'aime mieux que mon ca- 
« davre serve de trône à un ambitieux que de de- 
« venir par mon silence complice de ses forfaits. » 
Panis, Bentabole, Charlier, Thirion, Amar, l'at- 
taquèrent à leur tour. Fréron proposa à la Conven- 
tion de briser le joug funeste des comités. « Le mo- 
« ment est venu, dit il, de ressusciter la liberté des 
« opinions. Je demande que l'Assemblée rapporte 
« le décret qui accorde aux comités le droit de faire 
« arrêter des représentants du peuple. Quel est celui 
a qui peut parler librement lorsqu'il craint d'être 
« arrêté? » Quelques applaudissements se firent en- 
tendre ; mais le moment de l'affranchissement entier 
de la Convention n'était pas encore venu ; c'était 
derrière les comités qu'il fallait combattre Robes- 
pierre , afin de renverser plus facilement ensuite les 
comités. Aussi la demande de Fréron fut repoussée. 
« Celui que la crainte empêche de dire son avis, 
« dit en le regardant Billaud-Varenne , n'est pas 
« digne du titre de représentant du peuple. » On 
ramena l'attention sur Robespierre. Le décret qui 
ordonnait l'impression fut rapporté, et la Conven- 
tion renvoya le discours à l'examen des comités. 
Robespierre, qui avait été surpris de cette fougueuse 



S4 CHAPITRE IX. 

résistance, dit alors : « Quoi! j'ai le courage de 
* déposer dans le sein de la Convention des vérités 
v que je crois nécessaires au salut de la patrie, et 
« l'on renvoie mon discours à l'examen des membres 
« que j'accuse! » Il sortit un peu découragé, mais 
espérant ramener l'Assemblée, qui s'était montrée 
flottante, ou bien la soumettre avec les conjurés des 
Jacobins et de la Commune. Il se rendit le soir à 
la Société populaire. Il y fut reçu avec enthousiasme. 
Il lut le discours que l'Assemblée venait de con- 
damner, et les Jacobins le couvrirent d'applaudis- 
sements. Il leur fit alors le récit des attaques qui 
avaient été dirigées contre lui , et leur dit pour les 
exciter davantage : <c Je suis prêt, s'il le faut, à 
« boire la coupe de Socrate. — Robespierre, s'écria 
« un député, je la boirai avec toi! — Les ennemis 
« de Robespierre, ajoute-t-on de toutes parts, 
« sont ceux de la patrie; qu'il les nomme, ils au- 
cc ront cessé de vivre! » Pendant toute cette nuit 
Robespierre disposa ses partisans pour la journée du 
lendemain. Il fut convenu qu'ils s'assembleraient à 
la Commune et aux Jacobins, afin d'être prêts à tout 
événement , pendant qu'il se rendrait avec ses amis 
au sein de l'Assemblée. 

Les comités s'étaient réunisse leur côté et avaient 
délibéré toute la nuit. Saint-Just avait paru au milieu 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 85 

d'eux. Ses collègues essayèrent de le détacher du 
triumvirat ; ils le chargèrent de faire un rapport sur 
l'événement de la veille et de le leur soumettre. Mais, 
au lieu d'un rapport, il dressa un acte d'accusa- 
tion, qu'il ne voulut pas leur communiquer, et leur 
dit en les quittant : « Vous avez flétri mon cœur ; 
« je vais l'ouvrir à la Convention. » Les comités 
mirent tout leur espoir dans le courage de l'Assem- 
blée et dans l'union des partis. Les Montagnards 
n'avaient rien oublié pour amener ce salutaire con- 
cert. Ils s'étaient adressés aux membres les plus in- 
fluents de la droite et du Marais. Ils avaient conjuré 
Boissy d'Anglas et Durand de Maillane , qui étaient à 
leur tête, de se joindre à eux contre Robespierre. 
Ceux-ci hésitèrent d'abord : ils étaient si effrayés de 
la puissance de Robespierre, si pleins de ressentiments 
contre la Montagne, qu'ils renvoyèrent deux fois les 
Dantonistes sans les écouter. Enfin les Dantonistes 
revinrent une troisième fois à la charge, et alors la 
droite et la Plaine s'engagèrent à les soutenir. De 
part et d'autre, il y avait donc conjuration. Tous 
les partis de l'Assemblée étaient unis contre Robes- 
pierre , tous les complices des triumvirs étaient prêts 
à se déclarer contre la Convention. C'est dans cet 
état que s'ouvrit la séance du 9 thermidor. 

Les membres de l'Assemblée s'y rendirent plus 



86 CHAPITRE IX. 

tôt qu'à l'ordinaire. Vers onze heures et demie , ils se 
promenaient dans les couloirs, s'encourageantlesuns 
les autres. Le Montagnard Bourdon de l'Oise aborde 
le modéré Durand de Maillane, lui presse la main 
et lui dit : « Oh ! les braves gens que les gens de la 
droite! » — Rovère et Tallien s'approchent aussi 
et joignent leurs félicitations à celles de Bourdon. A 
midi ils voient, de la porte de la salle, Saint-Just mon- 
ter à la tribune. Cest le moment , dit Tallien, et ils 
entrent dans la salle. Robespierre occupe un siège 
en face de la tribune , sans doute pour intimider ses 
adversaires de ses regards. Saint-Just commence. 
« Je ne suis, dit-il, d'aucune faction; je les combattrai 
« toutes. Le cours des choses a voulu que cette tri 
« bune fût peut-être la roche tarpéienne pour celui 
« qui viendrait vous dire que des membres du 
« gouvernement ont quitté la route de la sagesse ! » 
Aussitôt Tallien interrompt violemment Saint-Just 
et s'écrie : « Aucun bon citoyen ne peut retenir 
* ses larmes sur le sort malheureux auquel la chose 
k publique est abandonnée. Partout on ne voit que 
« division. Hier un membre du gouvernement s'en 
« est isolé pour l'accuser. Aujourd'hui un autre fait 
« la même chose. On veut encore s'attaquer, aggra- 
« ver les maux de la patrie, la précipiter dans l'a- 
^c bîme. Je demande que le rideau soit entière- 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. $7 

<t ment déchiré! » // le faut 7 il le faut! s'écrie- 
t-on de toutes parts. 

Billaud-Varenne prit alors la parole de sa place. 
a Hier, dit-il, la société des Jacobins était remplie 
« d'hommes apostés, puisque aucun n'avait de carte; 
u hier on a développé dans cette société l'inten- 
* tion d'égorger la Convention nationale; hier j'ai 
« vu des hommes qui vomissaient les infamies les 
« plus atroces contre ceux qui n'ont jamais dévié 
« de la révolution. Je vois sur la Montagne un de 
« ces hommes qui menaçaient les représentants du 
« peuple; le voilà!... » Quon l'arrête ! quon V ar- 
rête l s'écria-t-on. Les huissiers s'en emparèrent aus- 
sitôt et le conduisirent au Comité de sûreté générale. 
« Le moment de dire la vérité, poursuivit Billaud, 
« est arrivé. L'assemblée jugerait mal les événe- 
« ments et la position dans laquelle elle se trouve si 
« elle se dissimulait qu'elle est entre deux égorge- 
« ments. Elle périra si elle est faible. »Non, non, elle 
ne périra pas 1 répondent tous les membres en se le- 
vant. Ils jurent de sauver la République; les tribunes 
applaudissent et crient : Vive la Convention na- 
tionale ! Un ami de Robespierre, J^ebas, demande 
la parole pour défendre les triumvirs; on la lui re- 
fuse, et Billaud continue. 11 avertit la Convention de 
ses dangers ; il attaque Robespierre, désigne ses coin- 



88 CHAPITRE IX. 

plices, dénonce sa conduite et ses plans de dictature. 
Tous les regards sont tournés sur lui. Il les soutient 
longtemps dans une attitude ferme; mais enfin il ne 
peut plus se contenir, et il s'élance à la tribune. Aus- 
sitôt le cri de : A bas le tyran / se fait entendre et 
l'empêche de parler. 

« Je demandais tout à l'heure, dit alors Tallien, 
« qu'on déchirât le voile. J'aperçois avec plaisir 
« qu'il Test entièrement; les conspirateurs sont dé- 
« masqués , ils seront bientôt anéantis , et la liberté 
« triomphera! J'ai vu hier la séance des Jacobins; 
« j'ai frémi pour la patrie! J'ai vu se former l'armée 
« du nouveau Cromwell, et je me suis armé d'un 
« poignard pour lui percer le sein si la Conven- 
« tion nationale n'avait pas la force de le décréter 
;c d'accusation! » Il sort son poignard, l'agite devant 
la Convention indignée, demande avant tout l'ar- 
restation de Henriot , la permanence de l'Assemblée 
et obtient l'une et l'autre au milieu des cris de : Vive 
la Re publique! Billaud fait décréter aussi d'arresta- 
tion trois des plus audacieux complices de Robes- 
pierre, Dumas, Boulanger, Dufrèse. Barrère fait 
placer la Convention sous la garde des sections ar- 
mées ; il rédige une proclamation qui doit être 
adressée au peuple. Chacun propose une mesure de 
précaution. Vadier détourne un moment l'attention 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 89 

de l'assemblée des dangers qui la menacent pour la 
porter de nouveau sur l'affaire de Catherine Théot. 
« Ne détournons pas la question de son véritable 
« point, dit Tallien. — Je saurai l'y ramener, crie 
« Robespierre. — Occupons-nous du tyran, » ré- 
plique Tallien, et il l'attaque de nouveau plus vive- 
ment encore. 

Robespierre, qui avait plusieurs fois essayé de 
parler, qui montait et descendait l'escalier de la tri- 
bune, dont la voix était toujours couverte par les 
cris à bas le tyran ! et par la sonnette que le pré- 
sident Thuriot agitait sans interruption , Robespierre 
fait un dernier effort dans un moment de silence : 
« Pour la dernière fois , crie-t-il , me donneras-tu 
« la parole, président d'assassins? » Mais Thuriot 
continue d'agiter sa sonnette. Robespierre, après 
avoir tourné ses regards vers les tribunes, qui restent 
immobiles, se dirige vers la droite. « Hommes purs, 
« hommes vertueux, leur dit-il, c'est à vous que j'ai 
« recours; accordez-moi la parole, que les assassins 
« me refusent. » Point de réponse et le plus grand 
silence. Alors abattu, il retourne à sa place et tombe 
sur son siège épuisé de fatigue et de colère. Sa bouche 
écume, sa voix s'épaissit. « Malheureux, lui dit un 
« Montagnard , le sang de Danton t'étouffe ! » On 
demande son arrestation. Elle est appuyée de toutes 



90 CHAPITRE IX. 

parts. Robespierre jeune se lève. « Je suis aussi cou- 
ce pable que mon frère, dit-il; je partage ses vertus, je 
« veux partager son sort. — Je ne veux pas m'as- 
« socier à l'opprobre de ce décret, ajoute Lebas, 
a je demande mon arrestation. » L'Assemblée dé- 
crète à l'unanimité l'arrestation des deux Robes- 
pierre, de Couthon, de Lebas et de Saint-Just. Ce 
dernier, après être longtemps resté à la tribune 
maître de sa figure, était descendu à sa place avec 
calme ; il y avait soutenu ce long orage sans en pa- 
raître troublé. Les triumvirs furent livrés à la 
gendarmerie qui les emmena , aux acclamations 
générales. Robespierre sortit en disant : « La répu- 
« blique est perdue; les brigands triompbent! » Il 
était cinq beures et demie , la séance fut suspendue 
jusqu'à sept beures. 

Pendant cette orageuse lutte, les complices des 
triumvirs s'étaient réunis à la Commune et aux Ja- 
cobins. Le maire Fleuriot, l'agent national Payan, 
le commandant Henriot étaient à l'hôtel de ville 
depuis midi. Us avaient convoqué les officiers muni- 
cipaux au son de la caisse, espérant que Robespierre 
serait vainqueur dans l'Assemblée, et qu'ils n'au- 
raient besoin ni d'un conseil général pour décréter 
l'insurrection, ni des sections pour la soutenir. Peu 
d'heures après, un huissier de la Convention était 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 91 

venu ordonner au maire de se présenter à la barre 
pour y rendre compte de l'état de Paris : « Va dire 
« à tes scélérats, lui répondit Henriot, que nous 
« délibérons ici pour les purger. N'oublie pas de 
« dire à Robespierre qu'il soit ferme et qu'il n'ait 
« pas peur! » Aussitôt qu'on apprit à l'hôtel de ville 
l'arrestation des triumvirs et le décret contre leurs 
complices , on fit sonner le tocsin , fermer les bar- 
rières, assembler le conseil général, réunir les sec- 
tionnaires. Les canonniers reçurent l'ordre de se 
porter avec leurs pièces à la Commune , et les comités 
révolutionnaires d'y prêter le serment de l'insurrec- 
tion. On envoya un message aux Jacobins, qui s'é- 
taient mis en permanence. Les députés municipaux 
y furent accueillis avec une frénétique exaltation. 
« La société veille pour la patrie , leur dit-on ; elle 
ce a juré de mourir plutôt que de vivre sous le 
« crime. » On se concerta en même temps, et l'on 
établit des communications rapides entre ces deux 
centres de soulèvement. De son côté, pour faire 
insurger le peuple, Henriot, un pistolet à la main , 
courait les rues à la tête de son état-major, criant 
aux armes ! haranguant la multitude et provoquant 
tous ceux qu'il rencontrait à se rendre à la Com- 
mune pour sauver la patrie ! C'est pendant cette 
expédition que deux conventionnels l'aperçurent 



92 CHAPITRE IX. 

dans la rue Saint-Honoré. Ils sommèrent, au nom 
de la loi, quelques gendarmes d'exécuter le décret 
d'arrestation ; ceux-ci obéirent , et Henriot fut con- 
duit garrotté au Comité de sûreté générale. 

Cependant, de part et d'autre, rien n'était dé- 
cidé encore. Chaque parti se servait de son moyen 
de puissance, la Convention de ses décrets, la Com- 
mune de l'insurrection; chaque parti savait quelles 
seraient les suites de la défaite , et c'est ce qui les ren- 
dit l'un et l'autre si actifs et si décidés. Le succès 
fut longtemps incertain : de midi à cinq heures et 
demie , la Convention eut le dessus ; elle fit arrêter 
les triumvirs, et peu de temps après le commandant 
Henriot devint son prisonnier. Elle était alors réu- 
nie, et la Commune n'avait pas encore rassemblé 
ses forces ; mais de six à huit heures les insurgés re- 
prirent l'avantage, et la cause de la Convention 
faillit être perdue. Pendant cet intervalle la repré- 
sentation nationale était séparée, et la Commune 
redoubla d'efforts et d'audace. 

Robespierre avait été transféré au Luxembourg, 
son frère à Saint-Lazare, Saint-Just aux Ecossais, 
Couthon à la Bourbe, Lebas à la Conciergerie. La 
Commune, après avoir ordonné aux geôliers de ne pas 
les recevoir, envoya des municipaux avec des déta- 
chements pour les amener. Robespierre fut délivré 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 93 

le premier; on le conduisit en triomphe à l'hôtel de 
ville. En arrivant, il fut reçu avec le plus grand en- 
thousiasme et au milieu des cris de : Fwe Robes- 
pierre ! périssent les traîtres ! Peu auparavant , Cof- 
finhal était parti à la tête de deux cents canonniers 
pour enlever Henriot, détenu au Comité de sûreté 
générale. Il était alors sept heures, et la Convention 
venait de rentrer en séance. Sa garde était tout au 
plus de cent hommes. Coffinhal arrive, pénètre 
dans les cours , envahit les comités et délivre Hen- 
riot. Celui- ci se rend sur la place du Carrousel , ha- 
rangue les canonniers et fait pointer leurs pièces sur 
la Convention. 

L'Assemblée délibérait dans ce moment sur ses 
dangers. Elle venait d'apprendre coup sur coup les 
effrayants succès des conspirateurs, les ordres insur- 
rectionnels de la Commune, l'enlèvement des trium- 
virs, leur présence à l'hôtel de ville, les fureurs 
des Jacobins , la convocation successive des comités 
révolutionnaires et des sections. Elle craignait d'être 
forcée d'un moment à l'autre, lorsque les membres 
des comités se rendirent éperdus au milieu d'elle, 
fuyant les poursuites de Coffinhal . Ils apprirent que 
les comités étaient investis, et Henriot délivré. L'a- 
gitation fut très grande à cette nouvelle. Un ins- 
tant après, Amar entra précipitamment et annonça 



94 CHAPITRE IX. 

que les canonniers, séduits par Henriot, avaient 
tourné leurs pièces contre la Convention. — Ci- 
toyens, dit le président en se couvrant en signe de 
détresse, voici le moment de mourir à notre poste ! 
— Oui! oui! nous y mourrons! répétèrent tous les 
membres. Ceux qui occupaient les tribunes sortirent 
en criant : Aux armes ! allons repousser ces scélé- 
rats! et l'Assemblée mit courageusement Henriot 
hors la loi. 

Heureusement pour elle , Henriot ne put pas dé- 
cider les canonniers à tirer. Son pouvoir se borna à 
les entraîner avec lui , et il se dirigea vers l'hôtel de 
ville. Le refus des canonniers fixa le sort de cette 
journée. Dès cet instant la Commune, qui avait été 
sur le point de triompher, vit décliner ses affaires. 
N'ayant pas réussi dans une surprise de vive força, 
elle fut réduite aux lents procédés de l'insurrection ; 
le point d'attaque se déplaça , et bientôt ce ne fut 
plus la Commune qui assiégea les Tuileries , mais ce 
fut la Convention qui marcha sur l'hôtel de ville. 
L'Assemblée mit aussitôt les députés conspirateurs 
et la Commune insurgée hors la loi. Elle envoya 
des commissaires auprès des sections pour se procu- 
rer leur appui ; elle nomma le représentant Barras 
commandant de la force armée, lui adjoignit Fréron, 
Rovère, Bourdon de l'Oise, Féraud, Léonard Bour- 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 95 

don, Legendre, tous hommes décidés, et fît des 
comités le centre des opérations. 

Les sections , sur l'invitation de la Commune , s'é- 
t;aient # assemblées vers neuf heures ; la plupart des 
citoyens , en s'y rendant , étaient inquiets , incertains 
et confusément instruits des querelles de la Conven- 
tion et de la Commune. Les émissaires des insurgés 
les pressaient de se joindre à la Commune , et de 
faire partir leurs bataillons pour l'hôtel de ville. Les 
sections se bornaient à lui envoyer des députations ; 
mais , dès que les commissaires de la Convention arri- 
vèrent au milieu d'elles, leur eurent fait part des dé- 
crets de l'Assemblée et de ses invitations, et leur 
apprirent qu'il y avait un chef et un point de rallie- 
ment, elles n'hésitèrent plus. Leurs bataillons se 
présentèrent successivement à l'Assemblée : ils vin- 
rent jurer de la défendre , et ils défilèrent dans la salle 
au milieu des cris d'enthousiasme et de sincères ap- 
plaudissements. « Les moments sont précieux, dit 
« alors Fréron; il faut agir. Barras est allé prendre 
« les ordres des comités; nous allons marcher contre 
« les rebelles. Nous les sommerons , au nom de la 
« Convention, de nous livrer les traîtres, et s'ils 
« refusent , nous réduirons en poudre cet édifice. — 
« Partez de suite, répondit le président, afin que 
« le jour ne paraisse pas avant que la tête des cons- 



96 CHAPITRE IX. 

« pirateurs soit tombée. » On disposa quelques ba- 
taillons et quelques pièces d'artillerie autour de 
PAssemblée , pour la mettre à l'abri d'une attaque , 
et Ton marcha sur deux colonnes contre la Com- 
mune. 11 était alors à peu près minuit. 

Les conspirateurs étaient toujours réunis. Robes- 
pierre , après avoir été reçu avec des cris d'enthou- 
siasme, des promesses de dévouement et de victoire, 
avait été admis au conseil général , entre Payan 
et Fleuriot. La place de Grève était remplie d'hom- 
mes, de baïonnettes, de piques et de canons. On 
attendait pour agir l'arrivée des sections. La pré- 
sence de leurs députés , l'envoi des commissaires mu- 
nicipaux dans leur sein , faisaient compter sur elles ; 
Henriot répondait de tout. Les conjurés croyaient à 
une victoire certaine; ils nommaient une commission 
executive, préparaient des adresses aux armées et 
dressaient des listes. Cependant, vers minuit et demi , 
aucune section n'avait encore paru, aucun ordre 
n'avait été donné; les triumvirs étaient toujours en 
séance et les rassemblements de la place de Grève 
étaient ébranlés par tant de lenteur et d'indéci- 
sion. On répandit sourdement et à l'oreille le bruit 
que les sections s'étaient déclarées , que la Commune 
était hors la loi, que les troupes conventionnelles 
avançaient. Les dispositions de cette multitude ar- 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 97 

mce étaient déjà assez refroidies, lorsque quelques 
émissaires d'avant-garde de l'Assemblée se glissèrent 
au milieu d'elle et firent entendre le cri : Vive la Con- 
vention! Plusieurs voix le répétèrent. On lut alors 
la proclamation qui mettait la Commune hors la loi, 
et après l'avoir entendue, tous les rassemblements se 
dissipèrent et laissèrent la place de Grève déserte. 
Henriot descendit peu d'instants après le sabre à la 
main pour entretenir leur courage , et , ne trouvant 
plus personne : Comment! s'écria- t-il, est-il possible? 
Ces scélérats de canonniers, qui m'ont sauvé la vie 
il y a cinq heures, m'abandonnent ainsi actuelle- 
ment ! Il remonte ; dans ce moment les colonnes de 
la Convention arrivent, cernent l'hôtel de ville , oc- 
cupent en silence toutes ses issues, et poussent en- 
suite le cri de : Vive la Convention nationale ! 

Les conspirateurs, se voyant perdus, cherchent 
à se soustraire aux coups de leurs ennemis. Un 
gendarme nommé Méda , qui pénètre le premier 
dans la salle où ils étaient réunis , tire un coup de 
pistolet sur Robespierre et lui fracasse la mâchoire; 
Lebas se frappe lui-même et se tue ; Robespierre 
jeune se précipite d'un troisième étage et survit à 
sa chute; Couthon se cache sous une table; Saint- 
Just attend son sort; Coffinhal accuse la lâcheté 
d'Henriot, le jette d'une fenêtre dans un égout et 

G 



98 CHAPITRE IX. 

s'enfuit. Cependant les conventionnels pénètrent 
dans l'hôtel de ville , traversent les salles abandon- 
nées, saisissent les conjurés et les font porter vers 
le lieu de l'Assemblée. Bourdon entre dans la salle en 
criant : Fictoirel victoire! les traîtres ri existent 
plus! « Le lâche Robespierre est là , dit le président, 
u on l'apporte sur un brancard; vous ne voulez 
« sans doute pas qu'il entre? — Non, non! 
« cria-t-on, c'est à la place de la Révolution qu'il 
« faut le porter. » Il fut déposé quelque temps au 
comité de sûreté générale avant d'être transféré à la 
Conciergerie. Là, étendu sur une table, le visage 
défiguré et sanglant, livré aux regards, aux invec- 
tives , aux malédictions , il vit les divers partis 
applaudir à sa chute et le charger de tous les crimes 
commis. Il montra beaucoup d'insensibilité pendant 
son agonie. Il fut conduit à la Conciergerie, et il 
parut ensuite devant le tribunal révolutionnaire, 
qui , après avoir constaté son identité et celle de ses 
complices, les envoya à l'échafaud. Le 10 thermidor 
vers cinq heures du soir, il monta sur la charrette 
de mort , placé entre Henriot et Couthon , aussi mu- 
tilés que lui. Sa tête était enveloppée d'un linge san- 
glant, son visage était livide et son œil presque 
éteint. Une foule immense se pressait autour de la 
charrette manifestant la joie la plus bruyante et la 



DE LA MORT DE DANTON AU 9 THERMIDOR. 99 

plus expressive. On se félicitait, on s'embrassait, 
on l'accablait d'imprécations, on se rapprochait 
pour le mieux voir. Les gendarmes le montrèrent 
avec la pointe de leur sabre. Pour lui, il semblait 
prendre la foule en pitié. Saint- Just promenait sur 
elle un regard tranquille ; les autres , au nombre de 
vingt-deux , étaient abattus. Robespierre monta sur 
l'échafaud le dernier; au moment où sa tète tomba 
on applaudit, et ces applaudissements durèrent pen- 
dant plusieurs minutes. 

En lui finit le règne de la terreur, quoiqu'il ne 
fût pas dans son parti le plus grand zélateur de ce 
système. S'il recherchait la suprématie, après l'avoir 
obtenue, la modération lui était nécessaire, et la ter- 
reur, qui cessa par sa chute , aurait également cessé 
par son triomphe. Sa perte semblait inévitable : il 
n'avait pas de force organisée; ses partisans, 
quoique nombreux, n'étaient pas enrégimentés ; il 
n'avait qu'une grande force d'opinion et de terreur; 
aussi , ne pouvant pas surprendre ses ennemis par 
une violence a la Cromwell , il chercha à les épou- 
vanter. La peur ne lui ayant pas réussi, il essaya de 
l'insurrection. Mais, de même que la Convention , 
ayant l'appui du comité, était devenue courageuse, 
de même les sections , comptant sur le courage de la 
Convention, se déclarèrent contre les insurgés. En 



100 CHAPITRE IX. 

attaquant le gouvernement , il soulevait l'Assemblée ; 
en soulevant l'Assemblée, il déchaînait le peuple, et 
cette coalition devait le perdre. La Convention, au 
9 thermidor, n'était plus, comme au 3 1 mai, divisée, 
indécise, en présence d'une faction compacte, nom- 
breuse et hardie. Tous les partis étaient unis par la 
défaite, le malheur, la proscription toujours mena- 
çante, et devaient s'associer en cas de combat. Il ne 
dépendait donc pas de Robespierre de n'être pas 
vaincu. Dépendait-il de lui de ne pas se séparer des 
comités? pas davantage. Au point où il était arrivé, 
on veut être seul; on est dévoré par ses passions, 
trompé par ses espérances et par sa fortune jusque-là 
heureuse; et la guerre une fois déclarée, la paix, le 
repos , le partage du pouvoir, ne sont pas plus pos- 
sibles que la justice et la clémence lorsque les écha- 
fauds ont été une fois dressés. Il faut alors qu'on 
tombe par ce qui a servi à vous élever : il faut , 
homme de faction et de sang, qu'on périsse par l'é- 
chafaud, comme les conquérants par la guerre. 



CHAPITRE X. 

Depuis le 9 thermidor jusqu'au I r prairial ait III 
(20 mai 1795), époque du soulèvement et de la dé- 
faite du parti démocratique. 



La Convention après la chute de Robespierre. — Parti des comités, 
parti thermidorien ; leur composition et leur but. — Décadence du 
parti des comités. — Accusation de Lebon et de Carrier. — État de 
Paris : les Jacobins et les faubourgs se déclarent pour les anciens 
comités; la jeunesse dorée et les sections pour les thermidoriens. — 
Mise en accusation deBillaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrère et 
Vadier. — Mouvement de germinal. — Déportation des accusés et 
de quelques Montagnards, leurs partisans. — Insurrection du 1 er prai- 
rial. — Défaite du parti démocratique; désarmement des faubourgs; 
la classe inférieure est exclue du gouvernement, est privée de la 
«institution de 93 , et perd sa force matérielle. 



Le 9 thermidor fut la première journée de la 
Révolution où ceux qui attaquaient succombèrent. 
A ce signe seul on reconnaît que le mouvement as- 
cendant révolutionnaire était arrivé à son terme. 

6. 



102 CHAPITRE X. 

Le mouvement contraire devait commencer ce jour- 
là. Le soulèvement général de tous les partis con- 
tre un seul homme dut faire cesser la compression 
sous laquelle ils se trouvaient. Les comités se vain- 
quirent en Robespierre , et le gouvernement décem- 
viral perdit le prestige de terreur qui faisait sa force. 
Les comités affranchirent la Convention , qui peu à 
peu affranchit la République entière. Cependant ils 
comptaient n'avoir travaillé que pour la prolonga- 
tion du gouvernement révolutionnaire, tandis que 
la plupart de ceux qui les avaient soutenus avaient 
eu pour but la fin de la dictature, l'indépendance de 
l'Assemblée et l'établissement de l'ordre légal. Dès 
le lendemain du 9 thermidor, il y eut donc deux par- 
tis contraires parmi les vainqueurs, celui des comités 
et celui des Montagnards , qui fut appelé le parti 
thermidorien. 

Celui des comités était privé de la moitié de ses 
forces; outre la perte de son chef, il n'avait plus 
la Commune, dont les membres insurgés furent 
envoyés à l'échafaud au nombre de soixante-douze, 
et qui, après sa double défaite, sous Hébert et sous 
Robespierre, ne fut plus réorganisée et manqua d'in- 
fluence. Mais ce parti conservait la direction des 
affaires par les comités. Tous ses membres étaient 
attachés au système révolutionnaire : les uns ne 



DU 9 THERMIDOR AU 1 er PRAIRIAL AN III. 103 

trouvaient leur salut que là, tels que Billaud- Va- 
renne , Collot-d'Herbois , Barrère, Vadier, Amar; 
les autres craignaient la contre-révolution et le 
châtiment de leurs collègues, tels que Carnot, Cam- 
bon, les deux Prieur de la Marne et de la Côte- 
d'Or, etc. Dans la Convention, il comptait tous les 
commissaires envoyés naguère en mission , plusieurs 
Montagnards qui s'étaient signalés au 9 thermidor 
et les débris du parti de Robespierre. Au dehors, les 
Jacobins s'étaient rattachés à lui; il avait toujours 
l'appui de la classe inférieure et des faubourgs. 

Le parti thermidorien était composé du plus 
grand nombre des conventionnels. Tout le centre de 
l'Assemblée et ce qui restait de la droite s'unirent 
aux Montagnards qui étaient revenus de leur an- 
cienne exagération. La coalition des modérés, Boissy 
d'Anglas, Sieyès, Cambacérès, Chénier, Thibeau- 
deau, avec les dantonistesTallien , Fréron , Legen- 
dre, Barras, Bourdon de l'Oise, Rovère, Benta- 
bole , Dumont , les deux Merlin , donna à l'Assem- 
blée un caractère nouveau. Après le 9 thermidor, 
elle commença par affermir son empire dans la 
Convention; bientôt elle pénétra dans le gouver- 
nement , et parvint à en exclure ceux qui l'occu- 
paient. Soutenue alors par l'opinion , par l'Assem- 
blée , par les comités , elle marcha ouvertement à 



104 CHAPITRE X. 

son but; elle poursuivit les principaux décemvirs 
et quelques-uns de leurs agents. Comme ils avaient 
beaucoup de partisans dans Paris, elle s'appuya sur 
les jeunes gens contre les Jacobins, sur les sections 
contre les faubourgs. Elle rappela en même temps 
dans la Convention , pour se renforcer, tous les dé- 
putés que le Comité de salut public avait proscrits , 
d'abord les soixante-treize qui avaient protesté con- 
tre le 3i mai, ensuite les Girondins qui avaient sur- 
vécu à leur condamnation. Les Jacobins s'agitèrent, 
elle ferma leur club; les faubourgs firent une insur- 
rection, elle les désarma. Après avoir renversé le 
gouvernement révolutionnaire , elle songea à en éta- 
blir un autre et à faire succéder, par la constitution 
de l'an III, un ordre de choses possible, libérai, ré- 
gulier et stable à l'état extraordinaire et provisoire 
dans lequel s'était trouvée la Convention depuis son 
début jusqu'alors. Mais tout cela ne se fit que peu 
à peu. 

Les deux partis ne tardèrent pas à se mesurer 
après leur victoire commune. Le tribunal révolu- 
tionnaire excitait surtout une profonde horreur. Le I 
il thermidor, on le suspendit de mouvement; mais 
Billaud-Varenne, dans la même séance, fit rapporter 
le décret de suspension. Il prétendit qu'il n'y avait 
de coupables que les complices de Robespierre, et 



DU 9 THERMIDOR AU l« PRAIRIAL AN III. 105 

que, la plupart des juges et des jurés étant des hom- 
mes purs, il importait de les maintenir dans leurs 
fonctions. Barrère présenta un décret dans ce sens : 
il dit que les triumvirs n'avaient rien fait pour le 
gouvernement révolutionnaire; que souvent même 
ils s'étaient opposés à ses mesures ; que leur uni- 
que soin avait été d'y placer leurs créatures et de 
lui donner une direction favorable à leurs projets; 
il insista pour renforcer ce gouvernement, pour 
maintenir la loi des suspects , le tribunal révolution- 
naire, ceux qui le composaient et même Fouquier- 
Tinville. A ce nom un murmure général éclata 
dans l'Assemblée. Fréron , se rendant l'organe de 
l'indignation commune, s'écria : « Je demande 
« qu'on purge enfin la terre de ce monstre, et 
« que Fouquier aille cuver dans les enfers le sang 
<c qu'il a versé. » On applaudit, et Fouquier fut 
décrété d'accusation. Barrère ne se tint pourtant pas 
pour vaincu; il conservait encore vis-à-vis de la 
Convention le langage impérieux que l'ancien Co- 
mité avait toujours employé avec succès ; c'était ha- 
bitude et calcul de sa part, sachant bien que rien ne 
se continue aussi facilement que ce qui a réussi. 

Mais les variations politiques de Barrère , qui était 
d'origine nobiliaire et qui avait été royaliste feuil- 
lant avant le 10 août, ne lui permettaient point ce 



106 CHAPITRE X. 

ton d'inflexibilité et de commandement. « Quel est 
donc, » dit Merlin de Thionville, « ce président 
« des Feuillants qui prétend nous faire la loi ? » 
La salle retentit d'applaudissements. Barrère se trou- 
bla, quitta la tribune, et ce premier échec des co- 
mités signala leur décadence dans la Convention. Le 
tribunal révolutionnaire continua d'exister, mai. 
avec d'autres membres , une autre organisation. On 
abolit la loi du 22 prairial ; on mit autant de lenteur 
de formes protectrices et de modération dans les ju- 
gements qu'on y avait mis de précipitation et d'inhu- 
manité. Ce tribunal ne servit plus contre les an- 
ciens suspects, qu'on retint quelque temps encore 
dans les prisons en y adoucissant leur sort, et qu'on 
rendit peu à peu à la liberté en suivant la méthode 
que Camille Desmoulins avait proposée par le co- 
mité de clémence. 

Le i3 thermidor, on s'occupa du gouverne- 
ment lui-même . Il manquait beaucoup de membres 
au Comité de salut public. Hérault de Séchelles 
n'avait jamais été remplacé; Jean-Bon-Saint- André 
et Prieur de la Marne étaient en mission; Ro- 
bespierre, Couthon, Saint-Just, venaient de périr. 
On nomma à leur place Tallien , Bréard , Eschassé- 
riaux , Treilhard , Thuriot , Laloi , qui , entrant dans 
le comité, y affaiblirent l'influence des anciens mem- 



DU 9 THERMIDOR AU 1« PRAIRIAL AN III. 107 

bres. En même temps on réorganisa les deux comi- 
tés , qu'on rendit plus dépendants de l'Assemblée et 
plus indépendants l'un et l'autre. Celui de salut pu- 
blic fut chargé des opérations militaires et diplomati- 
ques, et celui de sûreté générale eut dans ses attri- 
butions la grande police. Comme on voulait, en 
restreignant le pouvoir révolutionn?ire, calmer la 
fièvre qui l'avait exalté et licencier peu à peu la 
multitude, on réduisit les assemblées journalières 
de sections à une seule pendant la décade, et l'on 
supprima la solde de quarante sous par jour accor- 
dée aux citoyens indigents qui y assistaient. 

Ces premières mesures prises et exécutées le 
il fructidor, un mois après la chute de Robespierre, 
Lecointre de Versailles dénonça Billaud, Collot, Bar- 
rère, du Comité de salut public; Vadier, Amar et 
Vouland, du Comité de sûreté générale. La veille, 
Tallien s'était violemment élevé contre le régime de 
la terreur, et Lecointre avait été encouragé dans 
son attaque par l'effet qu'avaient produit les paroles 
de Tallien. Il présenta contre eux vingt-trois chef'; 
d'accusation; il leur imputa toutes les mesures de 
cruauté ou de tyrannie qu'ils rejetaient sur les trium- 
virs, et il les appela les continuateurs de Robes- 
pierre. Cette dénonciation mit le trouble dans l'As- 
semblée et souleva tous ceux qui soutenaient les comi- 



108 CHAPITRE X. 

tés ou qui ne voulaient plus de divisions dans la républi- 
que. « Si les crimes que Lecointre nous reproche, 
« dit Billaud-Varenne, étaient prouvés, s'ils étaient 
« aussi réels qu'ils sont absurdes et chimériques, 
« sans doute il n'est aucun de nous dont la tête ne 
« dût tomber sur Péchafaud. Mais je défie Lecoin- 
« tre de prouver par des pièces justificatives , par 
« des témoignages dignes de foi, aucun des faits 
« dont il nous accuse. » Il réfuta les chefs d'accusa- 
tion de Lecointre; il reprocha à ses ennemis d'être des 
hommes corrompus, des intrigants qui voulaient le 
sacrifier à la mémoire de Danton, à! un conspira- 
teur odieux, V espérance de toutes les factions par- 
ricides. « Que veulent-ils donc , ces hommes, pour- 
« suivit-il, qui nous appellent les continuateurs de 
« Robespierre? Citoyens, savez- vous ce qu'ils veu- 
« lent? Faire mourir la liberté sur la tombe du 
« tyran. » La dénonciation de Lecointre était préma- 
turée; la Convention presque entière la déclara ca- 
lomnieuse. Les accusés et leurs amis se livraient aux 
éclats d'une indignation non contenue et encore 
toute-puissante , car ils étaient attaqués pour la pre- 
mière fois ; l'accusateur était presque interdit et peu 
soutenu : aussi Billaud-Varenne et les siens l'empor- 
tèrent facilement cette fois. 

Quelques jours après, l'époque du renouvellement 



DU 9 THERMIDOR AU I e ' PRAIRIAL AN III. 109 

des comités par tiers arriva. Le sort désigna, comme 
membres sortants, Barrère, Carnot, Robert Lin- 
det, au Comité de salut public; Vadier, Vouland, 
Moyse Baile, au Comité de sûreté générale. On y fit 
entrer des thermidoriens; et Collot-d'Herbois ainsi 
que Billaud-Varenne, s'y trouvant trop faibles, don- 
nèrent leur démission. Une chose contribua davan- 
tage encore à la ruine de leur parti en soulevant 
avec violence l'opinion publique contre lui : ce fut la 
publicité donnée aux crimes de Joseph Lebon et de 
Carrier, deux des proconsuls du Comité. Ils avaient 
été envoyés, l'un à Arras et à Cambrai, frontière 
exposée aux invasions; l'autre à Nantes, dernière li- 
mite de la guerre de la Vendée ; ils avaient signalé 
leur mission par-dessus les autres en déployant une 
cruauté de caractère et des caprices de tyrannie qui 
du reste viennent ordinairement à ceux qui sont in- 
vestis de la toute-puissance humaine. Lebon, jeune, 
d'un tempérament assez frêle , était naturellement 
doux. Dans une première mission, il avait été hu- 
main; mais il reçut des reproches du Comité, et 
il fut envoyé à Arras avec l'ordre de s'y montrer 
un peu plus révolutionnaire. Pour n'être pas en ar- 
rière de la politique inexorable des comités, il se 
livra aux excès les plus inouïs : il mêla la débauche 
à l'extermination; il eut toujours en sa présence la 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. II. 7 



110 CHAPITRE X. 

guillotine, qu'il appelait sainte, et fit sa compagnie 
du bourreau, qu'il admettait à sa table. Carrier, ayant 
pïus de victimes à frapper, avait encore surpassé 
Lebon; il était bilieux, fanatique et naturellement 
sanguinaire. Il ne lui fallait qu'une occasion pour 
exécuter tout ce que l'imagination de Marat lui- 
même n'eût pas osé concevoir. Envoyé sur les bords 
d'un pays insurgé, il condamnait à mort toute la 
population ennemie, prêtres, femmes, enfants, vieil- 
lards, jeunes filles. Comme les échafauds ne suf- 
fisaient pas, il avait remplacé le tribunal révolu- 
tionnaire par une compagnie d'assassins nommée 
compagnie de Marat, et la guillotine par des bateaux 
à soupape , au moyen desquels il noyait ces victimes 
dans la Loire. Des cris de vengeance et de justice 
s'élevèrent contre tous ces forfaits, après le 9 ther- 
midor. Lebon fut attaqué le premier, parce qu'il 
était plus particulièrement l'agent de Robespierre; 
on en vint plus tard à Carrier, qui l'était du Co- 
mité de salut public et dont Robespierre lui-même 
avait désapprouvé la cruauté monstrueuse. 

Il y avait dans les prisons de Paris quatre-vingt- 
quatorze habitants de Nantes, sincèrement attachés 
à la révolution et qui avaient défendu leur ville 
avec courage lors de l'attaque des Vendéens. Carrier 
les avait transférés à Paris comme fédéralistes. On 



DU 9 THERMIDOR AU 1 er PRAIRIAL AN III. 111 

n'avait pas osé les traduire devant le tribunal révo- 
lutionnaire avant le 9 thermidor; on les conduisit 
à cette époque pour dévoiler, au moyen de leur 
procédure, tous les crimes de Carrier. Les Nantais 
furent jugés avec une grande et utile solennité : 
leur procès dura près d'un mois; l'opinion eut le 
temps de se prononcer avec éclat, et lorsqu'ils furent 
acquittés, on demanda de toutes parts justice du Go- 
mité révolutionnaire de Nantes et du proconsul Car- 
rier. Legendre renouvela l'accusation de Lecointre 
contre Billaud, Barrère, Collot et Yadier, qui furent 
généreusement défendus par Carnot, Prieur et Cam- 
bon, leurs anciens collègues, lesquels demandèrent 
d'être associés à leur sort. L'accusation de Legendre 
n eut pas de suite, et l'on ne mit encore en jugement 
que les membres du Comité révolutionnaire de Nan- 
tes; mais on put remarquer les progrès du parti ther- 
midorien. Cette fois, les membres du Comité furent 
obligés de recourir à la justification; et l'on passa 
simplement à l'ordre du jour sur la dénonciation 
de Legendre, sans la déclarer calomnieuse, comme 
celle de Lecointre. 

Cependant les démocrates révolutionnaires étaient 
encore très puissants dans Paris : s'ils avaient perdu 
la Commune, le tribunal, la Convention, les Comi- 
tés, il leur restait encore les Jacobins et les fau- 



112 CHAPITRE X. 

bourgs. C'était dans le club des Jacobins que leur 
parti se concentrait, surtout pour se défendre. Car- 
rier s'y rendait assidûment, et il invoquait leur as- 
sistance; Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois s'y 
rendaient également; mais, étant un peu moins me- 
nacés, ils se montraient plus circonspects. Aussi leur 
reprocba-t-on leur silence. Le lion dort , répondit Bil- 
laud-Varenne; mais son réveil sera terrible. Ce club 
avait été épuré après le 10 thermidor, et il avait fé- 
licité, au nom des sociétés régénérées, la Conven- 
tion sur la chute de Robespierre et la fin de la ty- 
rannie. A cette époque, comme on poursuivait ses 
chefs et qu'on emprisonnait beaucoup de Jacobins 
dans les départements , il vint , au nom de toutes les 
sociétés affiliées , « faire entendre le cri de douleur 
qui retentissait dans toutes les parties de la repu- 
blique, la voix des patriotes opprimés, plongés dans 
les cachots, d'où l'aristocratie venait de sortir. » 

La Convention, loin d'adhérer au vœu des Jaco- 
bins, leur interdit , pour ruiner leur influence , les 
pétitions collectives, les affiliations, les correspon- 
dances de la société mère avec les autres sociétés, 
et désorganisa de cette manière la fameuse confé- 
dération des clubs. Les Jacobins, repoussés de la 
Convention, s'agitèrent dans Paris, ou ils étaient 
encore les maîtres. Ce fut alors que les thermido- 



BU 9 THERMIDOR AU 1« PRAIRIAL AN in. 113 

riens convoquèrent aussi leur peuple en réclamant 
l'appui des sections. En même temps Fréron appela 
les jeunes gens aux armes, dans son journal de 
Y Orateur du Peuple, et se mit à leur tête. Cette 
milice nouvelle, irrégulière, se nomma la jeunesse 
dorée de Fréron. Ceux qui la composaient apparte- 
naient tous a la classe riche et moyenne; ils avaient 
adopté un costume particulier, qu'on appelait cos- 
tume à la victime. Au lieu de la carmagnole des Ja- 
cobins, ils portaient l'habit carré et décolleté; ils 
avaient des souliers très découverts, les cheveux pen- 
dants sur les côtés , retroussés par derrière avec des 
Iresses nommées cadenettes ; ils étaient armés de 
bâtons courts et plombés en forme d'assommoirs. 
Une partie de ces jeunes gens et des sectionnaires 
était royaliste, l'autre suivait l'impulsion du moment, 
qui était anti-révolutionnaire. Celle-ci agissait sans 
but et sans ambition, se prononçant pour le part» 
le plus fort, dans une occasion surtout où le parti 
le plus fort promettait, par son triomphe, le retour 
de l'ordre, dont le besoin était général; celle-là com- 
battait sous les thermidoriens contre les anciens 
comités , comme les thermidoriens avaient com- 
battu sous les anciens comités contre Robespierre ; 
elle attendait l'instant d'agir pour son propre compte, 
ce qui arriva après la chute entière du parti révolu- 



114 CHAPITRE X. 

tionnaire. Dans la situation violente où se trouvaient 
les deux partis, avec des craintes ou des ressenti- 
ments, ils se poursuivaient à outrance et se char- 
geaient dans les rues en criant : Vive la Convention! 
ou Vive la Montagne ! Lu jeunesse dorée l'empor- 
tait au Palais-Royal , où elle était soutenue par les 
marchands ; mais les Jacobins étaient les plus forts 
dans le jardin des Tuileries qui avoisinait leur 
club. 

Ces querelles devinrent chaque jour plus vio- 
lentes, et Paris se transforma en un champ de ba- 
taille , où le sort des partis fut abandonné aux armes. 
Cet état de désordre et de guerre devait avoir un 
terme ; et puisque les partis étaient animés de trop 
de passion et de ressentiments pour pouvoir s'enten- 
dre, il fallait que l'un d'eux l'emportât sur l'autre. Les 
thermidoriens étaient en progrès, et la victoire allait 
leur appartenir. Le lendemain du jour où Billaud 
parla du réveil du lion dans la société populaire , il y 
eut une très vive agitation à Paris . On voulait prendre 
d'assaut le club des Jacobins. On criait dans la rue : 
La grande conspiration des Jacobins ! Les Jacobins 
hors la loi! C'est à cette époque qu'on jugeait le 
Comité révolutionnaire de Nantes. Celui-ci se dis- 
culpait en attribuant à Carrier les ordres sanguinaires 
qu'il avait exécutés , ce qui provoqua dans la Conven- 



DU 9 THERMIDOR AU V 1 PRAIRIAL AN III. 115 

tion l'examen de sa conduite. Carrier fut admis à 
se défendre avant d'être décrété d'accusation. Il re- 
jeta ses cruautés sur les cruautés des Vendéens eux- 
mêmes et sur la fureur enivrante des guerres civiles. 
« Lorsque j'agissais, dit-il, les airs semblaient re- 
« tentir encore des chants civiques de vingt mille 
« martyrs qui avaient répété Vive la république ! 
a au milieu des tortures. Comment l'humanité 
« morte dans ces crises terribles eût-elle pu faire 
« entendre sa voix? Ceux qui s'élèvent contre moi, 
« qu'eussent-ils fait à ma place?... J'ai sauvé à 
« Nantes la République ; je n'ai vécu que pour ma 
« patrie, je saurai mourir pour elle. » Sur cinq 
cents votants , quatre cent quatre-vingt-dix-huit se 
déclarèrent pour l'accusation que les deux autres 
admirent aussi, mais conditionnellement. 

Les Jacobins, voyant qu'on allait des agents su- 
balternes aux représentants eux-mêmes , se crurent 
perdus. Ils essayèrent de remuer la multitude , moins 
pour défendre Carrier que pour soutenir leur parti 
de plus en plus menacé. Mais ils furent contenus par 
la troupe dorée et les sectionnaires , qui se portèrent 
dans le lieu de leurs séances, afin de dissoudre le 
club. Il y eut un combat assez vif. Les assiégeants 
brisèrent les fenêtres à coups de pierres, enfoncèrent 
' 's portes et dispersèrent les Jacobins , après quel- 



116 CHAPITRE X. 

que résistance de leur part. Ceux-ci se plaignirent 
à la Convention des violences exercées contre eux. 
Rewbell, chargé de présenter un rapport à cet 
égard, ne leur fut point favorable. « Où la tyrannie , 
« dit-il, s'est-elle organisée? aux Jacobins. Où a- 
« t-elle eu ses suppôts et ses satellites? aux Jacobins. 
« Qui a couvert la France de deuil , porté le déses- 
« poir dans les familles , peuplé la république de bas- 
« tilles , rendu le régime républicain si odieux qu'un 
te esclave , courbé sous le poids de ses fers , eût refusé 
« d'y vivre? les Jacobins. Qui regrette le régime 
« affreux sous lequel nous avons vécu ? les Jacobins. 
« Si vous n'avez pas le courage de vous prononcer 
« dans ce moment , vous n'avez plus de république, 
« parce que vous avez des Jacobins. » La Conven- 
tion les suspendit provisoirement pour les épurer et 
les réorganiser. On n'osait pas les détruire tout d'un 
coup. Les Jacobins, méconnaissant ce décret, se 
réunirent en armes dans le lieu de leurs séances; la 
troupe thermidorienne qui les avait déjà assiégés 
vint les assaillir. Elle entoura le club en poussant 
le cri de Vive la Convention ! à bas les Jacobins ! 
Ceux-ci se préparèrent à la défense ; ils quittèrent 
leurs sièges en criant Vive la république ! ils s'em- 
parèrent des portes, et tentèrent une sortie. Ils firent 
d'abord quelques prisonniers; mais bientôt, suc- 



BU 9 THERMIDOR AU l ef PRAIRIAL AN in. 117 

combant sous le nombre , ils cédèrent la place , tra- 
versèrent les rangs des vainqueurs, qui, après les 
avoir désarmés, les couvrirent d'humiliations, de 
huées et même de coups. Ces expéditions illégales 
se faisaient avec tous les excès qui accompagnent 
les luttes des partis. 

Les commissaires de la Convention vinrent le 
lendemain fermer le club, mettre les scellés sur les 
registres et sur les papiers, et dès ce moment la so- 
ciété des Jacobins n'exista plus. Cette corporation 
populaire avait souillé la révolution, mais elle en 
avait tendu tous les ressorts, alors que, pour re- 
pousser l'Europe, le gouvernement avait été placé 
dans la multitude, et avait donné à la république 
toute l'énergie de la défense ; aujourd'hui elle ne 
pouvait que contrarier l'établissement du nouvel 
ordre de choses. 

La situation était changée. Il était urgent que la 
liberté remplaçât la dictature. Puisque le salut de 
la révolution était opéré, il importait d'en consa- 
crer les principes et les résultats en revenant au ré- 
gime légal. Un pouvoir exorbitant et extraordinaire, 
comme la confédération des clubs, devait trouver 
son terme dans la défaite du parti qui l'avait soutenu , 
et ce parti finir avec les circonstances qui l'avaient 
élevé. 



118 CHAPITRE X. 

Carrier, traduit devant le tribunal révolution- 
naire, fut jugé sans interruption et condamné avec 
la plupart de ses complices. Pendant qu'on le jugeait 
encore , les soixante-treize députés que leur protes- 
tation contre le 3i mai avait fait exclure de l'Assem- 
blée furent rappelés dans son sein. Merlin de Douai 
demanda leur rentrée au nom du Comité de salut 
public. Son rapport fut accueilli avec des applaudis- 
sements, et les soixante- treize reprirent leur place 
dans la Convention. Les soixante-treize provo- 
quèrent à leur tour le rappel des députés mis hors 
la loi; mais ils rencontrèrent une vive opposition. 
Les thermidoriens et les membres des nouveaux co- 
mités craignaient de faire par là le procès à la ré- 
volution. Ils craignaient, en outre, d'introduire un 
nouveau parti dans la Convention , déjà divisée , et 
d'y ramener des ennemis implacables qui pourraient 
bien opérer à leur égard une réaction semblable à 
celle qui avait lieu contre les anciens comités. Aussi 
les repoussèrent-ils violemment , et Merlin de Douai 
alla jusqu'à dire : Foulez-vous ouvrir les portes du 
Temple ? Le jeune fils de Louis XVI y était renfer- 
mé , et les Girondins , à cause des suites du 3 1 mai , 
étaient confondus avec les royalistes. D'ailleurs, 
le 3i mai figurait encore dans les dates révolu 
tionnaires à coté du 10 août, lu 14 juillet. Le mou- 



DU 9 THERMIDOR AU 1 er PRAIRIAL AN III. 119 

vement en arrière avait quelques pas de plus à 
faire pour atteindre cette époque. La contre-révolu- 
tion républicaine était retournée du 9 thermidor 
1794 au 3 octobre 1793, jour de l'arrestation des 
soixante-treize, mais non au 1 juin 1793, jour de 
l'arrestation des vingt-deux. Il fallait qu'après avoir 
renversé Robespierre et le comité elle attaquât 
Marat et la Montagne. Pour cela, dans le retour 
presque géométrique de l'action populaire , il devait 
s'écouler quelques mois encore. 

On continua à abolir le système décem viral. Le 
décret d'expulsion contre les prêtres et les nobles , 
qui avaient formé deux classes proscrites sous la Ter- 
reur, fut révoqué; on supprima le maximum, afin 
de rétablir la confiance , en faisant cesser la tyrannie 
commerciale ; on s'occupa ardemment de substituer 
la liberté la plus généreuse à la compression despo- 
tique du Comité de salut public. Cette époque fut 
marquée aussi par l'indépendance des journaux , le 
rétablissement des cultes chrétiens et la renonciation 
aux biens confisqués sur les fédéralistes pendant le 
règne des comités. C'était une réaction complète 
contre le gouvernement révolutionnaire ; elle attei- 
gnit bientôt Marat et la Montagne. Après le 9 ther- 
midor on avait voulu opposer une grande réputa- 
tion révolutionnaire à celle de Robespierre, et l'on 



120 CHAPITRE X. 

avait choisi Marat. On lui décerna les honneurs du 
Panthéon , que Robespierre avait différé de lui ren- 
dre pendant sa toute-puissance. Ce monstrueux dé- 
magogue fut alors attaqué à son tour. Son buste 
était dans la Convention , aux théâtres , sur les pla- 
ces publiques, dans les assemblées populaires. La 
jeunesse dorée le brisa au théâtre Feydeau. Des ré- 
clamations s'élevèrent de la Montagne ; mais la Con- 
vention décréta qu'aucun citoyen ne pourrait obte- 
nir les honneurs du Panthéon, et que son buste 
ne pourrait être placé dans le sein de la Convention 
que dix ans après sa mort. Le buste de Marat dis- 
parut de la salle des séances ; et comme la fermen- 
tation était très grande dans les faubourgs, les 
sections, renfort ordinaire de F Assemblée, vinrent 
défiler au milieu d'elle. Il y avait aussi en face des 
Invalides une montagne surmontée d'une statue co- 
lossale représentant Hercule écrasant une hydre. La 
section de la Halle au Blé vint demander qu'elle fût 
abattue. La gauche de l'Assemblée fit entendre 
quelques murmures. « Ce géant , dit un membre , est 
« l'image du peuple. — Je ne vois là qu'une monta- 
« gne, lui répondit un autre; et qu'est-ce qu'une 
« montagne, si ce n'est une protestation éternelle 
« contre l'égalité? » Ces paroles furent couvertes 
d'applaudissements; elles suffirent pour faire ac- 



DU 9 THERMIDOR AU 1 er PRAIRIAL AN III. 121 

cueillir la pétition et renverser le monument de la 
victoire et de la domination d'un parti. 

C'est alors qu'on rappela les conventionnels pros 
crits : depuis quelque temps on avait révoqué leur 
mise hors la loi. Isnard et Louvet écrivirent à l'As* 
semblée pour être réintégrés dans leurs droits : on 
leur objectait toujours les suites du 3 1 mai et l'insur- 
rection des départements. « Je ne ferai point à la 
« Convention nationale, dit Chénier, qui parla en 
« leur faveur, l'injure de lui remettre devant les 
« yeux le fantône du fédéralisme, dont on a osé faire 
« le principal chef d'accusation de vos collègues. Ils 
« ont fui, dira-t-on ; ils se sont cachés. Voilà donc 
« leur crime! et plût aux destinées de la République 
« que ce crime eût été celui de tous ! Pourquoi ne 
« s'est-il pas trouvé des cavernes assez profondes 
« pour conserver à la patrie les méditations de Con- 
« dorcet et l'éloquence de Vergniaud? Pourquoi, 
« le io thermidor, une terre hospitalière n'a-t-elle 
« pas rendu à la lumière cette colonie d'énergiques 
« patriotes et de républicains vertueux? Mais on 
« craint des projets de vengeance de la part de ces 
« hommes aigris par l'infortune. Instruits à l'école 
« du malheur, ils ont appris à gémir sur les erreurs 
« humaines. Non, non, Condorcet, Rabaud-Saint- 
a Etienne, Vergniaud, Camille Desmoulins, ne 



122 CHAPITRE X. 

« veulent pas (Tholocaustes de sang; et ce n'est 
« point par des hécatombes qu'on apaisera leurs 
« mânes ! » La gauche repoussa la motion de Ghé- 
nier. « Vous allez, s'écria Bentabole, réveiller toutes 
« les passions. Si vous attaquez l'insurrection du 
« 3i mai, vous faites le procès aux quatre- vingt 
« mille hommes qui y ont concouru. — Gardons- 
ce nous , répondit Sieyès , de confondre l'ouvrage de 
« la tyrannie avec celui des principes. Lorsque des 
« hommes, appuyés d'une autorité subalterne, ri- 
« vale de la notre , furent venus à bout d'organiser 
« le plus grand de tous les crimes , dans les fatales 
« journées du 3i mai et du i juin, ce ne fut point 
« un ouvrage du patriotisme , mais un attentat de 
« la tyrannie; aussi, depuis cette époque, vous 
« avez vu la Convention dominée, la majorité op- 
« primée, la minorité dictant des lois. La session ac- 
te tuelle se partage en trois époques : jusqu'au 3 1 mai, 
>< oppression de la Convention par le peuple; jus- 
te qu'au 9 thermidor, oppression du peuple par la 
« Convention, tyrannisée elle-même; enfin, depuis 
« le 9 thermidor, la justice règne, parce que -la 
« Convention a repris tous ses droits. » Il demanda 
le rappel des membres proscrits comme gage de 
réunion dans l'Assemblée et de salut pour la répu- 
blique. Merlin de Douai proposa aussitôt leur ren- 



DU 9 THERMIDOE AU 1 er PRAIRIAL AN III. 123 

trée au nom du Comité de salut public; elle fut ac- 
cordée , et Ton vit reprendre leurs sièges, après dix- 
huit mois de proscription, à vingt-deux convention- 
nels, parmi lesquels se trouvaient Isnard, Louvet, 
Lanjuinais, Kervelegan, Henri la Rivière, la Ré- 
veillère-Lépeaux , Lesage, restes de la brillante et 
infortunée Gironde ; ils s'allièrent avec le parti mo- 
déré, qui se composa de plus en plus des débris de 
partis divers. D'anciens ennemis, oubliant leurs res- 
sentiments et leur rivalité de domination, parce 
qu'ils avaient les mêmes intérêts et le même but, 
s'unirent ensemble. C'était un commencement de 
pacification entre ceux qui voulaient la république 
contre les royflistes et une constitution praticable 
contre les révolutionnaires. A cette époque, toutes 
les mesures à l'égard des fédéralistes furent révo- 
quées , et les Girondins tinrent la tête de la contre- 
révolution républicaine. 

Cependant la Convention , entraînée par les réac- 
teurs, tomba dans l'excès de la justice en voulant 
tout réparer et tout punir. Il eût été aussi sage qu'il 
était difficile, lorsque le régime décemviral était 
aboli, de proclamer l'oubli du passé et de fermer le 
gouffre de la révolution après y avoir jeté quelques 
victimes expiatoires. La sécurité seule amène la pa- 
cification , et la pacification seule permet la liberté. 



124 CHAPITRE X. 

En suivant de nouveau une marche que l'horreur des 
crimes commis et les ressentiments des souffrances 
essuyées rendaient naturellement passionnée , on ne 
fit qu'opérer un déplacement de violence. Jusque- 
là on avait sacrifié la bourgeoisie à la multitude, les 
marchands aux consommateurs; ce fut alors tout 
le contraire. L'agiotage remplaça le maximum, et 
les dénonciateurs de la classe moyenne succédèrent 
aux dénonciateurs populaires. Tous ceux qui avaient 
participé au gouvernement dictatorial furent pour- 
suivis avec le dernier acharnement. Les sections, 
qui étaient le siège de la bourgeoisie, demandaient 
le désarmement et la punition des membres de leurs 
comités révolutionnaires, composés dê'sans-culottes. 
Il y eut un cri général de vengeance contre les ter- 
roristes, dont on étendit chaque jour la classe. Les 
départements dénonçaient tous les anciens procon- 
suls, et Ton désespéra ainsi un parti nombreux, qui 
n'était plus à craindre, puisqu'il n'avait plus de 
pouvoir, en le menaçant de vastes et d'éternelles 
représailles. 

La crainte de la proscription et plusieurs autres 
causes le disposèrent à la révolte. La disette était af- 
freuse. Le travail et ses produits étaient diminués 
depuis l'époque révolutionnaire , pendant laquelle 
les classes riches avaient été emprisonnées et les 



DU 9 THERMIDOR AU 1 er PRAIRIAL AN III. 125 

classes pauvres avaient administré; la suppression 
du maximum avait occasionné une crise violente , 
dont profitaient les marchands et les fermiers en ré- 
parant , par les hauts prix des denrées , les pertes 
qui leur avaient été précédemment imposées. Pour 
surcroît de difficultés, les assignats étaient en dis- 
crédit, et leur valeur tombait chaque jour : on en 
avait émis pour plus de huit milliards. Le peu de 
sûreté de leur gage, à cause des confiscations révo- 
lutionnaires qui avaient déprécié les biens nationaux; 
le défaut de confiance des bourgeois, des mar- 
chands, etc., dans la durée du gouvernement répu- 
blicain, qu'ils regardaient comme provisoire , tout 
cela avait fait descendre les assignats à une valeur 
réelle quinze fois au-dessous de leur valeur no- 
minale. On les recevait difficilement, et le nu- 
méraire était d'autant plus soigneusement enfoui 
qu'il était plus recherché et le papier-monnaie plus 
déchu. Le peuple, manquant de vivres, n'ayant pas 
même , avec des assignats , le moyen d'en acheter, 
se trouvait dans la détresse; il l'attribuait aux mar- 
chands, aux fermiers, aux propriétaires, au gou- 
vernement , et il ne se souvenait pas sans regret que 
naguère il avait du pain et le pouvoir sous le Comité 
de salut public. La Convention avait bien nommé un 
comité de subsistances pour approvisionner Paris; 



126 CHAPITRE X. 

mais ce comité faisait entrer au jour le jomr, avec 
beaucoup de peine et à grands frais, les quinze cents 
sacs de farine nécessaires pour nourrir cette im- 
mense ville ; et le peuple, qui attendait en troupes, 
pendant des demi-journées, à la porte des boulan- 
gers, la livre de mauvais pain qui était distribuée à 
chaque habitant , faisait entendre d«s plaintes et de 
violents murmures. Il appelait Boissy-d'Anglas, pré- 
sident du Comité des subsistances, Boissy-Famine . 
Tel était l'état d'une multitude exaspérée et fana- 
tique au moment où l'on jugea ses anciens chefs. 

Le 1 2 ventôse , peu de temps après la rentrée des 
derniers Girondins, l'Assemblée avait décrété d'ar- 
restation Billaud-Varenne , Collot-d'Herbois, Bar- 
rère et Vadier. Leur procès devant la Convention 
devait commencer le 3 germinal. Le I er (20 mars 
1795), qui était jour de décade et d'assemblée des 
sections, leurs partisans préparèrent une émeute 
pour les empêcher d'être mis en cause : les sections 
extérieures des deux faubourgs Saint-Antoine et 
Saint-Marceau leur étaient dévouées. C'est de là que, 
moitié pétitionnaires, moitié factieux, ils partirent 
pour se rendre à la Convention et lui demander du 
pain, la Constitution de 93 et la liberté des patriotes 
détenus. Quelques jeunes gens furent rencontrés par 
eux, et ils les jetèrent dans les bassins des Tuileries. 



DU 9 THERMIDOR AD 1« PRAIRIAL AN III. 127 

Mais la nouvelle se répandit bientôt que la Conven- 
tion était menacée, que les Jacobins voulaient dé- 
livrer leurs chefs; et la troupe dorée, suivie d'en- 
viron cinq mille citoyens des sections intérieures, 
vint disperser les hommes des faubourgs , et servir 
de garde à PAssemblée. Celle-ci, instruite par ce 
nouveau danger, rétablit, sur la proposition de 
Sieyès, l'ancienne loi martiale, sous le nom de loi 
de grande police. 

L'émeute en faveur des prévenus n'ayant pas 
réussi, ils furent traduits, le 3 germinal, devant la 
Convention. Vadier seul était contumax. Leur con- 
duite fut examinée avec la plus grande solennité : 
on leur reprocha d'avoir tyrannisé le peuple et op- 
primé la Convention. Quoique les preuves ne man- 
quassent pas à l'accusation, les prévenus se défen- 
dirent avec beaucoup d'adresse. Ils rejetèrent sur 
Robespierre l'oppression de l'assemblée et la leur 
propre ; ils s'excusèrent des mesures prises par le co- 
mité et adoptées par la Convention, sur l'exaltation 
du temps 7 sur la défense de la république et la né- 
cessité du salut. Leurs anciens collègues portèrent 
témoignage en leur faveur et voulurent faire cause 
commune avec eux. Les Cretois ( c'est ainsi qu'on 
appelait alors les débris de la Montagne ) les soutin- 
rent vivement aussi. Tl y avait neuf jours qu'on ins- 



128 CHAPITRE X. 

truisait leur procès, et que chaque séance était con- 
sacrée à les accuser et à les entendre. Les sections 
des faubourgs étaient très agitées. Les rassemble- 
ments, qui duraient depuis le I er germinal, se mul- 
tiplièrent le 12, et il y eut une nouvelle émeute 
pour suspendre le jugement que la première n'avait 
pas pu prévenir. Les agitateurs, plus nombreux, 
plus hardis cette fois, forcèrent la garde de la Con- 
vention , et pénétrèrent dans son enceinte , portant 
écrits sur leurs chapeaux avec de la craie ces mots : 
Du pain, la constitution de 93, la liberté des pa- 
triotes. Un grand nombre de députés de la Crête 
se déclara en leur faveur ; les autres , consternés au 
milieu du tumulte et du désordre de cette invasion 
populaire, attendirent que les sections intérieures 
vinssent les délivrer. Il n'y avait plus de délibéra- 
tion. Le tocsin, qu'on avait enlevé à la commune 
depuis sa défaite , et qui avait été placé sur le som- 
met des Tuileries, où siégeait la Convention , son- 
dait l'alarme; le comité faisait battre la générale. 
Dans peu de temps, les citoyens des sections les plus 
voisines se réunirent, marchèrent en armes au se- 
cours de la Convention et la dégagèrent une seconde 
fois. Elle condamna à la déportation les prévenus 
qui servaient de prétexte au soulèvement, et décréta 
d'arrestation dix-sept membres de la Crête , qui, 



DU 9 THERMIDOR AU I e * PRAIRIAL AN III. 129 

s'étant montrés favorables aux insurges, pouvaient 
être regardés comme leurs complices. Parmi eux 
étaient Cambon, Ruamps, Léonard Bourdon, 
Thuriot , Chasle , Amar et Lecointre , qui depuis la 
rentrée des Girondins était redevenu Montagnard. 
Le lendemain, les déportés et les détenus furent 
conduits au château de Ham. 

La journée du 12 germinal ne décida rien. Les 
faubourgs avaient été repoussés sans avoir été vain- 
cus; et pour qu'un parti finisse entièrement, il faut 
qu'une défaite décisive lui enlève le reste de ses 
forces et de sa confiance. Après tant de questions ré- 
solues contre les démocrates, il en restait une de 
la dernière importance, celle de la constitution. 
C'était de son établissement que dépendait l'ascen- 
dant de la multitude ou de la bourgeoisie. Les dé- 
fenseurs du gouvernement révolutionnaire se repliè- 
rent sur la constitution démocratique de 93, qui 
leur offrait les moyens de reprendre l'autorité qu'ils 
avaient perdue. Leurs adversaires, de leur côté, 
tentèrent de la remplacer par une constitution qui 
assurât leur domination en concentrant un peu plus 
le gouvernement et en le plaçant dans la classe 
moyenne. Pendant un mois, les deux partis se dispo- 
sèrent à combattre sur ce dernier champ de bataille. 
La constitution de 1793 , ayant été sanctionnée par 



130 CHAPITRE X. 

le peuple , avait un préjugé en sa faveur ; aussi l'at- 
taqua-t-on avec des précautions infinies. On promit 
d'abord de l'exécuter sans restriction; on nomma 
ensuite une commission de onze membres afin de 
préparer les lois organiques , qui devaient la rendre 
praticable; plus tard on hasarda des objections 
contre elle , parce qu'elle dispersait les pouvoirs et 
ne reconnaissait qu'une seule assemblée dépendante 
du peuple jusque dans la formation des lois. Enfin 
une députation sectionnaire alla jusqu'à appeler la 
constitution de g3 une constitution décemvirale 
dictée par la terreur. Tous ses partisans, indignés 
et remplis de crainte, préparèrent un soulèvement 
pour la maintenir. Ce fut un nouveau 31 mai, 
aussi terrible que l'autre, mais qui, n'ayant pas l'ap- 
pui d'une commune toute-puissante, n'étant pas di- 
rigé par un commandant général , ne rencontrant 
pas une Convention épouvantée et des sections sou- 
mises, n'eut point le même résultat. 

Les conjurés, instruits par les mauvais succès des 
émeutes du i er et du 12 germinal, n'oublièrent rien 
pour suppléer à leur défaut d'organisation et de but. 
Le I er prairial (20 mai), au nom du peuple in- 
surgé pour obtenir du pain et reprendre ses droits, 
ils décrétèrent l'abolition du gouvernement révo- 
lutionnaire, l'établissement de la constitution dé- 



DU 9 THERMIDOR AU 1 er PRAIRIAL AN III. 131 

mocratique de 93 ; la destitution des membres ac- 
tuels du gouvernement et leur arrestation , la mise 
en liberté des patriotes; la convocation des assem- 
blées primaires pour le 25 prairial ; la convocation 
de l'Assemblée législative , destinée à remplacer la 
Convention, pour le 25 messidor; la suspension de 
toute autorité non émanée du peuple. Ils décidèrent 
de créer une nouvelle municipalité pour leur servir 
de centre commun ; de s'emparer des barrières , du 
télégraphe, du canon d'alarme, des tocsins, des 
tambours, et de ne se rasseoir qu'après avoir assuré 
la subsistance, le repos, le bonheur et la liberté de 
tous les Français. Ils invitèrent les canonniers, les 
gendarmes, les troupes à pied et à cheval, à se 
ranger sous les drapeaux du peuple, et ils marchè- 
rent sur la Convention. 

Celle-ci délibérait dans ce moment sur les moyens 
d'empêcher l'insurrection. Les attroupements jour- 
naliers, qui avaient lieu à cause de la distribution du 
pain et de la fermentation populaire, ne lui avaient 
pas permis d'apercevoir les préparatifs d'une grande 
émeute et de prendre ses mesures pour la prévenir 
ou la repousser. Les comités vinrent à la hâte l'a- 
vertir du danger. Sur-le-champ, elle se déclara en 
permanence, rendit Paris responsable de la sûreté 
des représentants de la République , fit fermer ses 



132 CHAPITRE X. 

portes, mit tous les chefs d'attroupement hors la 
loi, appela tous les citoyens des sections aux armes, 
et nomma, pour se placer à leur tête, huit commis- 
saires, parmi lesquels étaient Legendre, Henri la 
Rivière, Rervelegan, etc. À peine étaient-ils partis 
qu'un grand bruit se fit entendre au dehors. Une des 
portes extérieures venait d'être forcée et les femmes 
se précipitèrent dans les tribunes en criant : Du 
pain et la constitution de q3 ! La Convention les 
reçut avec une contenance ferme. « Vos cris, leur 
« dit le président Vernier, ne changeront rien à 
« notre attitude, ils ne hâteront pas d'un seul mo- 
« ment l'arrivage des subsistances, ils ne serviront 
« qu'à l'empêcher. » Un tumulte affreux couvrit la 
voix du président, et interrompit les délibérations. 
On fit alors évacuer les tribunes. Mais les insurgés 
des faubourgs parvinrent bientôt jusqu'aux portes 
intérieures, et, les trouvant fermées, ils les frap- 
paient à coups redoublés de hache et de marteau. 
Les portes cédèrent, et la foule ameutée pénétra au 
milieu même de la Convention. 

L'enceinte des séances devint alors un champ de 
bataille. Les vétérans et les gendarmes, auxquels 
était confiée la garde de l'Assemblée, crient aux 
armes; le député Auguis, le sabre à la main, se met 
à leur tête, et parvient d'abord à repousser les as- 






i 



DU 9 THERMIDOR AU I e ' PRAIRIAL AN III. 133 

saillants. On leur fait même quelques prisonniers. 
Mais les insurgés, plus nombreux, reviennent au pas 
décharge et envahissent de nouveau l'enceinte de 
la Convention. Le député Féraud rentre précipi 
tamment , poursuivi par les insurgés , qui tirent 
plusieurs coups de fusil dans la salle. Ils couchent 
enjoué Boissy-d'Anglas, qui siégeait au fauteuil à 
la place de Vernier. Féraud s'élance à la tribune 
pour le couvrir de son corps : il y est assailli à 
coups de pique et de sabre ; il tombe dangereuse- 
ment blessé. Les insurgés l'entraînent dans les cou- 
loirs, et, le confondant avec Fréron, ils lui coupent 
la tête, qu'ils placent au bout d'une pique. 

Après ce combat , ils s'étaient rendus maîtres de 
la salle. La plupart des députés avaient pris la fuite. 
Il ne restait que les hommes de la Crête et Boissy- 
d'Anglas, qui, calme, couvert, insensible aux outra- 
ges et aux menaces, protestait toujours, au nom de 
la Convention, contre les violences populaire. On lui 
présenta la tête sanglante de Féraud , et il s'inclina 
avec respect devant elle. On voulut le forcer, les 
piques sur la poitrine , à mettre aux voix les pro- 
positions des insurgés , et il leur opposa constam- 
ment le plus courageux refus. Mais les Cretois, 
qui approuvaient l'émeute, s'emparèrent des bu- 
reaux, occupèrent la tribune, et décrétèrent, au mi- 



134 CHAPITRE X. 

lieu des applaudissements de la multitude , tous les 
articles contenus dans le manifeste de l'insurrection. 
Le député Romme se rendit leur organe. Ils nom- 
mèrent de plus une commission executive compo- 
sée de Bourbotte, Duroy, Duquesnoy, Prieur de 
la Marne, et un commandant général de la force 
armée, le député Soubrany. Ils préparaient ainsi le 
retour de leur domination. Ils décrétèrent le rappel 
de leurs collègues détenus, la destitution de leurs j 
ennemis, la constitution démocratique et le réta- 
blissement des Jacobins. Mais il ne suffisait point 
d'envahir momentanément l'Assemblée, il fallait 
vaincre les sections; car c'est avec elles seulement 
qu'il pouvait y avoir bataille. 

Les commissaires envoyés auprès des sections les 
avaient promptement rassemblées. Les bataillons de 
la Butte-des- Moulins , de Lepelletier , des Piques, 
de la Fontaine- Grenelle , qui étaient les moins éloi- 
gnés, occupèrent bientôt le Carrousel et ses princi- 
pales avenues. Alors tout changea de face ; Legen- 
dre, Rervelegan, Auguis assiégèrent à leur tour les 
insurgés, à la tête des sectionnaires. Ils éprouvèrent 
d'abord quelque résistance. Mais bientôt ils pénétrè- 
rent, la baïonnette en avant, dans la salle, où délibé- 
raient encore les conjurés, et Legendre s'écria : Au 
nom de la loi. J'ordonne aux citoyens armés de 



DU 9 THERMIDOR AU 1 er PRAIRIAL AN III. 135 

se retirer. Ils hésitèrent un moment ; mais l'arrivée 
des bataillons qui entraient par toutes les portes les 
intimida, et ils évacuèrent la salle dans le désordre 
d'une fuite. L'Assemblée se compléta, les sections 
furent remerciées, on reprit les délibérations. Tou- 
tes les mesures adoptées dans l'intervalle furent an- 
nulées, et quatorze représentants, auxquels on en 
joignit ensuite quatorze autres, furent arrêtés comme 
coupables d'avoir organisé l'insurrection ou de l'a- 
voir approuvée par leurs discours. Il était alors 
minuit, et à cinq heures du matin les prisonniers 
i étaient déjà à six lieues de Paris. 

Malgré cette défaite, les faubourgs ne se tinrent 
pas pour battus, et le lendemain ils s'avancèrent 
en masse avec leurs canons contre la Conven- 
tion. Les sectionnaires, de leur côté, se rendirent 
auprès d'elle pour la défendre. Les deux partis 
étaient prêts à en venir aux mains ; les canons 
des faubourgs , qui avaient débouché sur le Car- 
rousel , étaient déjà braqués contre le château , 
lorsque l'Assemblée envoya des commissaires au- 
près des insurgés. Les négociations s'entamèrent ; 
un député des faubourgs , admis devant l'Assemblée , 
demanda d'abord ce qu'on avait demandé la veille, 
ajoutant : « Nous sommes décidés à mourir au 
« poste que nous occupons plutôt que de rien relâ- 



13« CHAPITRE X. 

« cher de nos demandes. Je ne crains rien ; je me 
a nomme Saint-Légier. Vive la République ! Vive la 
« Convention, si elle est amie des principes, comme 
« je le crois ! » On accueillit favorablement le dé- 
puté, et l'on fraternisa avec les faubourgs, sans tou- 
tefois leur rien accorder de positif. Ceux-ci, n'ayant 
plus un conseil général de la Commune pour soutenir 
leurs résolutions, ni un commandant comme Hen- 
riotpour les tenir campés jusqu'au moment où leurs 
propositions seraient décrétées, n'allèrent pas plus 
avant. Ils se retirèrent après avoir reçu l'assurance 
que la Convention s'occupait avec sollicitude des 
subsistances, et qu'elle publierait bientôt les lois 
organiques de la constitution de g3. Ce jour-là, on 
vit bien qu'il ne suffit pas d'une force matérielle 
immense et d'un but bien arrêté pour réussir ; qu'il 
faut encore des chefs, et une autorité qui appuie 
l'insurrection et qui la dirige. Il n'existait plus 
qu'une seule puissance légale , la Convention : le 
parti qui l'avait pour lui triompha. 

Six montagnards démocrates, Goujon, Bourbotte, 
Romme, Duroy, Duquesnoy, Soubrany, furent tra- 
duits devant une commission militaire. Ils y pa- 
rurent avec une contenance ferme, en hommes 
fanatiques de leur cause, et presque tous purs 
d'excès. Ils n'avaient contre eux que le mouvement 



DU 9 THERMIDOR AU 1<* PRAIRIAL AN in. 137 

de prairial ; mais c'était assez en temps de partie 
et ils furent condamnés à mort. Ils se frappèrent 
tous du même couteau, qu'ils se firent passer les uns 
aux autres en criant : Vive la République ! Romme, 
Goujon et Duquesnoy furent assez heureux pour se 
frapper à mort ; les trois autres furent conduits à 
l'échafaud mourants et la figure encore sereine. 

Cependant les faubourgs, quoique repoussés le 
I er prairial et éconduits le 2, conservaient encore 
les moyens de se soulever. Un événement d'une im- 
portance bien moindre que les émeutes précédentes 
occasionna leur ruine définitive. L'assassin de Fé- 
raud fut découvert, condamné, et le 4? jour de son 
exécution, un attroupement parvint à le délivrer. 
Il n'y eut qu'un cri contre ce nouvel attentat, et 
la Convention ordonna le désarmement des fau- 
bourgs. Ils furent cernés par toutes les sections 
intérieures. Après s'être disposés à la résistance, ils 
cédèrent, abandonnant quelques-uns de leurs me- 
neurs, leurs armes et leur artillerie. Le parti dé- 
mocratique avait perdu ses chefs, ses clubs, ses 
autorités; il ne lui restait plus qu'une force armée 
qui le rendait encore redoutable et des institution* 
qui pouvaient lui faire tout conquérir. A la suite de 
son dernier échec, la classe inférieure fut entiè- 



138 CHAPITRE X. 

rement exclue du gouvernement de l'Etat : les co- 
mités révolutionnaires, qui formaient ses assem- 
blées, furent détruits; les canonniers, qui étaient 
sa troupe, furent désarmés; la constitution de g3, 
qui était son code, fut abolie, et le régime de la 
multitude finit là. 

Du 9 thermidor au I er prairial, le parti monta- 
gnard fut traité comme le parti girondin Pavait 
été du 2 juin au 9 thermidor. Soixante-seize de 
re? membres furent condamnés à mort ou décré- 
tés d'arrestation. Il subit à son tour la destinée 
qu'il avait fait subira l'autre; car, en temps de 
passions, les partis ne savent pas s'accommoder et 
ne veulent que se vaincre. Comme les Girondins, 
ils s'insurgèrent pour ressaisir le pouvoir qu'ils 
avaient perdu ; et comme eux ils succombèrent. Ver- 
gniaud, Brissot, Guadet, etc., furent jugés par un 
tribunal révolutionnaire; Bourbotte, Duroy, Sou- 
brany, Romme, Goujon, Duquesnoy, le furent par 
une commission militaire. Les uns et les autres 
moururent avec le même courage , ce qui fait voir 
qu'à certains égards tous les partis se ressemblent 
et se conduisent par les mêmes impulsions, ou, si 
l'on veut, par les mêmes nécessités. Depuis cette 
époque, la classe moyenne reprit au dehors la con- 



DU 9 THERMIDOR AU l« r PRAIRIAL AN III. 139 

duite de la Révolution, et l'Assemblée fut aussi unie 
sous les Girondins qu'elle l'avait été, après le 2 
juin, sous les Montagnards^ 



M 



CHAPITRE XI. 

Depuis le I er prairial (20 mai 1795) jusqu'au 4 bru- 
maire an IV (26 octobre]» terme de la Convention. 



Campagne de 1793 et 1794. — dispositions des armées à la nouvelle 
du 9 thermidor. — Conquête de la Hollande; positions sur le Rhin. 
— Paix de Bâle avec la Prusse; paix avec l'Espagne. — Descente 
de Quiberon. — La réaction cesse d'être conventionnelle et devient 
royaliste. — Massacre des révolutionnaires dans le Midi. — Consti- 
tution directoriale de l'au 111. — Décrets de fructidor qui exigent 
la réélection des deux tiers de la Convention. — Déchaînement du 
parti royaliste sectionnaire. — Il s'insurge. — Journée du 13 ven- 
démiaire. — Nomination des Conseils et du Directoire. — Fin de la 
Convention; sa durée, son caractère. 



La prospérité extérieure de la révolution contri- 
bua surtout à la chute du gouvernement dictatorial 
et du parti des Jacobins. Les victoires croissantes de 
la république , auxquelles ils avaient contribué par la 
vigueur de leurs mesures ou par leur exaltation , ren- 



142 CHAPITRE XI. 

dirent leur puissance superflue. C'était le Comité 
de salut public qui , en accablant de sa forte et re» 
doutable main l'intérieur de la France, avait dé- 
veloppé des ressources , organisé des armées , trouvé 
des généraux et commandé des victoires qui avaient 
définitivement assuré le triomphe de la révolution 
à l'égard de l'Europe. Une situation heureuse n'exi- 
geait plus les mêmes efforts et la mission du comité 
était accomplie , le propre d'une pareille dictature 
étant de sauver un pays et une cause, et de périr 
par le salut même qu'elle produit. Les événements 
intérieurs nous ont empêché de faire connaître ra- 
pidement l'impulsion que le Comité de salut public 
donna aux armées après le 3i mai et les résultats 
qu'il en obtint. 

La levée en masse qui eut lieu pendant Tété de 
179*3 forma les troupes de la Montagne. Les chefs 
de ce parti choisirent bientôt dans les rangs secon- 
daires des généraux montagnards en remplace- 
ment des généraux girondins. Ces généraux furent 
Jourdan , Pichegru , Hoche, Moreau, Westermann, 
Dugommier, Marceau, Joubert, Kléber, etc. Carnot 
devint, par son entrée au Comité de salut public, 
le ministre de la guerre et le major général de toutes 
les armées républicaines. Au lieu de corps dispersés 
et agissant avec peu de concert sur des points iso- 



DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 143 

lés, il procéda par de fortes masses et concentri- 
quement vers un but unique. Il commença la méthode 
de la grande guerre, qu'il essaya avec un succès 
décisif à Watignies , en qualité de commissaire de la 
Convention. Cette victoire importante , à laquelle 
il coopéra de sa personne, rejeta les généraux 
réunis Clairfayt et prince de Cobourg derrière la 
Sambre, et fit lever le siège de Maubeuge. Pendant 
l'hiver de 1793 à 1794? l es deux armées restèrent 
en présence sans rien entreprendre. 

A l'ouverture de la campagne, elles conçurenl 
Tune et l'autre un projet d'invasion. L'année autri- 
chienne se jeta sur les villes de la Somme, Péronne, 
Saint-Quentin, Arras et menaça Paris, tandis que 
l'armée française projeta de nouveau la conquête de 
la Belgique. Le plan du Comité de salut public 
fut combiné bien autrement que le dessein vague 
de la coalition. Pichegru, à la tête de cinquante 
mille hommes , à l'armée du Nord , pénétra dans la 
Flandre, en s'appuyant sur la mer et sur l'Escaut. 
A sa droite, vingt mille hommes, commandés 
par Moreau, se portèrent sur Menin et Courtrai. 
Le général Souham resta avec trente mille hommes 
sousLille, pour soutenir l'extrême droite de l'armée 
d'invasion contre les Autrichiens, tandis que Jour- 
dan, avec l'armée de la Moselle , se dirigea vers 



144 CHAPITRE XI. 

Gharleroi par Arlon et Dinan , pour se joindre à 
l'armée du Nord. 

Les Autrichiens , attaqués en Flandre et menacés 
d'être pris à revers par Jourdan , quittèrent bien 
vite leurs positions de la Somme. Clairfayt et le 
duc d'York se firent battre à Courtrai et à Hooglède 
par l'armée de Pichegru; le prince de Cobourg, 
à Fleurus, par celle de Jourdan, qui venait de 
prendre Charleroi. Les deux généraux victorieux 
achevèrent rapidement l'invasion des Pays-Bas. 
L'armée anglo-hollandaise se replia sur Anvers, 
d'Anvers sur Bréda , de Bréda sur Bois-le-Due, 
en essuyant des échecs continuels. Elle passa le 
Wahal et se jeta en Hollande. Les Autrichiens es- 
sayèrent tout aussi vainement de couvrir Bruxel- 
les, Maastricht : ils furent poursuivis et battus 
par l'armée de Jourdan, qui, depuis sa jonction, 
avait pris le nom d'armée de Sambre- et- Meuse 
et qui ne les laissa point derrière la Roër, comme 
avait fait Dumouriez, mais les poussa au delà du 
Rhin. Jourdan se rendit maître de Cologne, de 
Bonn, et communiqua par sa droite avec la 
gauche de l'armée de la Moselle qui s'était avancée 
dans le pays de Luxembourg et qui , conjointement 
avec lui, occupa Goblentz. Il y avait eu un mou- 
vement général et concerté de toutes les armées 



DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IY. 145 

françaises, qui s'ébranlèrent pour courir à la fron- 
tière du Rhin. A l'époque des défaites, les lignes de 
Wissembourg avaient été forcées. Le Comité de 
salut public employa dans l'armée du Rhin les 
mesures expéditives de sa politique. Les commis- 
saires Saint-Just et Lebas donnèrent le comman- 
dement général à Hoche , mirent la terreur et la 
victoire à l'ordre du jour, et dans peu les généraux 
Brunswick et Wurmser furent poussés de Hague- 
nau sur les lignes de la Lauter, et, ne pouvant pas 
même s'y maintenir, passèrent le Rhin à Philis- 
bourg. Spire, Worms, furent repris. Les troupes 
républicaines , partout conquérantes , occupèrent 
la Belgique, la partie de la Hollande située sur 
la gauche de la Meuse et toutes les villes placées 
sur le cours du Rhin , hors Mayence et Manheim , 
qui furent serrées de près. 

L'armée des Alpes ne fit pas beaucoup de progrès 
dans cette campagne. Elle tenta d'envahir le Pié- 
mont, maiselle ne réussit point. Sur la frontière d'Es- 
pagne, la guerre avait commencé sous de funestes aus- 
pices; les deux armées des Pyrénées orientales et des 
Pyrénées occidentales, peu fortes en nombre et peu 
aguerries, avaient été constamment battues, et s'é- 
taient retirées, l'une sous Perpignan, l'autre sous 
Bayonne. Le Comité de salut public ne dirigea qu'as- 

RÉVOL. FRANÇAISE. T. II. i) 



H6 CHAPITRE XI. 

sez tard son attention et ses efforts sur ce point, qui 
n'était pas le plus dangereux pour lui. Mais, dès qu'il 
eut introduit son système, ses généraux et son orga- 
nisation dans les deux armées, les choses changèrent 
de face. Dugommier, après des succès multipliés, 
chassa les Espagnols du territoire français, et péné- 
tra dans la Péninsule par la Catalogne. Moncey l'en- 
vahit aussi par la vallée de Bastan, à l'autre ouver- 
ture des Pyrénées, et se rendit maître de Saint-Sé- 
bastien et de Fontarabie. La coalition était partout 
vaincue , et quelques-unes des puissances confédérées 
commençaient à se repentir de leur confiante adhé- 
sion . 

Ce fut sur ces entrefaites que la révolution du 
9 thermidor parvint aux armées . Elles étaient entière- 
ment républicaines, et elles craignirent que la chute 
de Robespierre n'entraînât celle du gouvernement 
populaire : aussi ne Y apprirent-elles pas avec l'ardente 
satisfaction qu'on en ressentit dans l'intérieur de la 
France. Mais, comme les armées étaient soumises au 
pouvoir civil, aucune d'elles ne s'insurgea. Les ten- 
tatives d'insurrection de l'armée n'eurent lieu que 
du 14 juillet au 3i mai, parce qu'étant le refuge des 
partis vaincus, leurs chefs avaient, à chaque crise, 
l'avantage de l'ancienneté politique, et se prononcè- 
rent avec toute l'ardeur des opinions compromises. 






DU 1°* PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 147 

Sous le Comité de salut public, au contraire, les gé- 
néraux les plus renommés n'eurent aucune impor- 
tance politique et furent soumis à la discipline ter- 
rible des partis. Tout en contrariant parfois les 
généraux, la Convention n'eut pas de peine à main- 
tenir les armées dans l'obéissance. 

Peu de temps après,, le mouvement d'invasion se 
prolongea en Hollande et dans la péninsule espagnole . 
Les Provinces-Unies furent attaquées au milieu de 
l'hiver, et de plusieurs côtés, par Pichegru, qui 
appela les patriotes bâta ves à la liberté. Le parti op- 
posé au stathoudérat seconda les efforts victorieux 
de l'armée française, et la révolution se fit en même 
temps que la conquête de Leyde , à Amsterdam , à 
la Haye , à Utrecht. Le stathouder se réfugia en 
Angleterre; son autorité fut abolie, et l'Assemblée 
des états généraux proclama la souveraineté du peu- 
ple, et constitua la république batave, qui contracta 
une union étroite avec la France, à laquelle elle 
céda, par le traité de Paris du 16 mai 1795^ la 
Flandre hollandaise, Maëstricht, Venloo et leurs 
dépendances. La navigation du Rhin, de l'Escaut, 
et de la Meuse fut rendue libre aux deux nations. 
La Hollande, par ses richesses, contribua puissam- 
ment aux moyens de continuer la guerre contre la 
coalition. Cette importante conquête enleva en même 






148 CHAPITRE XL 

temps un grand appui aux Anglais, et força la 
Prusse, menacée sur le Rhin et par la Hollande, à 
conclure à Bâle , avec la République française, une 
paix à laquelle ses revers et les affaires de Pologne 
l'avaient depuis quelque temps disposée. La paix se 
fit aussi à Bâle le 16 juillet avec l'Espagne, alarmée 
de nos progrès sur son territoire. Figuières et le fort 
de Roses avaient, été pris, et Pérignon s'avançait 
dans la Catalogne, tandis que Moncey, après s'être 
rendu maître de Villa-Réal, de Bilbao, de Vittoria, 
marchait contre les Espagnols retirés sur les fron- 
tières de la Vieille-Castille. Le cabinet de Madrid 
demanda la paix. Il reconnut la République française, 
qui lui restitua ses conquêtes et qui reçut en échange 
la partie de Saint-Domingue possédée par l'Espagne. 
Les deux armées aguerries des Pyrénées se joigni- 
rent à l'armée des Alpes, qui par ce moyen envahit 
bientôt le Piémont et déborda en Italie , où la Tos- 
cane seule avait fait la paix avec la république, le 
9 février 179$. 

Ces pacifications partielles et les revers des troupes 
coalisées dirigèrent les efforts de l'Angleterre et de* 
l'émigration d'un autre côté. Le moment était re- 
venu de prendre le point d'appui contre-révolution- 
naire dans l'intérieur. En 1791, lorsqu'il y avait 
accord en France, les royalistes avaient tout espéré 



DU 1 er PKAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 145 

des puissances étrangères ; aujourd'hui les dissidences 
du dedans et les défaites de l'Europe ne leur laissaient 
d'autres ressources que les conspirations. Les tenta- 
tives malheureuses, comme on le sait, ne désespèrent 
jamais les partis vaincus : il n'y a que la victoire 
qui lasse et qui épuise , et c'est ce qui , tôt ou tard, 
ramène la domination de ceux qui continuent à es- 
pérer et savent attendre. 

Les événements de prairial et la défaite du parti 
jacobin avaient décidé le mouvement contre-révolu- 
tionnaire. A cette époque la réaction, qui avait été 
conduite par les républicains modérés, devint géné- 
ralement royaliste. Les partisans de la monarchie 
étaient encore aussi divisés qu'ils l'avaient été depuis 
l'ouverture des états généraux jusqu'au 10 août. 
Dans l'intérieur, les anciens constitutionnels qui 
avaient leur siège dans les sections, et qui se com- 
posaient de la classe moyenne riche , n'entendaient 
pas la monarchie comme les royalistes absolus. Ils 
éprouvaient toujours la rivalité et l'éloignement d'in- 
térêt, naturels à des bourgeois contre des privilégiés. 
Les royalistes absolus eux-mêmes n'étaient pas d'ac- 
cord : le parti qui s'était battu dans l'intérieur sym- 
pathisait peu avec celui qui s'était enrôlé dans les 
armées de l'Europe. Mais, outre les dissidences qui 
existaient entre les Vendéens et les émigrés, il en 



150 CHAPITRE XI. 

existait aussi entre les émigrés d'après la date de 
leur sortie de France. Cependant tous ces roya- 
listes d'opinions diverses, n'ayant pas à débattre en- 
core le prix de la victoire , s'entendirent pour atta- 
quer en commun la Convention. Les émigrés et les 
ecclésiastiques, qui depuis quelques mois étaient 
rentrés en grand nombre, prirent la bannière des 
sections, dans l'espérance, s'ils l'emportaient au 
moyen de la classe moyenne , d'établir leur propre 
gouvernement; car ils avaient un chef et un but 
précis, ce que les sectionnaires n'avaient point. 

Cette réaction d'un nouveau caractère fut conte- 
nue pendant quelque temps à Paris, où la Conven- 
tion , puissance neutre et forte , voulait empêcher 
également les violences et les usurpations des deux 
partis. Tout en détruisant la domination des Jaco- 
bins, elle réprimait les vengeances des royalistes. 
Ce fut alors que la plus grande partie de la troupe 
dorée déserta sa cause, que les meneurs des sections 
préparèrent la bourgeoisie à combattre l'Assemblée , 
et que la confédération des journalistes succéda à, 
celle des Jacobins. La Harpe, Richer de Serizy, Pon- 
celin, Tronçon du Coudray, Marchéna, etc. , se fi- 
rent les organes de cette nouvelle opinion et furent 
les clubistes lettrés. Les troupes actives quoique ré- 
gulières de ce parti se réunissaient au théâtre Fey- 



DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 151 

deau, au boulevard des Italiens, au Palais-Royal, et 
faisaient la chasse des Jacobins en chantant le Ré- 
veil du peuple. Le mot proscription, dans ces 
temps, était celui de terroriste, au moyen duquel 
un honnête homme pouvait, en toute conscience, 
courir sus à un révolutionnaire. La classe des ter- 
roristes s'étendait au gré des passions des nouveaux 
réacteurs, qui portaient les cheveux à la victime, 
et qui, ne craignant plus d'avouer leurs intentions, 
avaient adopté depuis quelque temps l'habit gris à 
revers, collet noir ou vert uniforme des chouans. 

Mais cette réaction fut bien plus fougueuse dans les 
départements, oii aucune puissance ne put s'inter- 
poser pour prévenir le carnage. Il n'y avait là que 
deux partis, celui qui avait dominé et celui qui 
avait souffert sous la Montagne. La classe intermé- 
diaire était alternativement gouvernée par les roya- 
listes et par les démocrates. Ceux-ci, présageant les 
terribles représailles dont ils seraient l'objet en 
succombant, tinrent tant qu'ils purent; mais leur 
défaite à Paris entraîna leur chute dans les départe- 
ments. On vit alors des exécutions de parti sembla- 
bles à celles des proconsuls du Comité de salut pu- 
blic. Le Midi fut surtout en proie aux massacres en 
masse et aux vengeances personnelles. Il s'était or- 
ganisé des compagnies de Jésus et des compagnies du 






152 CHAPITRE XI. 

Soleil, qui étaient royalistes parleur institution, et 
qui exécutèrent d'épouvantables représailles. A Lyon, 
à Aix, à Marseille, on égorgea dans les prisons ceux 
qui avaient participé au régime précédent. Presque 
tout le Midi eut son 2 septembre. A Lyon, après les 
premiers massacres des révolutionnaires, les hommes 
de la compagnie faisaient la chasse à ceux qui n'a- 
vaient point été pris, et , lorsqu'ils en rencontraient 
un, sans autre forme que ce seul mot : Voilà un 
matcwon ( c'est ainsi qu'ils les appelaient) , ils le tuaient 
et le jetaient dans le Rhône. A Tarascon , on les pré- 
cipitait du haut de la tour sur un rocher qui bordait 
le Rhône. Pendant cette terreur en sens inverse et 
cette défaite générale du parti révolutionnaire, l'An- 
gleterre et l'émigration tentèrent l'entreprise hardie 
de Quiberon. 

Les Vendéens avaient été épuisés par leurs défaites 
réitérées; mais ils n'étaient pas entièrement réduits. 
Cependant leurs pertes, autant que les divisions de 
leurs principaux chefs, Gharette et Stofflet, les ren- 
daient d'un bien faible secours. Gharette avait même 
consenti à traiter avec la république , et une sorte 
de pacification avait été conclue à Jusnay entre lui et 
la Convention. Le marquis de Puisaye, homme en- 
treprenant , mais léger et plus capable d'intrigues 
que de fortes conceptions de parti, avait eu le des- 



DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 153 

[sein de remplacer l'insurrection presque éteinte de 
la Vendée par celle de Bretagne. Depuis l'entreprise 
de Wimpfen, oùPuisaye avait eu un commandement, 
il existait déjà dans le Calvados et le Morbihan des 
bandes de chouans composées de restes de partis , 
I d'hommes déplacés et aventureux, de hardis contre- 
bandiers, qui faisaient des expéditions, mais qui 
ne pouvaient pas tenir la campagne comme les Ven- 
déens. Puisaye recourut à l'Angleterre pour étendre 
la chouannerie : il lui fit espérer un soulèvement 
générai dans la Bretagne et de là dans le reste de 
la France , si l'on débarquait un noyau d'armée , 
des munitions et des fusils. 

Le ministère britannique, déçu du coté de la coa- 
lition, ne demandait pas mieux que de créer de 
nouveaux périls à la république , en attendant de ra- 
nimer le courage de l'Europe. Il accorda sa con- 
fiance à Puisaye, prépara, au printemps de 1795 , 
une expédition dont firent partie les émigrés les 
plus énergiques, beaucoup d'officiers de l'ancienne 
marine, et tous ceux qui , las du rôle d'exilés et des 
douleurs d'une vie errante, voulurent tenter une 
dernière fois la fortune. La flotte anglaise déposa 
dans la presqu'île de Quiberon quinze cents émi- 
grés , six mille prisonniers républicains enrôlés 
sous l'émigration pour rentrer en France; soixante 



154 CHAPITRE XI. 

mille fusils et un équipement complet pour une ar- 
mée de quarante mille hommes. Quinze cents chouans 
se joignirent à l'armée de débarquement, qui fut 
bientôt attaquée par le général Hoche. Il parvint à 
la tourner; les prisonniers républicains qui étaient 
dans ses rangs l'abandonnèrent , et elle fut vaincu o 
après la plus vive résistance. Dans la guerre à mort 
de l'émigration et de la république, les vaincus furent 
traités comme étant hors la loi, et impitoyablement 
massacrés. Leur perte fut une plaie profonde et in- 
curable pour l'émigration. 

Les espérances fondées sur les victoires de l'Eu- 
rope , sur les progrès de l'insurrection et la tenta- 
tive des émigrés se trouvant renversées , on recourut 
aux sections mécontentes. On espéra faire la contre- 
révolution au moyen de la constitution nouvelle; 
décrétée par la Convention le 11 août 1795. Cette 
constitution était cependant l'œuvre du parti modéré 
républicain. Mais, comme elle redonnait l'ascen- 
dant à la classe moyenne, les meneurs royalistes cru- 
rent entrer facilement par elle dans le corps légis- 
latif et dans le gouvernement. 

Cette constitution était la moins imparfaite, la 
plus libérale et la plus prévoyante qu'on eût encore 
établie ou projetée : elle était le résultat de six an- 
nées d'expérience révolutionnaire et législative. La 



DU 1« PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 155 

Convention éprouvait à cette époque le besoin d'or- 
ganiser le pouvoir et de rasseoir le peuple , à la dif- 
férence de la première assemblée qui , par sa situa- 
tion, n'avait ressenti que le besoin d'affaiblir la 
royauté et de remuer la nation. Tout avait été usé 
depuis le trône jusqu'au peuple : il fallait vivre au- 
jourd'hui en reconstruisant, et rétablir l'ordre tout 
en conservant une certaine activité politique à la 
nation. C'est ce que fit la constitution nouvelle. Elle 
s'éloigna peu de celle de 1791 , quant à l'exercice de 
la souveraineté; mais elle en différa beaucoup dans 
tout ce qui était relatif au gouvernement. Elle plaça 
le pouvoir législatif dans deux, conseils : celui des 
Cinq-Cents et celui des Anciens : le pouvoir exécu- 
tif dans un Directoire de cinq membres. Elle réta- 
blit les deux degrés d'élection, destinés à ralentir le 
mouvement populaire et à donner des choix plus 
éclairés que les élections immédiates. Des condi- 
tions de propriété , sages , mais bornées , pour être 
membres des assemblées primaires et des assemblées 
électorales, redonnèrent l'importance politique à 
la classe moyenne , à laquelle il fallait forcément 
revenir après le licenciement de la multitude et l'a- 
bandon de la constitution de 93. 

Afin de prévenir le despotisme ou l'asservisse- 
ment d'une seule assemblée , on voulut placer quel- 



156 CHAPITRE XI. 

que part le pouvoir de Parrêter ou de la défen- 
dre. La division du corps législatif en deux con- 
seils , qui avaient la même origine , la même du- 
rée , et dont les fonctions seules étaient différentes , 
atteignit le double but de ne point effaroucher le 
peuple par une institution aristocratique, et de con- 
tribuer à une meilleure forme de gouvernement. Le 
conseil des Cinq-Cents , dont les membres durent 
être âgés de trente ans, eut seul l'initiative et la 
discussion des lois que le conseil des Anciens , com- 
posé de deux cent cinquante membres , âgés de qua- 
rante ans accomplis , fut chargé d'admettre ou de 
rejeter. 

Pour éviter la précipitation des mesures législa- 
tives et afin que, dans un moment d'effervescence 
populaire, on ne forçât point la sanction du con- 
seil des Anciens , ce conseil ne put se décider qu'a- 
près trois lectures fixées à cinq jours de distance 
au moins. Dans le cas d'urgence, il fut dispensé 
de cette formalité : mais il était juge de l'urgence. 
Ce conseil agissait tantôt en pouvoir législatif, lors- 
qu'il n'approuvait pas la mesure au fond et qu'il 
se servait de la formule : le conseil des Anciens ne 
peut adopter ; tantôt en pouvoir conservateur, lors- 
qu'il ne la considérait que sous son rapport légal , 
et qu'il disait : La constitution annule. On établit 



DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IT. 1K 

pour la première fois les réélections partielle^, et 
l'on fixa le renouvellement des conseils par moitié 
tous les deux ans, afin d'éviter ces levées de légis- 
lateurs qui arrivaient avec un désir immodéré d'in- 
novations , et changeaient subitement l'esprit d'une 
assemblée. 

Le pouvoir exécutif fut séparé des conseils et 
n'exista plus dans les comités. On redoutait encore 
trop la monarchie pour nommer un président de 
la république. On se borna donc à créer un Direc- 
toire de cinq membres élus par le conseil des An- 
ciens , sur la présentation de celui des Cinq-Cents. 
Les directeurs purent être mis en jugement par les 
conseils, mais ils ne purent pas être révoqués par 
eux. On leur donna un pouvoir d'exécution gé- 
néral et indépendant ; mais on voulut aussi qu'ils 
n'en abusassent point , et surtout que la trop grande 
habitude de l'autorité ne les conduisît pas à l'usur- 
pation. Ils eurent la direction de la force armée 
et des finances, la nomination des fonctionnaires, 
la conduite des négociations; mais ils ne purent 
rien faire par eux-mêmes ; il leur fallut des minis- 
tres et des généraux, de la conduite desquels ils 
furent responsables. Chacun d'eux fut président 
pendant trois mois , et eut alors la signature et les 
sceaux. Tous les ans le Directoire dut se renouve- 



158 CHAPITRE XI. 

1er par cinquième. Les attributions de la royauté 
de 1791 furent, comme on le voit, partagées en- 
tre le conseil des Anciens , qui eut le veto , et le 
Directoire, qui eut le pouvoir exécutif. Le Direc- 
toire obtint une garde, un palais national , le Luxem- 
bourg, pour demeure, et une sorte de liste civile. 
Le conseil des Anciens , destiné à arrêter les écarts 
du pouvoir législatif, fut investi des moyens de ré- 
primer les usurpations du Directoire : il put chan- 
ger la résidence des conseils et du gouvernement. 
La prévoyance de cette constitution était incon- 
testable : elle prévenait les violences populaires , les 
attentats du pouvoir, et pourvoyait à tous les pé- 
rils qu'avaient signalés les diverses crises de la ré- 
volution. Certainement, si une constitution avait 
pu se consolider à cette époque , c'était la constitution 
directoriale. Elle refaisait le pouvoir, permettait la 
liberté, et offrait aux divers partis l'occasion de la 
paix, si chacun d'eux, sans arrière-pensée , ne son- 
geant plus à la domination exclusive et se conten- 
tant du droit commun , eût pris sa véritable place 
dans l'Etat. Mais elle ne dura pas plus que les autres 
parce qu'elle ne put pas établir l'ordre légal mal- 
gré les partis. Chacun d'eux aspira au gouverne- 
ment pour faire valoir son système et ses intérêts , 
et, au lieu du règne de la loi, on retomba encore 



DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 159 

sous celui de la force et des coups d'Etat. Lors- 
que les partis ne veulent pas finir une révolution, 
et ceux qui ne dominent point ne le veulent ja- 
mais, une constitution, quelque bonne qu'elle soit, 
ne peut pas le faire. 

Les membres de la commission des Onze , qui , 
avant les journées du prairial, n'avaient pas d'autre 
mission que de préparer les lois organiques de la 
constitution de 93 et qui, après ces journées, firent 
celle de Tan III, étaient à la tête du parti convention- 
nel Ce parti n'était ni l'ancienne Gironde, ni l'an- 
cienne Montagne. Neutre jusqu'au 3i mai, assujetti 
jusqu'au 9 thermidor, il était entré en possession du 
pouvoir depuis cette époque, parce que la double 
défaite des Girondins et des Montagnards l'avait 
laissé le plus fort. C'est à lui que s'étaient réunis 
les hommes des côtés extrêmes, qui avaient com- 
mencé la fusion. Merlin de Douai représentait la 
partie de cette masse qui avait cédé aux circons- 
tances, Thibaudeau la partie demeurée inactive, et 
Daunou la partie courageuse. Ce dernier s'était 
déclaré contre tous les coups d'Etat depuis l'ouver- 
ture de l'Assemblée, et contre le 21 janvier, et 
contre le 3i mai, parce qu'il voulait le régime de 
la Convention sans les violences et les mesures de 
parti. Après le 9 thermidor, il blâma l'acharnement 



160 CHAPITRE XI. 

déployé contre les chefs du gouvernement révolu- 
tionnaire, dont il avait été la victime comme l'un 
des soixante-treize. Il avait obtenu beaucoup d'as- 
cendant à mesure qu'on avançait vers le régime lé- 
gal. Son attachement éclairé à la révolution, sa 
noble indépendance , la modération de ses idées et 
son imperturbable constance le rendirent l'un des 
acteurs les plus influents de cette époque. Il fut le 
principal auteur de la constitution de Pan III, et 
la Convention le chargea, avec quelques autres de 
ses membres, de la défense de la république dans la 
crise de vendémiaire. 

La réaction continuait de plus en plus; elle était 
indirectement favorisée par les membres de la droite, 
qui , depuis le début de cette assemblée , n'avaient 
été qu'accidentellement républicains. Ils n'étaient 
pas disposés à repousser les attaques des royalistes 
avec la même énergie que celles des révolution- 
naires. De ce nombre étaient Boissy-d'Anglas, Lan- 
juinais, Henri la Rivière, Saladin, Aubry, etc.; ils 
formaient dans l'assemblée le noyau du parti sec- 
tionnaire. D'anciens et de fougueux Montagnards, 
tels que Rovère, Bourdon de l'Oise, etc., entraînés 
par le mouvement contre-révolutionnaire , laissaient 
prolonger la réaction sans doute pour faire leur paix 
avec ceux qu'ils avaient si violemment combattus. 



DU l° r PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 161 

Mais le parti conventionnel, rassuré du côté des 
démocrates, mit tous ses efforts à empêcher le triom- 
phe des royalistes. Il comprit que le salut de la ré- 
publique dépendait de la formation des conseils, et 
que les conseils, devant être choisis par la classe 
moyenne, que dirigeaient des chefs royalistes, se- 
raient contre-révolutionnairement composés. Il lui 
importait de confier la garde du régime qu'on allait 
établir à ceux qui étaient intéressés à le défendre. 
Pour éviter la faute de la Constituante, qui s'était 
exclue de la législature suivante, la Convention dé- 
cida, par un décret, que les deux tiers de ses mem- 
bres seraient réélus. Par ce moyen, elle s'assura la 
majorité des conseils, la nomination du Directoire; 
elle put accompagner dans l'Etat sa constitution et 
la consolider sans secousse. Cette réélection des 
deux tiers était peu légale; mais elle était politique, 
et elle pouvait seule sauver la France du régime des 
démocrates ou des contre-révolutionnaires. La Con- 
vention s'accorda une dictature modératrice par les 
décrets du 5 et du 1 3 fructidor (22 et 3o août 1793), 
dont l'un établissait la réélection et dont l'autre en 
fixait le mode. Mais ces deux décrets exceptionnels 
furent soumis à la ratification des assemblées pri- 
maires en même temps que l'acte constitutionnel. 

Le parti royaliste fut pris au dépourvu par les 



162 CHAPITRE XI. 

décrets de fructidor. Il espérait entrer dans le gou- 
vernement par les conseils , dans les conseils par les 
élections , et opérer le changement de régime lors- 
qu'il serait constitué en puissance. Il se déchaîna 
contre la Convention. Le Comité royaliste de Paris, 
dont l'agent était un homme assez obscur nommé Le- 
maître, les journalistes, les meneurs des sections, 
se coalisèrent. Ils n'eurent pas de peine à se donner 
l'appui de l'opinion, dont ils se faisaient les seuls 
organes ; ils accusèrent la Convention de perpétuer 
son pouvoir et d'attenter à la souveraineté du peu- 
ple. Les principaux partisans des deux tiers, Louvet, 
Daunou, Chénier, ne furent point ménagés, et tous 
les préparatifs d'un grand mouvement eurent lieu. 
Le faubourg Saint-Germain, naguère désert, se rem- 
plissait de jour en jour; les émigrés arrivaient en 
foule, et les conjurés, déguisant assez peu leurs des- 
seins, avaient adopté l'uniforme des chouans. 

La Convention , voyant grossir l'orage , chercha 
son soutien dans l'armée, qui était alors la classe 
républicaine, et elle forma un camp sous Paris. Le 
peuple avait été licencié , et les royalistes s'étaient 
emparés de la bourgeoisie. Sur ces entrefaites, les 
assemblées primaires se réunirent, le 20 fructidor, 
pour délibérer sur l'acte constitutionnel et sur les 
décrets des deux tiers , qui devaient être adop- 



BU 1« PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 163 

tés ou rejetés ensemble. La section Lepelletier 
(anciennement Filles -Saint-Thomas) fut le centre 
de toutes les autres. Sur sa proposition, on décida 
que les pouvoirs de toute autorité constituante ces- 
saient en présence du peuple assemblé. La section 
Lepelletier, dirigée par Richer-Serizy, la Harpe, 
Lacretelle jeune , Vaublanc, etc., s'occupa d'orga- 
niser le gouvernement insurrectionnel , sous le nom 
de Comité central. Ce comité devait remplacer en 
vendémiaire , contre la Convention , le Comité du 
10 août contre le trône, et du 3i mai , contre les 
Girondins. La majorité des sections adopta cette me- 
sure, qui fut cassée par la Convention, dont le décret 
fut cassé à son tour par la majorité des sections. 
La lutte devint tout à fait ouverte; et dans Paris 
l'on sépara l'acte constitutionnel, qui fut adopté, des 
décrets de réélection, que l'on rejeta. 

Le I er vendémiaire, la Convention proclama l'ac- 
ceptation des décrets par le plus grand nombre des 
assemblées primaires de France. Les sections se 
réunirent de nouveau pour nommer les électeurs 
qui devaient choisir les membres de la législa- 
ture. Le 10, elles arrêtèrent que les électeurs s'as- 
sembleraient au Théâtre-Français (il se trouvait 
au-delà des ponts), qu'ils y seraient conduits par 
la force armée des sections qui jurerait de les défen- 



164 CHAPITRE XL 

dre jusqu'à la mort. En effet, le 1 1 , les électeur* 
se constituèrent sous la présidence du duc de Niver- 
nois , et sous la garde de quelques détachements de 
chasseurs et de grenadiers. 

La Convention, avertie par le danger, se mit en 
permanence, appela autour de son enceinte les trou- 
pes du camp des Sablons, et concentra ses pouvoirs 
dans un comité de cinq membres, qui fut chargé 
de toutes les mesures de salut public. Ces membres 
étaient. Colombel , Barras , Daunou , Letourneur et 
Merlin de Douai. Depuis quelque temps, les révolu- 
tionnaires n'étaient plus à craindre, et l'on avait re- 
lâché tous ceux qui avaient été emprisonnés pour 
les événements de prairial. On enrégimenta, sous 
le nom de bataillon des patriotes de 89, environ 
quinze ou dix-huit cents d'entre eux, qui avaient été 
poursuivis, dans les départements ou à Paris , par 
les réactionnaires. Le 11 au soir, la Convention en- 
voya dissoudre, par la force, l'assemblée des élec- 
teurs, qui s'était déjà séparée en s'ajournant au len- 
demain. 

Dans la nuit du 1 1 , le décret qui dissolvait le 
collège des électeurs et qui armait le batadlon des 
patriotes de 89 excita la plus grande agitation. On 
battait la générale; la section Lepelletier tonna con- 
tre le despotisme de la Convention, contre le retour 






DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 165 

de la terreur, et pendant toute la journée du 12 elle 
disposa les autres sections à combattre. Le soir, la 
Convention, non moins agitée elle-même, se décida 
à prendre l'initiative, à cerner la section insurrec- 
tionnelle, et à finir la crise en la désarmant. Le géné- 
ral de l'intérieur Menou et le représentant Laporte 
furent chargés de cette mission . Le chef- lieu des sec- 
tionnâmes était au couvent de Filles-Saint-Thomas, 
devant lequel ils avaient environ sept ou huit cents 
hommes en bataille. Ils furent cernés par des forces 
supérieures, en flanc par les boulevards, et en face 
du côté de la rue Vivienne. Au lieu de les désarmer, 
les chefs de l'expédition parlementèrent avec eux. 
Il fut convenu qu'on se retirerait de part et d'au- 
tre ; mais à peine les troupes conventionnelles fu- 
rent-elles parties que les sectionnaires revinrent en 
force. Ce fut pour eux une véritable victoire, qui 
fut exagérée dans Paris, comme il arrive toujours, 
qui exalta leurs partisans, augmenta leur nombre 
et leur donna le courage d'attaquer la Convention 
le lendemain. 

Celle-ci apprit à onze heures du soir l'issue de 
cette expédition et le dangereux effet qu'elle avait 
produit. Aussitôt elle destitua Menou, et donna le 
commandement de la force armée à Barras, général 
du 9 thermidor. Barras demanda pour second, au 



166 CHAPITRE XI. 

comité des cinq, un jeune officier qui s'était distin- 
gué au siège de Toulon, destitué parle réactionnaire 
Aubry, homme de tête et de résolution, capable de 
servir la république dans un tel moment de péril. Ce 
jeune officier était Bonaparte; il parut devant le 
comité, et rien en lui n'annonçait encore ses éton- 
nantes destinées. Peu homme de parti, appelé pour 
la première fois sur cette grande scène, il avait dans 
sa contenance quelque chose de timide et de mal 
assuré, qu'il perdit dans les préparatifs et dans le 
feu de la bataille. Il fit venir en toute hâte les pièces 
d'artillerie du camp des Sablons, et il les disposa 
ainsi que les cinq mille hommes de l'armée conven- 
tionnelle, sur tous les points par où l'on pouvait 
être assailli. Le i3 vendémiaire, vers midi, l'enceinte 
de la Convention avait l'aspect d'une place forte 
qu'il fallait prendre d'assaut. La ligne de défense 
s'étendait : sur le côté des Tuileries qui longe la ri- 
vière, depuis le Pont-Neuf jusqu'au Pont Louis XV; 
sur le côté opposé , dans toutes les petites rues qui 
débouchent sur celle Saint-Honoré, depuis celles 
de Rohan , de l'Echelle , du cul-de-sac Dauphin , 
jusqu'à la place de la Révolution. En face, le Lou- 
vre , le jardin de l'Infante, le Carrousel, étaient 
garnis decanons;et, par derrière, le Pont-Tournant 
et la place de la Révolution formaient un parc de 



DU 1" PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 167 

I réserve. C'est dans cet état que la Convention atten- 
I dit les insurgés. 

Ceux-ci la cernèrent bientôt sur plusieurs points- 
I Ils avaient environ quarante mille hommes sous les 
! armes, commandés par les généraux Danican , Du- 
1 houx et l'ex-garde du corps Lafond. Les trente-deux 
1 sections, qui formaient la majorité, avaient fourni 
I leur contingent militaire. Parmi les seize autres, plu- 
I sieurs sections des faubourgs avaient leurs troupes 
1 dans le bataillon de 89. Quelques-unes envoyèrent 
I du secours pendant l'action, comme celles des Quinze 
]i Vingts et de Montreuil; d'autres ne le purent pas, 
1 quoique bien disposées, comme celle de Popincourt; 
I enfin d'autres restèrent neutres, comme celle de Vln- 
| divisibilité. De deux heures à trois, le général Car- 
I Jeaux, qui occupait le Pont-Neuf avec quatre cents 
I hommes et deux pièces de quatre, fut entouré par 
I plusieurs colonnes de sectionnaires , qui l'obligèrent 
[ de se replier jusqu'au Louvre. Cet avantage enhardit 
I les insurgés, qui étaient en force sur tous les points. 
I Le général Danican somma la Convention de faire 
étirer ses troupes et de désarmer les terroristes. Le 
1 parlementaire, introduit dans l'assemblée les yeux 

fermés, y jeta d'abord quelque trouble par sa mis- 
| sion. Plusieurs membres se déclarèrent pour des 

mesures de conciliation. Boissy-d'Anglas fut d'avis 



r68 CHAPITRE XI. 

d'entrer en conférence avec Danican ; Gamon pro- 
posa une proclamation dans laquelle on engageait 
les citoyens à se retirer, en leur promettant de dé- 
sarmer ensuite le bataillon de 89. Cette adresse aux 
sections excita les plus violents murmures. Chénier 
s'élança à la tribune. « Je suis étonné, dit-il, qu'on 
ce vienne nous entretenir de ce que demandent les 
« sections en révolte. Il n'y a point de transaction; 
« il n'y a pour la Convention nationale que la 
« victoire ou la mort! » Lanjuinais voulut soutenir 
cette adresse , en faisant valoir l'imminence et les 
malheurs de la guerre civile; mais la Convention ne 
voulut pas l'entendre , et, sur la motion de Fer- 
mond, elle passa à l'ordre du jour. Les débats 
continuèrent pendant quelque temps encore sur les 
mesures de paix ou de guerre avec les sections, lors- 
qu'on entendit, vers quatre heures et demie , plu- 
sieurs décharges de mousqueterie, qui firent cesser 
toute délibération. On apporta sept cents fusils, et 
les conventionnels s'armèrent comme corps de ré- 
serve. 

Le combat s'était engagé dans la rue Saint- 
TTonoré, dont les insurgés étaient maîtres. Les pre- 
miers coups partirent de l'hôtel de Noailles, et un 
feu meurtrier se prolongea sur toute cette ligne. 
Peu d'instants après, sur l'autre flanc , deux colon- 






DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 169 

nés fortes d'environ quatre mille sectionnaires , 
commandées par le comte de Maulevrier, débou- 
chèrent par les quais et attaquèrent le Pont- 
Royal. La bataille fut alors générale ; mais elle ne 
pouvait pas durer longtemps; la place était trop 
bien défendue pour être prise d'assaut. Après 
une heure de combat, les sectionnaires furent dé- 
busqués de Saint-Roch et de la rue Saint-Honoré 
pa • le canon de la Convention et par le bataillon 
des patriotes. La colonne du Pont-Royal essuya en 
tête et en écharpe , par le pont et par les quais, 
trois décharges d'artillerie qui rébranlèrent et la 
mirent en pleine déroute. A sept heures, les troupes 
conventionnelles, victorieuses sur tous les points, 
prirent l'offensive; à neuf heures elles avaient dé- 
logé les sectionnaires du théâtre de la République 
et des postes qu'ils occupaient encore dans le voi- 
sinage du Palais-Royal. Ils se disposaient à faire 
des barricades pendant la nuit , et l'on tira dans 
la rue de la Loi (Richelieu) plusieurs volées de 
canon pour empêcher les travaux. Le lendemain 
i4> les troupes conventionnelles désarmèrent la 
section Lepelletier, et firent rentrer les autres dans 
Tordre. 

L'Assemblée, qui n'avait combattu que pour se dé- 
fendre, montra une habile modération. Le i3ven- 

10 



170 CHAPITRE XI. 

démiaire fut le 10 août des royalistes contre la ré- 
publique , si ce n'est que la Convention résista à 
la bourgoisie beaucoup mieux. que le trône aux fau- 
bourgs. La position dans laquelle se trouvait la 
France contribua beaucoup à cette victoire. On 
voulait, dans ce moment, une république sans 
gouvernement révolutionnaire, un régime modéré 
sans contre-révolution. La Convention , qui était 
une puissance médiatrice , également prononcée 
contre la domination exclusive de la classe infé- 
rieure , qu'elle avait repoussée en prairial , et la 
domination réactionnaire de la bourgeoisie , qu'elle 
repoussait en vendémiaire , paraissait seule capable 
de satisfaire ce double besoin et de faire cesser 
entre les partis Fétat de guerre, qui se prolonge 
par leur passage alternatif au gouvernement. Cette 
situation lui donna, autant que ses propres dan- 
gers, le courage de la résistance et l'avantage de la 
victoire. Les sections ne pouvaient pas la surpren- 
dre, et pouvaient encore moins la prendre d'as- 
saut. 

Après les événements de vendémiaire, la Con- 
vention s'occupa de former les conseils et le Direc- 
toire. Le tiers, librement cboisi , l'avait été clans 
le sens des réactionnaires. Quelques convention- 
nels, à la tête desquels était Tallien, proposèrent 



DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 171 

d'annuler les élections de ce tiers, et voulurent sus- 
pendre quelque temps encore le gouvernement cons- 
titutionnel. Thibaudeau déjoua leur dessein avec 
beaucoup de courage et d'éloquence. Le parti con- 
ventionnel entier se rangea de son avis. Il repous- 
sait tout arbitraire superflu , et se montrait im- 
patient de sortir d'un état provisoire qui durait 
depuis trois années. La Convention s'établit en 
assemblée électorale nationale pour compléter 
dans son sein les deux tiers. Elle forma ensuite les 
conseils : celui des Anciens, des deux cent cinquante 
membres , qui , selon le vœu de la nouvelle loi , 
avaient quarante ans accomplis; celui des Cinii- 
Cents, de tous les autres. Les conseils se constituè- 
rent aux Tuileries. Il s'agit alors de former, le gou- 
vernement. 

L'attaque de vendémiaire était toute récente; et 
le parti républicain, redoutant surtout la contre- 
révolution , convint de ne choisir les direc- 
teurs que parmi les conventionnels, et de plus 
parmi ceux qui avaient voté la mort du roi. Quel- 
ques membres des plus influents, au nombre des- 
quels était Daunou , combattirent cette opinion , 
qui limitait les choix et conservait un caractère 
dictatorial et révolutionnaire au gouvernement ; 
mais elle l'emporta. Les conventionnels élus furent 



172 CHAPITRE XI. 

la Réveillère-Lépeaux, investi d'une confiance gé- 
nérale à cause de sa conduite courageuse au 3 1 mai, 
de sa probité et de sa modération; Sieyès, la 
plus grande réputation de l'époque; Rewbell, qui 
avait une rare activité administrative; Letour- 
neur , l'un des membres de la commission des cinq 
dans la dernière crise; et Barras, porté pour ses 
deux bonnes fortunes de thermidor et de vendé- 
miaire. Sieyès , qui n'avait pas voulu faire partie 
de la commission législative des onze, ne voulut 
point entrer non plus dans le Directoire. On ne 
sait si ce fut par calcul ou par antipathie insur- 
montable pour Rewbell. Il fut remplacé par Car- 
not , le seul des membres de l'ancien comité qu'on 
eût ménagé à cause de sa pureté politique et de 
sa grande participation aux victoires de la Répu- 
blique. Le 4 brumaire, la Convention porta une 
loi d'amnistie, pour rentrer dans le gouvernement 
légal , changea le nom de la place de la Révolution 
en celui de la place de la Concorde , et déclara sa 
session terminée. 

La Convention dura trois années , du 1 1 sep- 
tembre 1792 jusqu'au 26 octobre 1795 (4 bru- 
maire an IV). Elle suivit plusieurs directions. 
Pendant les six premiers mois de son existence, 
elle* fut entraînée dans la lutte qui s'éleva entre 



DU 1 er PRAIRIAL AU 4 BRUMAIRE AN IV. 173 

le parti légal de la Gironde et le parti révolution- 
naire de la Montagne. Celui-ci l'emporta depuis le 
3i mai 1793 jusqu'au 9 thermidor an II (26 juil- 
let 1794). La Convention obéit alors au gouver- 
nement du Comité de salut public , qui ruina d'a- 
bord ses anciens alliés de la Commune et de la 
Montagne, et qui périt ensuite par ses propres 
divisions. Du 9 thermidor jusqu'au mois de bru- 
maire an IV, la Convention vainquit le parti ré- 
volutionnaire et le parti royaliste, et chercha à éta- 
blir la république modérée malgré l'un et l'autre. 
Pendant cette longue et terrible époque, la vio- 
lence de la situation changea la Révolution en une 
guerre, et l'Assemblée en un champ de bataille. 
Chaque parti voulut établir sa domination par la 
victoire et l'assurer en fondant son système. Le 
parti girondin l'essaya et périt; le parti monta- 
gnard l'essaya et périt; le parti de la Commune 
l'essaya et périt; le parti de Robespierre l'essaya et 
périt. On ne put que vaincre, on ne put pas fonder. 
Le propre d'une pareille tempête était de renver- 
ser quiconque cherchait à s'asseoir. Tout fut pro- 
visoire, et la domination, et les hommes, et les 
partis, et les systèmes, parce qu'il n'y avait qu'une 
chose réelle et possible, la guerre. Il fallut un an 
au parti conventionnel, dès qu'il eut repris le 



10. 



174 CHAPITRE XI. 

pouvoir, pour ramener la Révolution à la situation 
légale ; et il ne le put que par deux victoires , celle 
de prairial et celle de vendémiaire. Mais alors la Con- 
vention étant revenue au point d'où elle était par- 
tie, et ayant rempli sa véritable mission, qui était 
d'instituer la République après l'avoir défendue, 
elle disparut de la scène du monde, qu'elle avait 
étonné et épouvanté. Pouvoir révolutionnaire, elle 
fiait au moment où l'ordre légal recommença. 






DIRECTOIRE EXÉCUTIF. 



. CHAPITRE XII. 

Depuis l'installation du Directoire, le 27 octobre 
1795, jusqu'au coup d'État du 18 fructidor an V 
(4 septembre 1797). 



Revue de la révolution. — Son second caractère de réorganisation; 
passage de la vie publique à la vie privée. — Les cinq directeurs; 
leurs travaux intérieurs. — Pacification de la Vendée. — Conspi- 
ration de Babeuf; dernière défaite du parti démagogique. — Flan 
de campagne contre l'Autriche; conquête de l'Italie par le géuéral 
Bonaparte; traité de Campo-Formio, la république française est 
reconnue, avec ses acquisitions et son entourage des républiques ba- 
tave, lombarde, ligurienne, qui prolongent son système en Europe. 
— Élections royalistes de l'an V; elles changent la situation de la 
république. — Nouvelle lutte entre le parti contre-révolutionnaire, 
ayant son siège dans les conseils, dans le club de Clicliy, dans les 
salons, et le parti conventionnel, posté au Directoire, dans le club 
deSalm et dans l'armée. — Coup d'État du 18 fructidor; le parti de 
vendémiaire est encore une fois battu. 



La Révolution française , qui avait détruit 1 an- 
cien gouvernement et bouleversé de fond en comble 
l'ancienne société, avait deux buts bien distincts, 
celui d'une constitution libre, et celui d'un état 



176 CHAPITRE XII. 

social plus perfectionné. Les six anne'es que nous 
venons de parcourir furent la recherche du gou- 
vernement de la part de chacune des classes qui 
composaient la nation française. Les privilégiés vou- 
lurent établir leur régime contre la cour et contre 
la bourgeoisie par le maintien des ordres et des états 
généraux ; la bourgeoisie voulut établir le sien con- 
tre les privilégiés et contre la multitude par la cons- 
titution de 1791, et la multitude voulut établir le 
sien contre tout le monde, par la constitution de 
[793. Aucun de ces gouvernements ne put se con- 
solider, parce que tous furent exclusifs. Mais, pen- 
dant leurs essais , chaque classe , momentanément 
dominatrice, détruisit dans les classes plus élevées ce 
qu'il y avait d'intolérant et ce qui devait s'opposer 
à la fondation de la nouvelle société française re- 
posant sur l'égalité des droits et les arrangements 
les plus équitables. 

Au moment où le Directoire succéda à la Con- 
vention, les luttes de classes se trouvèrent extrê- 
mement ralenties. Le haut de chacune d'elles for- 
mait un parti qui combattait encore pour la posses- 
sion et pour la forme du gouvernement; mais la 
masse de la nation , qui avait été si profondément 
ébranlée depuis 1789 jusqu'à 1795 , aspirait à s'as- 
seoir et à s'arranger d'après le nouvel ordre des 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 177 

choses. Cette époque vit finir un grand mouvement 
et en vit commencer un autre. La Révolution prit 
son second caractère, son caractère d'organisation 
civile et de repos intérieur, après l'agitation, l'im- 
mense travail et la démolition complète qui avaient 
rempli ses premières années. 

Cette seconde période fut remarquable en ce 
qu'elle parut une sorte d'abandon de la liberté. Les 
partis , ne pouvant plus la posséder d'une manière 
exclusive et durable, se découragèrent et se jetèrent 
de la vie publique dans la vie privée. Cette seconde 
période se divisa elle-même en deux époques : elle 
fut libérale pendant la première époque du Direc- 
toire et au commencement du Consulat, adminis- 
trative et militaire à la fin du Consulat et sous l'Em- 
pire. La Révolution alla en se matérialisant cbaque 
jour davantage; après avoir fait un peuple de sec- 
taires, elle fit un peuple de travailleurs, et puis un 
peuple de soldats. 

Déjà beaucoup d'illusions s'étaient perdues*; on 
avait passé par tant d'états différents et vécu si viU 
en si peu d'années, que toutes les idées étaient con- 
fondues et toutes les croyances ébranlées. Le règne 
de la classe moyenne et celui de la multitude avaient 
passé comme une rapide fantasmagorie. On était 
loin de cette France du 1 4 juillet, avec ses profon- 



178 CHAPITRE m 

des convictions, sa moralité généreuse, son assem- 
blée exerçant la toute-puissance au nom de la raison 
et dans l'intérêt de la liberté , ses magistratures po- 
pulaires, ses gardes bourgeoises, ses dehors animés, 
brillants, associant l'amour de la loi à celui de l'indé- 
pendance. On était loin de la France plus rembrunie 
et plus orageuse du 10 août, où une seule classe 
avait occupé le gouvernement et la société et y avail 
porté son langage , ses manières , son costume , 
l'agitation de ses craintes, le fanatisme de ses idées, 
les défiances et le régime de sa position. Alors on 
avait vu la vie publique remplacer entièrement la 
vie privée , la République offrir tour à tour l'aspect 
d'une assemblée et d'un camp, les riches soumis aux 
pauvres, et les croyances de la démocratie à coté 
de l'administration sombre et déguenillée du peuple. 
A chacune de ces époques, on avait été fortemein 
attaché à quelque idée : d'abord à la liberté et à 
la monarchie constitutionnelle; en dernier lieu, à 
l'égalité, à la fraternité ', à la république. Mais au 
commencement du Directoire on ne croyait plus à 
rien et , pendant le grand naufrage des partis , tout 
avait pris fin , et les nobles attachements de la bour- 
geoisie et les espérances passionnées du peuple. 

On sortait affaibli et froissé de cette furieuse tour- 
mente; et chacun, se rappelant l'existence politique 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR An \r. 179 

avec effroi, se jeta d'une manière effrénée vers les 
plasirs et les relations de l'existence privée , si long- 
temps suspendue. Les bals, les festins, les dissipa- 
tions licencieuses, les équipages, reparurent avec 
plus de vogue que jamais; ce fut la réaction des ha- 
bitudes de l'ancien régime. Le règne des sans-cu- 
lottes ramena la domination des riches; les clubs 
firent renaître les salons. Du reste, il n'était guère 
possible que ce premier symptôme de la reprise de 
la civilisation nouvelle ne fût point aussi désordonné. 
Les mœurs directoriales étaient le produit d'une 
autre société, qui devait reparaître avant que la 
société nouvelle eût réglé ses rapports et fait ses 
propres mœurs. Dans cette transition, le luxe devait 
taire naître le travail; l'agiotage se mêler au com- 
merce; les salons amener le rapprochement des 
partis, qui ne pouvaient se souffrir que par la vie 
privée; enfin, la civilisation recommencer la liberté. 
La situation de la république était décourageante 
au moment de l'installation du Directoire. Iln'exis- 
tait aucun élément d'ordre et d'administration. Il 
n'y avait point d'argent dans le trésor public : les 
courriers étaient souvent relardés faute de la somme 
modique nécessaire pour les faire partir. Au de- 
dans, l'anarchie et le malaise étaient partout; le 
papier-monnaie, parvenu au dernier degré de ses 






180 CHAPITRE XII. 

émissions et son discrédit , détruisait toute con- 
fiance et tout commerce; la famine se prolongeait, 
chacun refusant de vendre ses denrées , car c'eût 
été les donner; les arsenaux étaient épuisés ou 
presque vides. Au dehors, les armées étaient sans 
caissons, sans chevaux, sans approvisionnements; 
les soldats étaient nus , et les généraux manquaient 
souvent de leur solde de huit francs numéraire par 
mois, supplément indispensable, quoique bien mo- 
dique, de leur solde en assignats. Enfin, les troupes, 
mécontentes et perdant leur discipline à cause de 
leurs besoins , étaient de nouveau battues et sur la 
défensive. 

Cette crise s 'était déclarée après la chute du Co- 
mité de salut public. Celui-ci avait pourvu aux né- 
cessités , tant de l'armée que de l'intérieur, par les 
réquisitions et le maximum. Personne n'avait osé 
se soustraire à ce régime financier, qui rendait les 
riches et les commerçants tributaires des soldats et 
de la multitude, et à cette époque les denrées n'a- 
vaient pas été enfouies. Mais depuis, la violence 
et la confiscation n'existant plus , et la disette ayant 
continué à se faire sentir, les armées comme le peuple 
avaient souffert d'une pénurie, qu'augmentait encore 
la réaction contre le maximum. Le système de la 
Convention avait consisté , en économie politique, 






DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN Y. 181 

dans la consommation d'un immense capital , re- 
présenté par les assignats. Cette assemblée avait été 
un gouvernement riche , qui s'était ruiné à défendre 
la révolution. Une vaste partie du territoire fran- 
çais , consistant en domaines de la couronne , en 
biens du haut clergé , du clergé régulier et de la 
noblesse émigrée, avait été vendue; et le produit 
avait servi à l'entretien du peuple, qui travaillait 
peu, et à la défense extérieure de la république 
par les armées. Plus de huit milliards d'assignats 
avaient été émis avant le 9 thermidor, et depuis cette 
époque on avait ajouté trente milliards à cette somme 
déjà si énorme. On ne pouvait plus continuer un tel 
système; il fallait recommencer le travail et revenir 
à la monnaie réelle. 

Les hommes chargés de remédier à une ausn 
grande désorganisation étaient la plupart ordinaires; 
mais ils se mirent à l'œuvre avec ardeur, courage et 
bon sens. « Lorsque les directeurs, dit M. Baiileul, 
« entrèrent dans le Luxembourg, il n'y avait pas 
« un meuble. Dans un cabinet, autour d'une petite 
« table boiteuse, l'un des pieds étant rongé de vé- 
« tusté, sur laquelle table ils déposèrent un cahier de 

1 Examens critiques des considérations de madame de Staël sur la 
Révolution française, par M. J.-Ch. Baiileul, ancien député, tom. II, 
p. 275 et 281. 

RBVOL. FRANÇAISE. T. II. Il 



182 CHAPITRE XII. 

« papier à lettres et une écritoireà calumet, qu'heu- 
« reusement ils avaient eu la précaution de prendre 
« au Comité de salut public, assis, sur quatre chaises 
« de paille, en face de quelques bûches mal allu- 
« mées , le tout emprunté au concierge Dupont, qui 
« croirait que c'est dans cet équipage que les mem- 
« bres du nouveau gouvernement, après avoir exa- 
« miné toutes les difficultés, je dirai plus, toute 
« l'horreur de leur situation , arrêtèrent qu'ils fe- 
« raient face à tous les obstacles , qu'ils périraient, 
« ou qu'ils sortiraient la France de l'abîme où elle 
« était plongée ! . . . Il rédigèrent sur une feuille de 
« papier à lettres l'acte par lequel ils osèrent se dé- 
« clarer constitués; acte qu'ils adressèrent aussitôt 
« aux chambres législatives. » 

Les directeurs se distribuèrent ensuite le travail. 
Ils consultèrent les motifs qui les avaient fait choisir 
par le parti conventionnel. Rewbell, doué d'une ac- 
tivité très grande , homme de loi , versé dans l'admi- 
nistration et les affaires, eut dans son département 
la justice , les finances et les relations extérieures. 
Il devint bientôt, à cause de son habileté ou de 
son caractère impérieux , le faiseur général civil 
du Directoire. Barras n'avait aucune connaissance 
spéciale : son esprit était médiocre et de peu de 
ressources; ses habitudes paresseuses. Dans un mo- 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 183 

ment de danger, il était propre, par sa résolution, à 
un coup de main semblable à celui de thermidor ou 
de vendémiaire. Uniquement capable, en un temps 
ordinaire, de surveiller les partis, dont il pou- 
vait mieux qu'un autre connaître les intrigues , il 
fut chargé de la police. Cet emploi lui convenait 
d'autant plus, qu'il était souple, insinuant, sans 
attachement à aucune secte politique, et qu'il avait 
des liaisons de révolutionnaire par sa conduite, 
tandis que sa naissance l'abouchait avec les aristo- 
crates. Barras se chargea aussi de la représentation 
du Directoire, et il établit au Luxembourg une 
sorte de régence républicaine. Le pur, le modéré la 
: Réveillère , que sa douceur, mêlée de courage, 
i que ses sincères attachements pour la république et 
pour les mesures légales avaient fait porter au Direc- 
toire d'un élan commun de l'assemblée et de l'opi- 
nion, eut dans ses attributions la partie morale, l'é- 
! ducation, les sciences, les arts, les manufactures, 
etc. Letourneur, ancien officier d'artillerie, membre 
du Comité de salut public dans les derniers temps de 
la Convention , avait été nommé pour diriger la 
guerre. Mais dès que Carnoteut été choisi, au refus 
de Sieyès, il prit la conduite des opérations militaires, 
et laissa à son collègue Letourneur la marine et les 
I colonies. Sa grande capacité et son caractère résolu 



184 CHAPITRE XII. 

lui donnèrent la haute main dans cette partie. Le- 
tourneur s'attacha à lui, comme la Réveillère à 
Rewbell, et Barras fut entre deux. Dans ce moment, 
les directeurs s'occupèrent avec le plus grand accord 
de la réparation et du bien-être de l'Etat. 

Les directeurs suivirent franchement la route que 
leur traçait la constitution. Après avoir assis le pou- 
voir au centre de la république, ils l'organisèrent 
dans les départements, et ils établirent, autant 
qu'ils purent , une correspondance de but entre les 
administrations particulières et la leur. Placés entre 
les deux partis exclusifs et mécontents de prairial 
et de vendémiaire , ils s'appliquèrent, par une con- 
duite décidée , à les assujettir à un ordre de choses 
qui tenait le milieu entre leurs prétentions extrêmes. 
Ils cherchèrent à ranimer l'esprit généreux des pre- 
mières années de la révolution. « Vous, écrivirent- 
« ils à leurs agents , que nous appelons pour par- 
te tager nos travaux , vous qui devez avec nous faire 
« marcher cette constitution républicaine, votre 
« première vertu , votre premier sentiment doit être 
« cette volonté bien prononcée , cette foi patrio- 
te tique qui a fait aussi ses heureux enthousiastes et 
« produit ses miracles. Tout sera fait quand, par 
« vos soins, ce sincère amour de la liberté qui sano 
« tifia l'aurore de la révolution viendra ranimer le 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN Y. 185 

« cœur de tous les Français. Les couleurs de la li- 
« berté flottant sur toutes les maisons, la devise ré- 
« publicaine écrite sur toutes les portes, présentent 
« sans doute un spectacle bien intéressant. Obte- 
« nez davantage : avancez le jour où le nom sacré 
« de la république sera gravé volontairement dans 
« tous les cœurs. » 

Dans peu de temps la conduite ferme et sage 
du nouveau gouvernement rétablit un peu de con- 
fiance, et ramena l'abondance. La circulation des 
subsistances fut assurée; et au bout d'un mois le 
Directoire se déchargea de l'approvisionnement de 
Paris, qui se fit tout seul. L'immense activité créée 
par la révolution commença à se porter vers l'in- 
dustrie et l'agriculture. Une partie de la population 
quitta les clubs et les places publiques pour les 
ateliers et les champs; alors se ressentit le bienfait 
d'une révolution qui , ayant détruit les corporations, 
morcelé la propriété, aboli les privilèges, quadruplé 
les moyens de civilisation , devait rapidement pro- 
duire un bien-être prodigieux en France. Le Di- 
rectoire favorisa ce mouvement de travail par des 
institutions salutaires. Il rétablit les expositions 
publiques de l'industrie et perfectionna le système 
d'instruction décrété sous la Convention. L'institut 
national, les écoles primaires, centrales et normales, 



186 CHAPITRE XII. 

formèrent un ensemble d'institutions républicaines. 
Le directeur la Réveillère, chargé de la partie morale 
du gouvernement, voulut alors fonder, sous le nom 
de Théophilanthropie , le culte déiste, que le Comité 
de salut public avait inutilement essayé d'établir par 
la fête de VËtre suprême. Il lui donna des temples, 
des chants, des formules et une sorte de liturgie : 
mais une pareille croyance ne pouvait être qu'indivi- 
duelle, et ne pouvait pas longtemps rester publi- 
que. On se moqua beaucoup des théophilanthropes. 
dont le culte choquait également la foi des chré- 
tiens et l'incrédulité des révolutionnaires. Aussi, 
poursuivie par le ridicule, disparut-elle bientôt 
comme culte et ne se conserva-t-elle que comme 
opinion. Il resta des déistes, mais il n'y eut plus de 
théophilanthropes . 

Le Directoire, pressé par le besoin d'argent et 
par le désastreux état des finances , recourut à des 
moyens peu réguliers. Il avait vendu ou engagé les 
effets les plus précieux du Garde-Meuble pour sub- 
venir aux nécessités les plus urgentes. Il restait en- 
core des biens nationaux ; mais ils se vendaient mal 
et en assignats. Le Directoire proposa un emprunt 
forcé, que les conseils décrétèrent : c'était un reste 
de mesure révolutionnaire à l'égard des riches; 
mais, ayant été accordée en tâtonnant et conduite 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN T. 187 

sans autorité , cette mesure ne réussit pas. Le Direc- 
toire essaya alors de rajeunir le papier-monnaie; il 
proposa des mandats territoriaux; qui devaient être 
employés à retirer les assignats en circulation, sur 
le pied de trente pour un, et à faire fonction de 
monnaie. Les mandats territoriaux furent décrétés 
par les conseils jusqu'à la valeur de deux milliards 
quatre cents millions. Ils eurent l'avantage de pou- 
voir être échangés, sur-le-champ et par l'effet de leur 
présentation, avec les domaines nationaux qui les 
représentaient. Ils en firent vendre beaucoup, et de 
cette manière ils achevèrent la mission révolution- 
naire des assignats , dont ils furent la seconde pé- 
riode. Ils procurèrent au Directoire une ressource 
momentanée; mais ils se discréditèrent aussi, et 
conduisirent insensiblement à la banquette, qui 
fut le passage du papier à la monnaie. 

La situation militaire de la république n'était 
pas brillante : il y avait eu, à la fin de la Conven- 
tion, un ralentissement de victoires. La position équi- 
voque et la faiblesse de l'autorité centrale, autant que 
la pénurie, avaient relâché la discipline des troupes. 
D'ailleurs les généraux étaient disposés à l'insubor- 
dination, pour peu qu'ils eussent signalé leur com- 
mandement par des victoires et qu'ils ne fussent 
pas contenus par un gouvernement énergique. La 



188 CHAPITRE XII. 

Convention avait chargé Pichegru et Jourdan , l'un 
à la tête de l'armée du Rhin , l'autre avec celle de 
Sambre-et -Meuse, de cerner Mayence et de s'en 
rendre maîtres, afin d'occuper toute la ligne du 
Rhin. Pichegru fit complètement manquer ce pro- 
jet : quoique revêtu de toute la confiance de la ré- 
publique et jouissant d'une très grande renommée 
militaire, il noua des trames contre- révolutionnaires 
avec le prince de Condé : mais ils ne purent pas 
s'entendre. Pichegru engageait le prince émigré à 
pénétrer en France avec ses troupes , par la Suisse 
ou par le Rhin, lui promettant son inaction, la seule 
chose qui dépendît de lui. Le prince exigeait au préa- 
lable que Pichegru fît arborer le drapeau blanc à 
son armée, qui était toute républicaine. Cette hési- 
tation nuisit sans doute aux projets des réaction- 
naires, qui préparaient la conspiration de vendé- 
miaire. Mais Pichegru voulut , de manière ou 
d'autre, servir ses nouveaux alliés aux dépens de 
sa patrie, se fit battre à Heidelberg, compromit 
l'armée de Jourdan, évacua Manheim, leva le siège 
de Mayence avec des pertes considérables, et exposa 
cette frontière. 

Le Directoire trouva le Rhin ouvert du côté de 
Mayence; la guerre de la Vendée rallumée; les cotes 
de l'Océan et de la Hollande menacées d'une des- 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 189 

centede la part de l'Angleterre; enfin l'armée d'Italie 
qui, manquant de tout, soutenait mal la défensive 
sous Schérer et sous Rellermann. Carnot prépara un 
nouveau plan de campagne, qui devait cette fois por- 
ter les armées de la république au cœur même des 
États ennemis. Bonaparte, nommé général de l'inté- 
rieur après les journées de vendémiaire, fut mis à la 
tête de l'armée d'Italie; Jourdan conserva le comman- 
dement de l'armée de Sambre-et-Meuse, et Moreau 
eut celui de l'armée du Rbin, à la place de Piche- 
gru. Celui-ci, dont le Directoire suspectait la tra- 
hison sans en être assuré, reçut l'offre de l'ambassade 
de Suède, qu'il refusa pour se rendre à Arbois, sa 
patrie. Les trois grandes armées, placées sous les 
ordres de Bonaparte, de Jourdan et de Moreau, de- 
vaient attaquer la monarchie autrichienne par l'Italie 
et par l'Allemagne, se joindre au débouché du Tyrol 
et marcher sur Vienne en s'échelonnant. Les géné- 
raux se disposèrent à exécuter ce vaste mouvement , 
qui en réussissant rendait la république maîtresse 
du chef-lieu de la coalition sur le continent. 

Le Directoire donna au général Hoche le comman- 
dement des côtes de l'Océan, et le chargea de finir 
la guerre de la Vendée. Hoche changea le système 
de guerre employé par ses prédécesseurs. La Ven- 
dée était disposée à la soumission. Ses victoires des 

n. 



190 CHAPITRE XII. 

premiers temps n'avaient pas amené le triomphe de 
sa cause ; les défaites et la mauvaise fortune l'avaient 
exposée aux ravages et aux incendies. Les insurgés, 
irréparablement abattus par le désastre de Savenay , 
par la perte de leurs principaux chefs, de leurs meil- 
leurs soldats, par le système dévastateur des colonnes 
infernales, ne demandaient qu'à bien vivre avec la 
république. La guerre ne tenait plus qu'à quelques 
chefs, à Charette, à Stofflet, etc. Hoche comprit 
qu'il fallait détacher d'eux la masse par des conces- 
sions , et les abattre ensuite ; il sépara avec habileté 
la cause royale de la cause religieuse, et se servit 
des prêtres contre les généraux en montrant beau- 
coup d'indulgence pour le culte catholique. Il fit 
battre le pays par quatre fortes colonnes , enleva aux 
habitants leurs bestiaux, et ne les leur rendit qu'au 
prix de leurs armes ; il ne donna aucun relâche aux 
partis armés, vainquit Charette en plusieurs ren- 
contres, le poursuivit de retraite en retraite, et finit 
par s'emparer de lui. Stofflet voulut relever sur son 
territoire l'étendard vendéen ; mais il fut livré aux 
républicains. Ces deux chefs, qui avaient vu com- 
mencer l'insurrection, assistèrent à sa fin. Ils pé- 
rirent avec courage, Stofflet à Angers, Charette à 
Nantes, après avoir développé un caractère et des 
talents dignes d'un plus vaste théâtre. 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN T. 191 

Hoche pacifia également la Bretagne. Le Mor- 
bihan était occupé par de nombreuses bandes de 
chouans, qui composaient une association formi- 
dable, dont le principal chef était Georges Cadoudal: 
sans tenir la campagne, elles maîtrisaient le pays. Ho- 
che tourna contre elles toutes ses forces et toute son 
activité; il les eut bientôt ou détruites ou lassées. La 
plupart de leurs chefs quittèrent les armes, et se ré- 
fugièrent en Angleterre. Le Directoire, en appre- 
nant ces heureuses pacifications annonça , le 28 mes- 
sidor (juin 1796), aux deux Conseils, par un 
message, que cette guerre civile était définitivement 
terminée. 

C'est ainsi que se passa l'hiver de Tan IV. Mais il 
était difficile que le Directoire ne fût point attaqué 
par les deux partis dont son existence empêchait la 
domination, les démocrates et les roylistes. Les pre- 
miers formaient une secte inflexible et entreprenante. 
Le 9 thermidor était pour eux une date de douleur 
et d'oppression; ils voulaient toujours établir l'é- 
galité absolue malgré les lois insurmontables de la 
nature, et la liberté démocratique malgré les condi- 
tions des vieux et grands Etats. Cette secte avait été 
vaincue de manière à ne plus pouvoir dominer. Le 
9 thermidor, elle avait été chassée du gouverne- 
ment; le 2 prairial, elle avait été dépossédée de son 






192 CHAPITRE XII. 

action sur la société : elle avait, perdu le pouvoir et 
les insurrections. Mais, quoique désorganisée et pros- 
crite, elle était loin d'avoir disparu; après la mau- 
vaise tentative des royalistes en vendémiaire, elle se 
releva de tout leur abaissement. 

Les démocrates rétablirent au Panthéon leur club, 
que le Directoire toléra pendant quelque temps; 
ils avaient pour chef Gracchus Babœuf, qui s'appe- 
lait lui-même le tribun du peuple. C'était un homme 
hardi, d'une imagination exaltée, d'un fanatisme 
de démocratie extraordinaire, et qui possédait une 
grande influence sur son parti. Il préparait, dans son 
journal ,au règne du bonheur commun. La société du 
Panthéon devint de jour en jour plus nombreuse et 
plus alarmante pour le Directoire, qui essaya d'a- 
bord de la contenir. Mais bientôt les séances se pro- 
longèrent dans la nuit; les démocrates s'y rendirent 
en armes et projetèrent de marcher contre le Direc- 
toire et les Conseils. Le Directoire se décida à les 
combattre ouvertement : il ferma, le 8 ventôse an IV 
(février 1796), la société du Panthéon, et le 9, il en 
avertit , par un message , le Corps législatif. 

Les démocrates , privés de leur lieu de rassem- 
blement, s'y prirent d'une autre manière : ils sédui- 
sirent la légion de police, qui était composée en 
grande partie d'anciens révolutionnaires, et, de 






DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN Y. 193 

concert avec elle, ils devaient détruire la constitution 
de Tan III. Le Directoire, instruit de cette nouvelle 
manœuvre, licencia la légion de police, qu'il fît dé- 
sarmer par les autres troupes dont il était sûr. Les 
conjurés, pris une seconde fois au dépourvu , s'ar- 
rêtèrent à un projet d'attaque et de soulèvement : 
ils formèrent un comité insurrecteur de salut pu- 
blic, qui communiquait par des agents secondaires 
avec le bas peuple des douze communes de Paris. 
Les membres de ce comité principal étaient Babceuf, 
lecbefdu complot; des ex-conventionnels, tels que 
Vadier, Amar, Cboudieu, Ricord, le représentant 
Drouet, les anciens généraux du comité décemviral , 
Rossignol, Parrein, Fyon, Lami. Beaucoup d'of- 
ficiers déplacés, les patriotes des départements 
réfugiés à Paris, et l'ancienne masse jacobine com- 
posaient l'armée de cette faction. Les cbefs se réu- 
nissaient souvent dans un lieu qu'ils nommaient le 
Temple de la Raison; ils y chantaient des complain- 
tes sur la mort de Robespierre, et ils y déploraient" 
la servitude du peuple. Ils pratiquèrent des intelli- 
gences avec les troupes du camp de Grenelle, admi- 
rent parmi eux un capitaine de ce camp, nomme 
Grisel, qu'ils crurent des leurs, et concertèrent tout 
pour l'attaque. 

Ils convinrent d'établir le bonheur commun , et 



194 CHAPITRE XII. 

pour cela de procéder à la distribution des biens , et 
de faire prévaloir le gouvernement des vrais , des 
purs, des absolus démocrates ; de créer une Conven- 
tion composée de soixante-huit Montagnards, reste 
des proscrits depuis la réaction d 3 thermidor , et de 
leur adjoindre un démocrate par département; en- 
fin, de partir des divers quartiers qu'ils s'étaient dis- 
tribués , et de marcher en même temps contre le Di- 
rectoire et contre les Conseils. Ils devaient, dans la 
nuit de l'insurrection, afficher deux placards conte- 
nant, l'un ces mots : Constitution de 1793, liberté, 
égalité, bonheur commun; l'autre cette déclaration : 
Ceux qui usurpent la souveraineté doivent être mis 
à mort par les hommes libres. Ils étaient prêts, les 
proclamations imprimées, le jour fixé, lorsqu'ils 
furent trahis par Grisel, comme il arrive dans le 
plus grand nombre des conspirations. 

Le 21 floréal (mai) , veille du jour fixé pour l'at- 
taque, les conjurés furent saisis dans leur concilia- 
bule. On trouva chez Babœuf le plan et toutes les 
pièces du complot. Le Directoire en avertît les Con- 
seils par un message, et il l'annonça au peuple dans 
une proclamation. Cette tentative bizarre, qui avait 
une teinte si prononcée de fanastisme, et qui ne de- 
vait être que la répétition du soulèvement de prai- 
rial sans ses moyens et ses espérances de succès , ins- 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 195 

pira un effroi profond. Les imaginations étaient en- 
core épouvantées de la domination récente des Jaco- 
bins. Babœuf, en conspirateur hardi, proposa la 
paix au Directoire , tout prisonnier qu'il était. 

« Regarderiez- vous au-dessous de vous , citoyens 
« directeurs, leur écrivit-il, de traiter avec moi de 
« puissance à puissance? Vous avez vu de quelle 
a vaste confiance je suis le centre ; vous avez vu que 
« mon parti peut bien balancer le votre; vous 
a avez vu quelles immenses ramifications y tiennent. 
« Je suis convaincu que cet aperçu vous a fait frém- 
ît bler. » 

Il finissait en leur disant : v Je ne vois qu'un 
a parti sage à prendre : déclarez qu'il n'y a point 
« eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes, en se 
a montrant grands et généreux, peuvent aujour- 
« d'hui sauver la patrie. Je vous réponds encore 
« que les patriotes vous couvriront de leurs corps; 
« les patriotes ne vous haïssent pas; ils n'ont haï que 
« vos actes impopulaires. Je vous donnerai aussi, 
« pour mon compte , une garantie aussi étendue que 
« l'est ma franchise perpétuelle. » Les directeurs, au 
lieu de cet accommodement , rendirent publique la 
lettre de Babœuf, et envoyèrent les conjurés devant 
la haute cour de Vendôme. 

Leurs partisans firent encore une tentative. Dans 



196 CHAPITRE XII. 

la nuit du i3 fructidor (août), vers onze heures du 
soir, ils marchèrent au nombre de six ou sept cents , 
armés de sabres et de pistolets, contre le Directoire, 
qu'ils trouvèrent défendu par sa garde. Ils se ren- 
dirent alors au camp de Grenelle , qu'ils espéraient 
gagner à cause des intelligences qu'ils s'y étaient 
ménagées. Le camp était endormi lorsque les con- 
jurés arrivèrent. Au cri de Qui vwe? des vedettes, 
ils répondirent : Vwe la République? vwe la Consti- 
tution de g3 ! Les sentinelles donnèrent l'alarme dans 
le camp. Les conjurés, comptant sur l'assistance 
d'un bataillon du Gard, qui avait été déplacé, mar- 
chèrent vers la tente du commandant Malo , qui fit 
sonner le boute-selle et monter ses dragons à demi 
vêtus sur leurs chevaux. Les conjurés, surpris de cette 
réception, se mirent faiblement en défense : ils fu- 
rent sabrés par les dragons, et mis en fuite après 
avoir laissé nombre de morts et de prisonniers sur 
le champ de bataille. Cette mauvaise expédition fut 
à peu près la dernière du parti : à chaque défaite il 
voyait diminuer ses forces et il acquérait la convie 
tion secrète que son règne était passé. L'entreprise 
de Grenelle fut très meurtrière pour lui ; outre ses 
pertes dans la mêlée, il en fit de considérables de- 
vant les commissions militaires , qui furent pour lui 
ce que les tribunaux révolutionnaires avaient été 









DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN Y. 197 

pour ses ennemis. La commission du camp de Gre- 
nelle condamna , en cinq fois, trente et un des con- 
jurés à la mort , trente à la déportation , vingt-cinq 
à la détention* 

Quelque temps après, la haute cour de Vendôme 
jugea Babœuf et ses complices, au nombre desquels 
étaient Amar, Vadier, Darthé , ancien secrétaire de 
Joseph Lebon. Ils ne se démentirent ni les uns ni les 
autres; ils parlèrent en hommes qui ne craignaient 
ni d'avouer leur but ni de mourir pour leur cause. 
Au commencement et à la fin de chaque audience, 
ils entonnaient la Marseillaise. Cet ancien chant de 
victoire, leur contenance assurée, frappaient les es- 
prits d'étonnement , et semblaient les rendre encore 
redoutables. Leurs femmes les avaient suivis au tri- 
bunal. Babœuf, en terminant sa défense, se tourna 
vers elles et dit quelles les suivraient jusque sur le 
Calvaire, parce que la cause de leur supplice ne 
saurait les faire rougir. La haute cour condamna à 
mort Babœuf et Darthé; en entendant leur sentence, 
ils se frappèrent l'un et l'autre d'un coup de poi- 
gnard. Babœuf fut le dernier chef du parti de l'an- 
cienne Commune et du Comité de salut public, qui 
s'étaient divisés avant thermidor et qui se rallièrent 
ensuite. Ce parti allait en s'amoindrissant chaque 
jour davantage. De cette époque datent surtout sa 



138 CHAPITRE XII. 

dispersion et son isolement. Sous la réaction, il avait 
formé une masse encore compacte ; sous Babœuf, il 
s'était maintenu en association redoutable. Depuis 
lors il n'exista plus que des démocrates; mais le 
parti fut désorganisé. 

Dans l'intervalle de l'entreprise de Grenelle à la 
condamnation de Babœuf , les royalistes firent aussi 
leur conspiration. Les projets des démocrates pro- 
duisirent un mouvement d'opinion contraire à celui 
qu'on avait vu après vendémiaire, et les contre-ré- 
volutionnaires furent enhardis à leur tour. Les chefs 
secrets de ce parti espérèrent trouver des auxiliaires 
dans les troupes du camp de Grenelle, qui avaient 
repoussé la faction de Babœuf. Impatient et mala- 
droit, ne pouvant pas se servir de la masse section- 
naire, comme en vendémiaire, ou de la masse des 
conseils, comme un peu avant le 18 fructidor, 
ce parti employa trois hommes sans influence et sans 
nom : l'abbé Brothier, l'ancien conseiller au parle- 
ment Lavilheurnois et une espèce d'aventurier nom- 
mé Dunan. Ils s'adressèrent tout simplement au 
chef d'escadron Malo, pour avoir le camp de Gre- 
nelle, et ramener par son moyen l'ancien régime. 
Malo les livra au Directoire , qui les traduisit devant 
les tribunaux civils, n'ayant pas pu, ainsi qu'il le 
désirait, les faire juger par des commissions mili- 



"DU 27 OCTOBEE 1795 A-U 18 FEUCTIDOE AU V. 199 

taires. Ils furent traités avec beaucoup de ménage- 
ment par des juges de leur parti, élus sous l'in- 
fluence de vendémiaire, et la peine prononcée contre 
eux fut une courte détention. A cette époque la lutte 
s'engageait entre toutes les autorités nommées par les 
sections et le Directoire appuyé sur l'armée. Cha- 
cun prenant sa force et ses juges là où était son parti, 
il en résulta que , le pouvoir électoral se mettant 
aux ordres de la contre-révolution, le Directoire se 
disposa à introduire l'armée dans l'Etat, ce qui pro- 
duisit par la suite de graves inconvénients. 

Le Directoire, vainqueur des deux partis dissi- 
dents, l'était aussi de l'Europe. La nouvelle campa- 
gne s'était ouverte sous les plus heureux auspices. 
Bonaparte, en arrivant à Nice, signala sa prise de 
commandement par la plus hardie des invasions. 
Cette armée avait jusque-là battu le flanc des Alpes. 
Elle était dénuée de tout, à peine forte de trente 
mille hommes; mais elle était bien pourvue de cou- 
rage, de patriotisme, et c'est en l'employant avec 
génie que Bonaparte commença dès lors cette grande 
surprise des hommes qui lui a réussi vingt ans. 
11 quitta ses cantonnements , et s'engagea dans la 
vallée de Savone pour déboucher en Italie entre les 
Apennins et les Alpes. Il y avait devant lui quatre- 
vingt-dix mille coalisés, placés au centre sous d'Ar- 



200 CHAPITRE XII. 

gentau , à la gauche sous Colli , à la droite sous Beau- 
lieu. Cette armée immense fut dispersée en quelques 
jours par des prodiges de génie et de courage. A. 
Montenotte, Bonaparte culbuta le centre ennemi et 
pénétra dans le Piémont ; à Millesimo, il sépara dé- 
finitivement l'armée sarde de l'armée autrichienne, 
qui coururent défendre, l'une Turin , l'autre Milan, 
capitales de leur domination. Avant de poursuivre 
les Autrichiens, le général républicain se jeta sur la 
gauche pour en finir avec l'armée sarde ; à Mondovi, 
le sort du Piémont fut décidé, et la cour de Turin 
épouvantée se hâta de se soumettre. On conclut à 
Chérasque un armistice qui fut bientôt suivi de la 
paix, signée à Paris le 18 mai 1796, entre la répu- 
blique et le roi de Sardaigne, qui céda la Savoie et 
les comtés de Nice et de Tende. L'occupation d'A- 
lexandrie, qui ouvre le pays lombard ; la démolition 
des forteresses de Suze et de la Brunette, sur les 
revers de la France ; l'abandon du comté de Nice et 
de la Savoie; la disponibilité de l'autre armée des 
Alpes sous Kellermann , furent le prix de quinze 
jours de campagne et de six victoires. 

La guerre finie avec le Piémont , Bonaparte 
marcha contre l'armée autrichienne, à laquelle il 
ne laissa plus de relâche. Il passa le Pô à Plaisance, 
etl'Adda à Lodi. Cette dernière victoire lui ouvrit 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 201 

les portes de Milan et lui valut la possession de la 
Lombardie. Le général Beaulieu fut poussé dans 
les gorges du Tyrol par l'armée républicaine, qui 
investit Mantoue et parut vers les montagnes de 
l'empire. Le général Wurmser vint alors remplacer 
Beaulieu, et une nouvelle armée se joignit aux dé- 
bris de l'armée vaincue. Wurmser s'avança pour 
délivrer Mantoue et reporter en Italie le cbamp de 
bataille; mais il fut écrasé, comme ses prédéces- 
seurs, par Bonaparte qui, après avoir levé le blocus 
de Mantoue afin de s'opposer à ce nouvel ennemi, 
le recommença avec plus de vigueur, et reprit 
ses positions du Tyrol. Le plan d'invasion s'exé- 
cutait avec beaucoup d'accord et de succès. Tandis 
que l'armée d'Italie menaçait l'Autriche par le Tyrol, 
les armées de la Meuse et du Rhin s'avançaient 
en Allemagne; Moreau, appuyé sur Jourdan par 
sa gauche, était près de joindre Bonaparte par sa 
droite. Ces deux armées avaient passé le Rhin à 
Neuwied et à Strasbourg, et elles s'étaient avancées 
sur un front échelonné de soixante lieues, en' repous- 
sant l'ennemi , qui , tout en reculant devant elles , 
essayait d'arrêter leur marche et d'entamer leur 
ligne. Elles avaient presque atteint le but de leur 
entreprise ; Moreau était entré dans Ulm , dans 
Augsbourg, avait passé le Leck, et son avant-garde 



202 CHAPITRE XII. 

touchait au derrière des gorges du Tyrol , lorsque 
Jourdan, qui était en mésintelligence avec lui, 
dépassa la ligne , fut entamé par l'archiduc Charles 
et se mit en pleine retraite. Moreau, découvert sur 
son flanc gauche, fut réduit à revenir sur ses pas, 
et c'est alors qu'il exécuta sa mémorable retraite. 
La faute de Jourdan fut capitale : elle empêcha 
l'accomplissement de ce vaste plan de campagne et 
donna du répit à la monarchie autrichienne. 

Le cabinet de Vienne , qui avait perdu la Bel- 
gique dans la guerre contre la révolution , et qui 
sentait l'importance de la conservation de l'Italie, 
la défendit avec la dernière obstination. Wurmser, 
après une nouvelle défaite, fut forcé de se jeter 
dans Mantoue avec les débris de son armée. Le 
général Alvinzi, à la tête de cinquante mille Hon- 
grois , vint essayer encore la fortune , et ne fut pas 
plus heureux que Beaulieu et que Wurmser. De nou- 
velles victoires ajoutèrent aux prodiges déjà opérés 
par l'armée d'Italie, et assurèrent sa conquête. 
Mantoue capitula; et les troupes républicaines, 
maîtresses de l'Italie , prirent à travers les monta- 
gnes la route de Vienne. Bonaparte avait en tête 
le prince Charles, dernier espoir de l'Autriche. Il 
franchit bientôt les défilés du Tyrol , et déboucha du 
côté de l'Allemagne. Sur ces entrefaites , les deux 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN Y. 203 

armées du Rhin sous Moreau et de la Meuse 
sous Hoche reprirent avec succès le plan de la cam- 
pagne précédente; et le cabinet de Vienne alarmé 
conclut l'armistice de Léoben. Il avait usé toutes 
ses forces , essayé tous ses généraux , tandis que la 
république française était dans toute sa vigueur con- 
quérante. 

L'armée d'Italie accomplit en Europe l'œuvre 
de la révolution française. Cette campagne pro- 
digieuse fut due à la rencontre d'un général de 
génie et d'une armée intelligente. Bonaparte eut 
pour lieutenants des généraux capables de com- 
mander eux-mêmes, qui surent prendre sur eux 
la responsabilité d'un mouvement ou d'une bataille, 
et une armée de citoyens ayant l'esprit cultivé, 
l'âme haute , l'émulation des grandes choses , pas- 
sionnés pour une révolution qui agrandissait leur 
patrie, qui conservait leur indépendance sous la 
discipline et qui destinait chaque soldat à devenir 
général. Il n'est rien qu'un chef de génie n'ac- 
complisse avec de pareils hommes. Il dut regretter 
plus tard , au souvenir de ses premières années, 
d'avoir appelé à lui toute liberté et toute intelli- 
gence, d'avoir rendu les armées trop mécaniques 
et d'avoir trop soumis les généraux à ses mots 
d'ordre. Bonaparte commença la troisième époque 



204 CHAPITRE XII. 

de la guerre. La campagne de 1792 avait été 
conduite d'après l'ancien système, avec des corps 
dispersés, agissant un à un , sans abandonner leur 
ligne. Le Comité de salut public concentra les 
corps , les fît opérer non plus en face , mais à dis- 
tance; il précipita leur mouvement et les dirigea 
vers un but commun. Bonaparte fît pour chaque 
bataille ce que le Comité faisait pour chaque cam- 
pagne, ïl porta tous les corps sur le point décisif et 
désorganisa plusieurs armées avec une seule par 
la rapidité de ses coups. Ils disposa des masses à son 
gré, les fit mouvoir hors du regard et les eut sous 
la main à point nommé pour occuper une position 
ou pour gagner une bataille. Sa diplomatie fut 
aussi supérieure que sa science militaire. 

Presque tous les gouvernements de l'Italie avaient 
adhéré à la coalition; mais les peuples penchaient 
pour la république française. Bonaparte s'appuya 
sur ces derniers; il annula le Piémont, qu'il ne put 
pas conquérir; il transforma le Milanais, jusque-là 
placé s 3ns la dépendance autrichienne , en républi- 
que cisalpine; il affaiblit par des contributions la 
Toscane et les petits princes de Parme et de Modène 
sans les déposséder. Le pape, qui avait signé un 
armistice lors des premiers succès de Bonaparte 
contre Beaulieu, et qui ne craignait pas de l'en- 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 205 

freindre à l'arrivée de Wurmser, acheta la paix 
! par la cession de la Romagne , du Bolonais et du 
i Ferrarais, qui furent joints à la république cisal- 
pine. L'état de Gênes perdit son ancienne organisa- 
i tion aristocratique, et fut transformé en républi- 
que ligurienne une et indivisible. L'aristocratie de 
Venise, ayant favorisé la coalition et opéré un sou- 
lèvement sur les derrières de l'armée, perdit son 
existence même, et fut arbitrairement cédée à l'Au- 
triche en compensation du Milanais. 

L'Autriche, par les préliminaires de Léoben, 
renonça à la Belgique, qui fut annexée à la 
France, et reconnut la république cisalpine. Toutes 
les puissances confédérées avaient mis bas les armes 
et l'Angleterre elle-même demandait à traiter. La 
France, paisible et libre au dedans, avait atteint 
au dehors ses limites naturelles, et elle était en- 
tourée de républiques naissantes, qui, telles que la 
Hollande, la Lombardie et la Ligurie, gardaient 
ses flancs et prolongeaient son système en Europe. 
La coalition devait être peu disposée à assaillir de 
nouveau une révolution dont tous les gouverne- 
ments étaient victorieux, et l'anarchie après le io 
août, et la dictature après le 3i mai, et l'autorité 
légale sous le Directoire; une révolution qui, à 
chaque hostilité nouvelle s'avançait un peu plus loin 

12 



306 CHAPITRE XII. 

sur le territoire européen. En 1792, elle n'était 
allée qu'en Belgique; en 1794? e ^ e était allée en 
Hollande et jusqu'au Rhin; en 1796, elle avait 
franchi l'Italie et entamé l'Allemagne. Si elle conti- 
nuait sa marche, la coalition avait à craindre qu'elle 
ne poussât ses conquêtes plus loin . Tout se disposa 
pour la paix générale. 

Mais la situation du Directoire changea beau- 
coup par les élections de l'an V (mai 1797). Ces 
élections, en introduisant, d'une manière légale, 
le parti royaliste au sein de la législature et du gou- 
vernement, mirent de nouveau en question ce que 
la bataille de vendémiaire avait décidé. Jusqu'à 
cette époque le Directoire et les Conseils avaient vécu 
de très bonne intelligence : composés de convention- 
nels unis par un intérêt commun, le besoin de fonder 
la république après avoir été battus par tous les 
vents des partis, ils avaient mis beaucoup de bien- 
veillance dans leurs rapports et de concert dans leurs 
mesures. Les Conseils avaient accédé aux diverses 
demandes du Directoire; et, à part quelques légères 
modifications, ils avaient approuvé ses projets sur les 
finances, sur l'administration, sa conduite à l'égard 
des conspirations, des armées et de l'Europe. La mi- 
norité anticonventionnelle avait formé une opposi- 
tion dans leur sein; mais cette opposition avait corn- 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 207 

battu avec réserve la politique du Directoire, en 
attendant d'être renforcée par un nouveau tiers. 
À sa tète étaient Barbé-Marbois , Pastoret, Vau- 
blanc, Dumas, Portalis, Siméon, Tronçon-Ducou- 
dray , Dupont de Nemours , la plupart membres de 
la droite sous la législative et quelques-uns royalistes 
avoués. Leur position devint bientôt moins équi- 
voque et plus agressive par le renfort des élus de 
l'an V. 

Les royalistes formaient une confédération re- 
doutable, active, qui avait ses chefs, ses agents, ses 
listes , ses journaux. Ils écartèrent des élections les 
républicains , entraînèrent la masse, qui suit le paia 
le plus énergique, et dont ils prirent momentané - 
ment la bannière. Ils ne voulurent pas même ad- 
mettre des patriotes de la première époque , et n'é- 
lurent que des contre-révolutionnaires décidés ou 
des constitutionnels équivoques. Le parti républi- 
cain fut alors placé dans le gouvernement et dans 
l'armée, le parti royaliste dans les assemblées électo- 
rales et dans les Conseils. 

Le I er prairial an V (20 mai), les deux Conseils 
se constituèrent. Dès leur début ils firent connaître 
l'esprit qui les animait. Pichegru, que les royalistes 
envoyèrent sur le nouveau champ de bataille de la 
contre-révolution , fut élu avec enthousiasme pré- 



208 CHAPITRE XII. 

sident du conseil des Cinq-Cents; Barbé-Marbois 
obtint avec le même empressement la présidence des 
Anciens. Le Corps législatif procéda à la nomination 
d'un directeur pour remplacer Letourneur, qui, le 
3o floréal , avait été désigné par le scrutin comme 
membre sortant Son choix tomba sur Barthélémy, 
ambassadeur en Suisse , qui , en sa qualité de mo- 
déré et de partisan de la paix, convenait aux Con- 
seils et à l'Europe , mais que son éloignement de la 
France pendant toute la révolution rendait peu 
propre au gouvernement de la république. 

Ces premières hostilités contre le Directoire et le 
parti conventionnel furent suivies d'attaques plus 
réelles. On poursuivit sans ménagement son adminis- 
tration et sa politique. Le Directoire avait fait tout 
ce qu'il avait pu avec un gouvernement légal, dans 
une situation encore révolutionnaire. On lui re- 
procha la continuation de la guerre et le désordre 
des finances. La majorité législative s'empara avec 
adresse des besoins publics : elle soutint la liberté 
indéfinie de la presse , qui permettait aux journa- 
listes d'attaquer le Directoire et de préparer à un 
autre régime; la paix, qui opérait le désarmement 
de la république ; enfin, l'économie. 

Ces demandes avaient leur côté utile et national. 
La France fatiguée éprouvait le besoin de toutes ces 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN Y. 209 

choses pour compléter la restauration sociale : aussi 
était-elle de moitié dans le vœu des royalistes , mais 
par de tout autres motifs. Elle vit avec un peu plus 
d'inquiétude les mesures des Conseils relativement 
aux prêtres et aux émigrés. On désirait une pacifi- 
cation, mais on ne voulait pas que les vaincus de la 
révolution rentrassent en triomphateurs. Les Conseils 
mirent une extrême précipitation dans les lois de 
grâce à leur égard. Ils abolirent justement la dé- 
portation ou l'emprisonnement contre les prêtres 
pour cause de religion ou d'incivisme; mais ils 
voulurent restaurer les anciennes prérogatives du 
culte catholique; rendre ce culte, qui était rétabli, 
extérieur par l'usage des cloches, et soustraire les 
prêtres au serment des fonctionnaires publics. Ca- 
mille Jordan, jeune député lyonnais, plein d'élo- 
quence, de courage, et professant avec une gé- 
néreuse hardiesse ses opinions religieuses, fut le 
principal panégyriste du clergé dans le conseil des 
Cinq-Cents. Le discours qu'il prononça à ce sujet ex- 
cita une grande surprise et de violentes oppositions. 
Ce qui restait d'enthousiasme était encore tout patrio- 
tique, et l'on fut étonné de voir renaître un autre 
enthousiasme, celui de la religion : le dernier siècle 
et la révolution en avaient entièrement déshabitué, 
et empêchaient de le comprendre. Ce moment était 



12. 






210 CHAPITRE XII. 



celui où l'ancien parti ne craignait pas de produire 
ses croyances, et de faire entendre son langage, à 
côté des croyances et du langage du parti réfor- 
mateur, qui jusque-là avaient dominé seuls. Il en 
résulta, comme il arrive pour ce qui est inattendu, 
une impression défavorable contre Camille Jordan, 
qu'on nomma dérisoirement Jordan Carillon, 
Jordan les Cloches. La tentative des protecteurs du 
clergé ne réussit cependant pas, et le conseil des 
Cinq-Cents n'osa point décréter encore le réta- 
blissement des cloches ni rendre les prêtres indépen- 
dants. Après quelque hésitation, le parti modéré 
se joignit au parti directorial , et ils maintinrent le 
serment civique, au cri de Vive la République ! 

Cependant les hostilités continuèrent contre le 
Directoire , dans le conseil des Cinq-Cents surtout, 
qui était plus fougueux et plus impatient que celui 
des Anciens. Tout cela enhardit beaucoup le parti 
royaliste dans l'intérieur. On vit se renouveler les 
représailles contre-révolutionnaires à l'égard des 
patriotes et des acquéreurs des biens nationaux. Les 
émigrés et les prêtres réfractaires revinrent en foule, 
et , ne pouvant rien supporter de la révolution, ils ne 
cachaient point leurs projets de renversement. L'au- 
torité directoriale, menacée au centre, méconnue 
dans les départements, devint tout à fait impuissante. 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 211 

Mais le besoin de la défense, l'inquiétude de tous 
les hommes dévoués au Direetoire et surtout à la 
révolution, excitèrent et enhardirent le gouverne- 
ment. La marche agressive des Conseils fit suspecter 
eur attachement pour la république, et une partie 
de ceux qui les avaient d'abord soutenus les aban- 
donna. Les constitutionnels de 1791 et le parti direc- 
torial se réunirent. Le club de S al m, formé sous les 
auspices de cette alliance, fut opposé au club de 
Clichy , qui était depuis longtemps le rendez-vous 
des membres les plus influents des Conseils. Le Di- 
rectoire, tout en recourant à l'opinion, ne négligea 
point sa principale force, l'appui des troupes; il fit 
approcher de Paris plusieurs régiments de l'armée de 
Sambre-et-Meuse, commandée par Hoche. Le rayon 
constitutionnel de six myriamètres (quinze lieues) , 
que les troupes ne pouvaient pas franchir sans atten- 
tat, fut dépassé; et les Conseils dénoncèrent cette 
violation au Directoire, qui feignit une ignorance 
tout à fait suspecte et donna de fort mauvaises ex- 
cuses. 

Les deux partis étaient en observation : l'un 
avait ses postes au Directoire, au club de Salm , 
dans l'armée, l'autre dans les Conseils, à Clichy et 
dans les salons royalistes. La masse était spectatrice. 
Chacun des deux partis était disposé à agir révolu 



212 CHAPITRE XII. 

tionnairement à l'égard de l'autre. Un parti inter- 
médiaire , constitutionnel et pacificateur, essaya de 
prévenir cette lutte et de rétablir un accord peu fa- 
cile. Carnot était à sa tête : quelques membres du 
conseil des Jeunes, dirigés par Thibaudeau, un assez 
grand nombre d'Anciens secondaient ses projets de 
modération. Carnot, qui, à cette époque, était le 
directeur de la constitution, formait avec Barthé- 
lémy, qui était le directeur de la législature, une 
minorité dans le gouvernement. Carnot, très aus- 
tère dans sa conduite et très opiniâtre dans ses vues, 
n'avait pu s'entendre ni avec Barras ni avec l'im- 
périeux Rewbell. A cette antipathie de caractère se 
joignit la différence de système; Barras et Rewbell, 
soutenus de la Réveillère, n'étaient point éloignés 
d'un coup d'Etat contre les Conseils, tandis que 
Carnot voulait suivre strictement la loi. Ce grand 
citoyen avait vu, à chaque époque de la révolu- 
tion, le mode de gouvernement qui lui semblait 
convenir aux circonstances, et son opinion était 
devenue aussitôt une idée fixe. Sous le Comité de 
salut public, il avait eu l'idée fixe de la dicta- 
ture; sous le Directoire, il eut l'idée fixe du gou- 
vernement légal. En ne reconnaissant alors aucune 
nuance dans la situation, il se trouva placé d'une 
manière équivoque ; il voulait la paix dans un 1110- 




DU 27 OCTOBEE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN y. 213 

ment de guerre, et la loi dans un moment de coups 
d'État. 

Les Conseils , un peu alarmés des préparatifs du 
Directoire, parurent mettre leur accommodement 
au prix du renvoi de quelques ministres qui n'a- 
vaient pas leur confiance. Ces ministres étaient celui 
de la justice, Merlin de Douai; celui des relations 
extérieures, Delacroix; celui des finances, Ramel. 
Ils désiraient, au contraire, le maintien de Pétiet à 
la guerre , deBénésech, à l'intérieur, de Cochon de 
Lapparent à la police. A défaut du pouvoir directo- 
rial, le Corps législatif voulait s'assurer du minis- 
tère. Loin de se rendre à ce vœu, qui eût introduit 
l'ennemi dans le gouvernement, Rewbell, la Ré- 
veillère et Barras destituèrent les ministres protégés 
par les Conseils et conservèrent les autres. Béné- 
sech fut remplacé par François de Neufchâteau, Pé- 
tiet par Hoche et bientôt par Schérer, Cochon de 
Lapparent par Lenoir-Laroche , et Lenoir-Laroche, 
trop peu décidé, par Sotin. Talleyrand fit également 
partie de ce ministère. Il avait été rayé de la liste 
des émigrés depuis la fin de la session convention- 
nelle , comme révolutionnaire de 1791 , et son im- 
mense perspicacité, qui le plaça toujours dans le 
parti qui avait les plus grandes promesses de 
victoire, le rendit à cette époque républicain di- 



214 CHAPITRE XII. 

rectorial. Il eut le portefeuille de Delacroix, et il 
contribua beaucoup, par ses conseils et par sa har- 
diesse , aux événements de fructidor. 

Le guerre parut alors de plus en plus inévitable. 
Le Directoire ne voulait pas d'un accommodement 
qui eût ajourné tout au plus sa ruine et celle de la 
république aux élections de l'an VI. Il fit venir 
contre les Conseils des adresses foudroyantes des 
armées. Bonaparte avait suivi d'un œil inquiet les 
événements qui se préparaient à Paris. Quoique 
lié avec Carnot et en correspondance directe avec 
lui, il avait envoyé son aide de camp Lavalette 
pour qu'il l'instruisît des divisions qui existaient dans 
le gouvernement , des intrigues et des conspirations 
dont il était entouré. Bonaparte avait promis au 
Directoire l'appui de son armée dans le cas où il 
se trouverait en danger réel. Il envoya à Paris Au- 
gereau, chargé des adresses de ses troupes. « Trem- 
blez, royalistes l disaient les soldats; de l Adige 
à la Seine il ri y a qui! un pas. Tremblez ! vos ini- 
quités sont comptées , et le prix en est au bout de 
nos baïonnettes.! — Cest avec indignation, disait 
l'état-major, que nous avons vu les intrigues du 
royalisme vouloir menacer la liberté. Nous avons 
juré, par les mânes des héros morts pour la patrie , 
o-uerre implacable à la royauté et aux royalistes. 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN Y. 215 

Tels sont nos sentiments, tels sont les vôtres, tels 
sont ceux des patriotes. Qu'ils se montrent , les 
royalistes, et Us auront vécu! » Les Conseils s'é- 
levèrent, mais inutilement, contre ces délibérations 
de l'armée. Le général Richepanse, qui comman- 
dait les troupes venues de Sambre-et-Meuse , les 
posta à Versailles, à Meudon, à Vincennes. 

Les Conseils avaient été assaillants en prairial; 
mais, comme le succès de leur cause pouvait être 
renvoyé en l'an VI, époque où il aurait lieu sans 
risque et sans combat, ils gardaient la défensive 
depuis thermidor (juillet 1797)- Cependant ils firent 
alors toutes leurs dispositions pour le combat : ils 
ordonnèrent que les cercles constitutionnels seraient 
fermés, afin de se délivrer du club de Salm; ils 
augmentèrent aussi les pouvoirs de la commission 
des inspecteurs de la salle, qui devint le gouver- 
nement du Corps législatif et dont firent partie les 
deux conspirateurs royalistes Willot et Pichegru. 
La garde des Conseils, qui était subordonnée au Di- 
rectoire, fut mise sous les ordres immédiats des 
inspecteurs de la salle. Enfin, le 17 fructidor, le 
Corps législatif songea à se donner l'assistance de 
la milice de vendémiaire, et il décréta, sur la pro- 
position de Pichegru , la formation de la garde na- 
tionale. Le lendemain 18, cette mesure devait 



216 CHAPITRE XII. 

s'exécuter, et les Conseils devaient, par un décret, 
ordonner l'éloignement des troupes. Au point où 
Ton en était venu , la grande lutte de la révolution 
et de l'ancien régime allait se décider de nouveau par 
une victoire. Le fougueux général Willot voulait 
qu'on prît l'initiative, qu'on décrétât d'accusation 
les trois directeurs Barras, Rewbell et la Réveil- 
lère; qu'on fit venir les deux autres dans le sein 
du Corps législatif; que, si le gouvernement re- 
fusait d'obéir, on sonnât le tocsin et qu'on marchât 
avec les sectionnaires contre le Directoire; que 
Pichegru fût mis à la tête de cette insurrection 
légale, et qu'on prît toutes ces mesures vite, hardi- 
ment et en plein jour. On dit que Pichegru hésita; 
et, l'avis des hommes indécis l'emportant, on sui- 
vit la marche lente des préparatifs légaux. 

Il n'en fut pas de même du Directoire. Barras, 
Rewbell et la Réveillère résolurent d'atteindre 
sur-le-champ Carnot, Barthélémy et la majorité 
législative. Le matin du 18 fut fixé pour l'exécu- 
tion du coup d'Etat. Dans la nuit, les troupes can- 
tonnées autour de Paris entrèrent dans la ville sous 
le commandement d'Augereau. Le triumvirat di- 
rectorial avait le projet de faire occuper les Tuile- 
ries par les troupes avant la réunion du Corps lé- 
gislatif, afin d'éviter une expulsion violente; de 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 217 

convoquer Jes Conseils dans le voisinage du 
Luxembourg, après avoir arrêté leurs principaux 
mei.^ars, et d'accomplir, par une mesure législa- 
tive, un coup d'Etat commencé par la force. IL 
était d'accord avec la minorité des Conseils, et 
il comptait sur l'approbation de la masse. A une 
heure du matin , les troupes arrivèrent à l'hôtel de 
ville, s'établirent sur les quais, sur les ponts, aux 
Champs-Elysées, et bientôt douze mille hommes 
et quarante pièces de canon cernèrent les Tuileries. 
A quatre heures, le canon d'alarme fut tiré, et le 
général Augereau se présenta à la grille du Pont- 
Tournant 

La garde du Corps législatif était sous les armes. 
Les inspecteurs de la salle, avertis le soir du mou- 
vement qui se préparait, s'étaient rendus au Palais- 
National (les Tuileries) pour en défendre l'entrée. 
Le commandant de la garde législative, Rame), 
[était dévoué aux Conseils, et il avait placé ses huit 
cents grenadiers aux diverses avenues du jardin 
fermé par des grilles. Mais ce n'était point avec 
des forces si peu considérables et si peu sûres que 
Pichegru, Willot et Ramel pouvaient opposer 
quelque résistance au Directoire. Augereau n'eut 
pas même besoin de forcer le passage du Pont-Tour- 
nant; à peine en présence des grenadiers, ii leur 

ItÉVOL. FRANÇAISE. T. II. 13 



218 CHAPITRE XIL 

cria : Êtes-vous républicains? Ceux-ci baissèrent 
les armes, répondirent : Vive Augereau! vive Le 
Directoire! et se joignirent à lui. Augereau traversa 
le jardin , pénétra dans la salle des Conseils, arrêta 
Pichegru, Willot, Ramel, tous les inspecteurs de 
la salle, et les fit conduire au Temple. Les mem- 
bres des Conseils , convoqués à la hâte par les ins- 
pecteurs , se rendaient en foule dans le lieu de leurs 
séances ; mais ils furent arrêtés ou éconduits par la 
force armée. Augereau leur annonça que le Direc- 
toire, pressé par le besoin de défendre la répu- 
blique contre des conspirateurs siégeant au milieu 
d'eux, avait indiqué pour lieu de réunion aux Con- 
seils YOdéon et Y École de Médecine. La plupart 
des députés présents s'élevèrent contre la violence 
militaire et contre l'usurpation directoriale; mais 
ils furent contraints de céder. 

A six heures du matin l'expédition était termi- 
née. Les Parisiens, en s'éveillant, trouvèrent les 
troupes sous les armes et les murs placardés de pro- 
clamations qui annonçaient la découverte d'une re- 
doutable conspiration. On invitait le peuple à la 
confiance. Le Directoire avait fait imprimer une 
lettre du général Moreau , lui annonçant dans tous 
ses détails le complot de son prédécesseur Piche- 
gru avec l'émigration , et une autre lettre du prince 



DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 'H9 

de Condé à Imbert-Coloruès , membre des Anciens. 
La population entière resta calme. Simple specta- 
trice d'une journée qui se fît sans la coopération 
des partis et par l'assistance seule de l'armée, elle 
ne montra ni approbation ni regret. 

Le Directoire avait besoin de légitimer et sur- 
tout d'achever cet acte extraordinaire. Dès que les 
membres des Cinq-Cents et ceux des Anciens fu- 
rent assemblés à l'Odéon et à l'École de Médecine, 
et qu'ils se trouvèrent en nombre suffisant pour 
délibérer, ils se mirent en permanence. Un message 
|du Directoire leur annonça les motifs qui l'avaient 
■dirigé dans toutes ses mesures. « Citoyens législa- 
« teurs, disait-il, si le Directoire eût tardé un jour 
« déplus, la république était livrée à ses ennemis. 
« Le lieu même de vos séances était le point de 
|k réunion des conjurés; c'était de là qu'ils distri- 
|« buaient hier leurs cartes et les bons pour la dé- 
lit livrance des armes; c'est de là qu'ils correspon- 
« daient, cette nuit, avec leurs complices, c'est de 
!« là enfin, ou dans les environs,, qu'ils essayent 
j« encore des rassemblements clandestins et sédi- 
|« tieux, qu'en ce moment même la police s'occupe 
j« de dissiper. C'eût été compromettre la sûreté pu* 
|« blique et celle des représentants fidèles que de les 
i« laisser confondus avec les ennemis de la patrie 



220 CHAPITRE XII. 

a dans l'antre des conspirations. » Le conseil des 
Cinq-Cents nomma une commission, composée de 
Sieyès, Poulain-Granpré, VilJers, Chazal et Boulay 
de la Meurthe, chargée de présenter une loi de salut 
public. Cette loi fut une mesure d'ostracisme; seu- 
lement la déportation succéda à l'écliafaud dans 
cette seconde période révolutionnaire et dictato- 
riale. 

Les membres du conseil des Cinq-Cents condam- 
nés à la déportation furent : Aubry, J.-J. Aimé, 
Bayard, Blain , Boissy-d'Anglas, Borne, Bourdon 
de l'Oise, Cadroy, Couchery, Delahaye, Delarue, 
Doumère, Dumolard, Duplantier, Gibert Desmo- 
lières, Henri Larivière, Imbert-Colomès , Camille 
Jordan, Jourdan (des Bouches-du-Rhône), Gall, la 
Carrière, Lemarchand-Gomicourt , Lemérer, Mer- 
san, Madier, Maillard, Noailles, André, Mac-Cartim 
Pavie, Pastoret, Pichegru, Polissard, Praire-Mon- 
taud, Quatremère-Quincy, Saladin, Siméon, Vau- 
villiers, Vienot-Vaublanc, Villaret-Joyeuse, Willot. 
Du conseil des Anciens : Barbé-Marbois , Dumas, 
Ferraud - Vaillant, Lafond - Ladebat, Laumont, 
Muraire, Murinais, Paradis, Portalis, Rovèrçl 
Tronçon-Ducoudray. Du Directoire : Carnot, Bar- 
thélémy. On condamna en outre l'abbé Brottier, 
Lavilleheurnois, Dunan, l'ex-ministre de la police 






DU 27 OCTOBRE 1795 AU 18 FRUCTIDOR AN V. 221 

Cochon, l'ex-employé de la police Dossonville, les 
généraux Miranda, Morgan, le journaliste Suard , 
l'ex-conventionnel Mailhe et le commandant Ramel. 
Quelques proscrits parvinrent à se soustraire au dé- 
cret d'exil; Carnot fut de ce nombre. La plupart des 
condamnés furent transportés à Cayenne ; mais un 
grand nombre ne quitta pas l'île de Ré. 

Le Directoire étendit beaucoup cet acie d'ostra- 
cisme et comprit les auteurs de trente-cinq journaux 
dans la déportation. Il voulut atteindre à la fois les 
ennemis de la république dans les Conseils , dans 
les journaux dans les assemblées électorales, dans les 
départements, partout où ils s'étaient introduits. Les 
élections de quarante-huit départements furent cas- 
sées; les lois en faveur des prêt; es et des émigrés fu- 
rent rapportées, et bientôt la disparition de ceux 
qui avaient dominé dans les départements depuis 
le 9. thermidor releva le parti républicain abattu. 
Le coup d'Etat de fructidor ne fut point pure- 
ment central, comme la victoire de vendémiaire; 
il ruina le parti royaliste , qui n'avait été que re- 
poussé par la défaite précédente. Mais, en rempla- 
çant de nouveau le gouvernement légal par la dic- 
tature, il conduisit à une autre révolution, dont il 
sera parlé plus tard. 

On peut dire qu'au 18 fructidor an V le Direc- 



222 CHAPITRE XII. 

toire avait à triompher de la contre-révolution en 
dominant les Conseils, ou les Conseils à triompher 
de la république en renversant le Directoire. La 
question ainsi posée, il reste à savoir : i° si le Di- 
rectoire pouvait vaincre autrement que par un coup 
d'État ; i° s'il n'a pas abusé de sa victoire. 

Le gouvernement n'avait pas la faculté de dissou- 
dre les Conseils. Au sortir d'une révolution qui avait 
eu pour but d'établir le droit extrême, on n'avait 
pas pu donner à une autorité secondaire le contrôle 
de la souveraineté du peuple, et subordonner, dans 
certains cas, la législature au Directoire. Cette con- 
cession d'une politique expérimentale n'existant 
point, quel moyen restait-il au Directoire pour éloi- 
gner l'ennemi du cœur de l'Etat ? Ne pouvant plus 
défendre la révolution en vertu de la loi , il n'avait 
pas d'autre ressource que la dictature; mais en y 
recourant il manqua aux règles de la justice comme 
aux conditions de son existence; et, tout en sau- 
vant la cause de la révolution, il se perdit bientôt 
lui-même. 

Quant à sa victoire, il l'entacha de violence. La 
déportation, aussi odieuse qu'illégale, fut étendue à 
un grand nombre de victimes ; les petites passions 
des hommes se mêlèrent à la défense de la cause , 
et le Directoire ne montra point cette parcimonie 



■ 



DU 27 OCTOBRE 1725 AU 18 FRUCTIDOR AN Y. 223 

d'arbitraire qui est la seule excuse des coups d'E- 
tat. Il aurait dû , pour atteindre son but , n'exiler 
que les chefs conspirateurs; mais il est rare qu'un 
parti n'abuse pas de la dictature, et qu'ayant la 
force en main il ne croie pas aux dangers de l'in- 
dulgence. La défaite du 18 fructidor fut la qua- 
trième du parti royaliste : deux eurent lieu pour 
le déposséder du pouvoir, celles du il\ juillet et du 
io août; deux pour l'empêcher de le reprendre, cel- 
les du i3 vendémiaire et du 18 fructidor. Cette ré- 
pétition de tentatives impuissantes et de revers 
prolongés ne contribua pas peu à la soumission 
de ce parti sous le consulat et sous l'empire. 



CHAPITRE XIIL 

Depuis le 18 fructidor an V (4 septembre 1707) 
Jusqu'au 18 brumaire au VIII (9 noTembre 4 799), 



Le Directoire rentre, par le 18 fructidor, dans le gouvernement révolu- 
tionnaire un peu mitigé. — Paix générale, excepté avec l'Angleterre. 
Retour de Bonaparte à Paris; expédition d'Egypte. — Elections 
démocratiques de l'an VI; le Directoire les annule le 22 floréal. — 
Seconde coalition; la Russie, l'Autriche, l'Angleterre, attaquent la 
république par l'Italie, la Suisse et la Hollande; défaites générales. 
— Élections démocratiques de l'an VII, le 30 prairial, les conseils 
prennent leur revanche, et désorganisent l'ancien Directoire. — Deux 
partis dans le nouveau Directoire et dans les conseils : le parti républi- 
cain modéré sous Sieyès, Roger-Ducos, les Anciens; celui des répu- 
blicains extrêmes, sous Moulins, Gohier, les Cinq-Cents et la société 
du Manège. — Projets en divers sens. — Victoires de Masséna en 
Suisse, de Brune en Hollande. — Bonaparte revient d'Egypte ; il 
s'entend avec Sieyès et son parti. — Journées du 18 et du 19 bru- 
maire. — Fin du régime directorial. 



La principale conséquence du 18 fructidor fut 
le retour du gouvernement révolutionnaire , mais 
un peu mitigé. Les deux anciennes classes privilégiées 

13. 



226 CHAPITRE XIII. 

furent de nouveau mises hors de la société ; les prê- 
tres réfractaires furent une seconde fois déportés. 
Les chouans et les anciens royalistes fugitifs, qui 
occupaient le champ de bataille des départements , 
l'abandonnèrent aux vieux républicains; ceux qui 
avaient fait partie de la maison militaire des Bour- 
bons , les employés supérieurs de la couronne , les 
membres des parlements, les chevaliers du Saint- 
Esprit et de Saint-Louis , les chevaliers de Malte , 
tous ceux qui avaient protesté contre l'abolition de 
la noblesse et qui en avaient conservé les titres du- 
rent quitter le territoire de la république. Les ci- 
devant nobles ou anoblis ne purent exercer les droits 
de citoyens qu'au bout de sept années , après avoir 
fait, en quelque sorte, un apprentissage de Français. 
Ce parti , en voulant reprendre la domination , ra- 
mena la dictature avec ses condamnables violences. 

Le Directoire parvint, à cette époque, à son 
maximum de puissance; pendant quelque temps il 
n'eut point d'ennemis sous les armes. Délivré de 
toute opposition intérieure , il imposa la paix conti- 
nentale à l'Autriche par le traité de Campo-Formio 
et la négocia avec l'empire dans le congrès de Ras- 
tadt. Le traité de Campo-Formio fut plus avanta- 
geux au cabinet de Vienne que les préliminaires de 
Léoben. On lui paya ses Etats belges et lombards 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 227 

avec une partie des Etats vénitiens; cette vieille re- 
publique fut partagée : la France garda les îles Illy- 
riennes et donna à l'Autriche la ville de Venise, les 
provinces de l'istrie et de la Dalmatie. Le Directoire 
commit en cela une grande faute, et se rendit cou- 
pable d'un véritable attentat. On peut, lorsqu'on 
a le fanatisme d'un système, vouloir rendre une na- 
tion libre, mais on ne doit jamais la donner. En dis- 
tribuant d'une manière arbitraire le territoire d'un 
petit Etat , le Directoire fournit le mauvais exemple 
de ce trafic des peuples trop suivi depuis. D'ailleurs, 
la domination de l'Autriche devait, tôt ou tard, être 
étendue en Italie par l'imprudente cession de Ve- 
nise. 

La coalition de 1792 et 1793 était dissoute; il 
ne restait de puissance belligérante que l'Angleterre. 
Le cabinet de Londres n'était point disposé à cé- 
der à la France, qu'il avait attaquée dans l'espoir 
de l'affaiblir, la Belgique, le Luxembourg, la rive 
gauche du Rhin, Porentruy, Nice, la Savoie, le pro- 
tectorat de Gênes , de Milan et de la Hollande. Cepen- 
dant, comme il avait besoin d'apaiser l'opposition 
anglaise et de renouveler ses moyens d'attaque, il fit 
des propositions de paix; il envoya en qualité de 
plénipotentiaire lord Malmesbury, d'abord à Paris , 
ensuite à Lille. Mais les offres de Pitt n'étant poiu' 



228 CHAPITRE XIII. 

sincères , le Directoire ne se laissa pas tromper par 
ses ruses diplomatiques. Les négociations furent rom- 
pues deux fois , et la guerre continua entre les deux 
puissances. Pendant que l'Angleterre négociait à 
Lille, elle préparait à Saint-Pétersbourg la triple al- 
liance ou la seconde coalition. 

Le Directoire, de son côté, sans finances, sans 
parti intérieur, n'ayant d'autre appui que l'armée 
et d'autre éclat que la continuation de ses victoires, 
était hors d'état de consentir à une paix générale. Il 
Avait augmenté le mécontentement par l'établisse- 
ment de certaines taxes et par la réduction de la dette 
publique à un tiers consolidé, seul payable en argent ; 
ce qui avait ruiné les rentiers. Il fallait qu'il se 
maintînt par la guerre. L'immense classe des soldats 
ne pouvait être licenciée sans danger. Outre que le 
Directoire se fût privé de sa force et eût mis la 
France à la merci de l'Europe , il aurait tenté une 
chose qui ne se fait jamais sans secousse que dans un 
temps d'extrême calme et d'un grand développement 
d'aisance et de travail. Le Directoire fut poussé, par 
sa position , à l'invasion de la Suisse et à l'expédition 
d'Egypte. 

Bonaparte était alors de retour à Paris. Le vain 
queur de l'Italie et le pacificateur du continent fut 
reçu avec un enthousiasme obligé de la part du Di- 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 229 

rectoire, mais bien senti par le peuple. On lui accor- 
da des honneurs que n'avait encore obtenus aucun 
général de la république. On dressa un autel de la 
patrie dans le Luxembourg, et il passa sous une voû- 
te de drapeaux, conquis en Italie , pour se rendre à 
la cérémonie dont il était l'objet. Il fut harangué par 
Barras, président du Directoire, qui, après l'avoir 
félicité de ses victoires, le pressa « d'aller couron- 
« ner une si belle vie par une conquéteque la grande 
v nation devait à sa dignité outragée. » Cette con- 
quête était celle de l'Angleterre. On paraissait tout 
préparer pour une descente, tandis qu'on avait réel- 
ement en vue l'invasion de l'Egypte. 

Une pareille entreprise convenait au Directoire 
et à Bonaparte. La conduite indépendante de ce 
général en Italie , son ambition qui perçait par 
élan à travers une simplicité étudiée, rendaient sa 
présence dangereuse. Il craignait, de son coté, de 
compromettre, par son inaction, l'idée déjà im- 
mense qu'on avait conçue de lui; car les hommes 
exigent beaucoup de ceux qu'ils font grands et les 
obligent à l'entretien de leur gloire. Ainsi, pendant 
que le Directoire voyait dans l'expédition d'Egypte 
l'éloignement d'un général redoutable et l'espé- 
rance d'attaquer les Anglais par l'Inde , Bonaparte 
y vit une conception gigantesque , un emploi de 



230 CHAPITRE XIII. 

son goût et un nouveau moyen d'étonner les 
hommes. ïl partit de Toulon le 3o floréal an VI 
(19 mai 1798), avec une flotte de quatre cents 
voiles et une partie des troupes d'Italie; il cingla 
vers Malte , dont il se rendit maître , et de là vers 
l'Egypte. 

Le Directoire, qui violait la neutralité de la 
Porte ottomane pour atteindre les Anglais , avait 
déjà violé celle de la Suisse pour expulser les émi- 
grés de son territoire. Les opinions françaises avaient 
pénétré dans Genève et dans le pays de Vaud; 
mais la politique de la confédération suisse , soumise 
à l'influence de l'aristocratie de Berne , leur était 
tout à fait contraire. On avait chassé des cantons 
tous les Suisses qui s'étaient montrés partisans de 
la république française. Berne était le quartier gé- 
néral des émigrés, et c'était là que se formaient 
tous les complots contre la révolution. Le direc- 
toire se plaignit, et ne reçut aucune satisfaction. 
Les Vaudois, placés par les anciens traités sous la 
protection de la France, invoquèrent son appui 
contre la tyrannie de Berne. L'appel des Vaudois, 
ses propres griefs , le désir d'étendre le système ré- 
publicain-directorial en Suisse , beaucoup plus que 
la tentation de prendre le petit trésor de Berne 7 
comme on le lui a reproché , décidèrent le Direc- 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 231 

toire. Il y eut des pourparlers qui ne menèrent à 
rien, et la guerre s'engagea. Les Suisses se défen- 
dirent avec beaucoup de courage et d'obstination, 
et crurent ressusciter le temps de leurs ancêtres, 
mais ils succombèrent. Genève fut réunie à la 
France , et la Suisse échangea son antique constitu- 
tion pour la constitution de l'an III. Dès ce mo- 
ment, il exista deux partis dans la confédération, 
dont l'un fut pour la France et la révolution , et 
l'autre pour la contre-révolution et l'Autriche. La 
Suisse cessa d'être une barrière commune, et de- 
vint le grand chemin de l'Europe . 

Cette révolution avait été suivie de celle de 
Rome. Le général Duphot fut tué à Rome dans 
une émeute ; et en châtiment de cet attentat, auquel 
le gouvernement pontifical ne s'opposa point, Rome 
fut changée en république. Tout cela compléta le 
système du Directoire, et le rendit prépondérant 
en Europe; il se vit à la tête des républiques hel- 
vétique, batave, ligurienne, cisalpine, romaine, 
toutes construites sur le même modèle. Mais, 
pendant que le Directoire étendait son influence 
au dehors, il était de nouveau menacé par les partis 
intérieurs. 

Les élections de floréal an VI (mai 1798) ne 
furent point favorables au Directoire; elles eurent 



232 CHAPITRE XIII. 

lieu dans un sens entièrement contraire à celles 
de Tan V. Depuis le j8 fructidor, l'éloignement 
des adversaires de la révolution avait redonné toute 
l'influence au parti républicain exclusif, qui avait 
rétabli les clubs sous le nom de cercles constitu- 
tionnels. Ce parti dominait dans les assemblées élec- 
torales, qui, par extraordinaire, avaient à nom- 
mer quatre cent trente-sept députés : deux cent 
quatre-vingt-dix-huit pour le Conseil des Cinq-Cents, 
cent trente-neuf pour celui des Anciens. Dès l'ap- 
proche des élections, le Directoire s'éleva beau- 
coup contre les anarchistes . Mais ses proclamations 
n'ayant pas pu prévenir des choix démocratiques, 
il se décida à les annuler en vertu d'une loi de 
circonstance, par laquelle les Conseils, après le 
18 fructidor, lui avaient accordé le pouvoir de 
juger les opérations des assemblées électorales. Il 
invita par un message le corps législatif à nommer 
dans cette vue une commission de cinq membres. 
Le 22 floréal, les élections furent en grande partie 
annulées ; le parti directorial frappa à cette époque 
les républicains extrêmes, comme neuf mois aupa- 
ravant il avait frappé les royalistes. 

Le Directoire voulait maintenir l'équilibre po- 
litique, qui avait été le caractère de ses deux 
premières années ; mais sa situation était bien 



DU 18* FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 233 

changée. Il ne pouvait plus être, depuis son der- 
nier coup d'État, un gouvernement impartial, 
parce qu'il n'était plus un gouvernement consti- 
tutionnel. Avec ces prétentions d'isolement il mé- 
contenta tout le monde : cependant il vécut encore 
de cette manière jusqu'aux élections de l'an VIL II 
montra beaucoup d'activité, mais une activité étroite 
et tracassière. Merlin de Douai et Treilhard , qui 
avaient remplacé Carnot et Barthélémy, étaient 
deux avocats politiques. Rewbel avait au plus 
haut degré la résolution d'un homme d'Etat sans 
en avoir les grandes vues. La Réveil 1ère- Lé. 
peaux s'occupait beaucoup trop de la secte des 
théophilantropes pour un chef de gouvernement. 
Quant à Barras, il continuait sa vie dissolue et sa 
régence directoriale : son palais était le rendez-vous 
des joueurs, des femmes galantes et des agioteurs 
de toute espèce. L'administration des directeurs 
se ressentit de leur caractère , mais surtout de leur 
position, aux embarras de laquelle vint encore 
ajouter la guerre avec toute l'Europe. 

Pendant que les plénipotentiaires républicains 
négociaient à Rastadt la paix avec l'Empire , ia 
seconde coalition entra en campagne. Le traité 
de Gampo-Formio n'avait été pour l'Autriche 
qu'une suspension d'armes. L'Angleterre n'eut 



234 CHAPITRE XIII. 

point de peine à l'engager dans une nouvelle coa- 
lition; excepté la Prusse et l'Espagne, la plupart des 
puissances européennes en firent partie. Les sub- 
sides du cabinet britannique et l'attrait de l'Occi- 
dent décidèrent la Russie; la Porte et les Etats 
barbaresques y accédèrent à cause de l'invasion 
de l'Egypte, l'Empire pour recouvrer la rive gau- 
che du Rhin , et les petits princes d'Italie , afin de 
détruire les républiques nouvelles. On discutait à 
Rastadt le traité relatif à l'Empire, à la cession de 
la rive gauche du Rhin , à la navigation de ce 
fleuve et à la démolition de quelques forteresses de 
la rive droite , lorsque les Russes débouchèrent en 
Allemagne, et que l'armée autrichienne s'ébranla. 
Les plénipotentiaires français, pris au dépourvu, 
reçurent l'ordre de partir dans les vingt-quatre 
heures; ils obéirent sur-le-champ, et ils se mirent 
en route après avoir obtenu des saufs- conduits des 
généraux ennemis. A quelque distance de Rastadt, 
ils furent arrêtés par des hussards autrichiens qui, 
s'étant assurés de leurs noms et de leur titre , les 
assassinèrent : Bonnier et Roberjot furent tués, 
Jean de Bry fut laissé pour mort. Cette violation 
inouïe du droit des gens, cet assassinat prémédité 
de trois hommes revêtus d'un caractère sacré ex- 
cita une horreur générale. Le corps législatif dé- 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 235 

2réta la guerre, et la décréta d'indignation contre 
les gouvernements sur lesquels retombait cet énorme 
attentat. 

Les hostilités avaient déjà commencé en Italie et 
sur le Rhin. Le Directoire, averti de la marche 
des troupes russes et suspectant les intentions de 
l'Autriche, fit porter une loi de recrutement par 
les Conseils. La conscription militaire mit deux 
cent mille jeunes gens à la disposition de la républi- 
que. Cette loi, qui eut des suites incalculables, fut 
le résultat d'un ordre de choses plus régulier. Les 
levées en masse avaient été le service révolutionnaire 
de la patrie; la conscription en devint le service 
légal. 

Les puissances les plus impatientes et qui for- 
maient Pavant-garde de la coalition avaient déjà 
engagé Pattaque. Le roi de Naples s'était avancé 
sur Rome, et le roi de Sardaigne avait levé des 
troupes et menacé la république ligurienne. Comme 
ils n'étaient pas de force à soutenir le choc des 
armées françaises, ils furent facilement vaincus et 
dépossédés. Le général Championnet entra dans 
Naples après une victoire sanglante. Les lazzaroni 
défendirent l'intérieur de la ville pendant trois 
jours; mais ils succombèrent et la république Par- 
thmopéenne fut proclamée. Le général Joubert 



236 CHAPITRE XIII. 

occupa Turin, et l'Italie entière se trouva sous la 
main des Français lorsque la nouvelle campagne 
s'ouvrit. 

La coalition était supérieure à la république en 
forces effectives et en préparatifs; elle l'attaqua par 
les trois grandes ouvertures de l'Italie, de la Suisse 
et de la Hollande. Une forte armée autrichienne dé- 
boucha dans le Mantouan, elle battit deux fois 
Schérer sur l'Adige, et fut bientôt jointe par le 
bizarre et jusque-là victorieux Souvarow. Moreau 
prit la place de Schérer, et fît meilleure contenance 
que lui ; il opéra sa retraite du côté de Gênes pour 
garder la barrière des Apennins et se joindre avec 
l'armée de Naples , commandée par Macdonald , qui 
fut écrasé à la Trébia. Les Austro-Russes portèrent 
alors leurs principales forces sur la Suisse. Quel- 
ques corps russes se réunirent à l'archiduc Charles, 
qui avait battu Jourdan sur le haut Rhin et qui se 
disposa à franchir la barrière helvétique. En même 
temps le duc d'York débarqua en Hollande avec 
quarante mille Anglo-Russes. Les petites républi- 
ques qui protégeaient la France étaient envahies, et 
avec quelques nouvelles victoires les confédérés pou- 
vaient pénétrer dans la place même de la révolu- 
tion. 

Ce fut au milieu de ces désastres militaires et du 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 237 

mécontentement des partis que se firent les élections 
de floréal an VII (mai 1799); elles furent répu- 
blicaines, commes celles de l'année précédente. Le 
Directoire ne se trouva plus assez fort contre les 
malheurs publics et les ressentiments des partis. La 
sortie légale de Rewbell , que remplaça Sieyès , lui 
fit perdre le seul homme qui pût faire tête à l'o- 
rage : elle introduisit dans son sein l'antagoniste le 
plus déclaré de ce gouvernement compromis et usé. 
Les modérés et les républicains extrêmes se réu- 
nirent pour demander compte aux directeurs de 
la situation intérieure et extérieure de la républi- 
que. Les Conseils se mirent en permanence. Bar- 
ras abandonna ses collègues. Le déchaînement 
des Conseils se dirigea uniquement contre Treil- 
hard, Merlin et la Réveillère, derniers soutiens 
de l'ancien Directoire. Ils destituèrent Treilhard 
parce qu'il n'y avait pas eu, ainsi que l'exigeait 
la constitution, une année d'intervalle entre ses 
fonctions législatives et directoriales. L'ex-mi- 
nistre de la justice Gohier fut aussitôt mis à sa 
place. 

Les orateurs des Conseils attaquèrent vivement 
alors Merlin et la Réveillère , qu'ils ne pouvaient 
pas destituer et qu'ils voulaient contraindre à se 
démettre. Les directeurs menacés envoyèrent aux 



238 CHAPITRE XIII. 

Conseils un message justificatif, et leur proposèrent 
la paix. Le 3o prairial, le républicain Bertrand (du 
Calvados) monta à la tribune , et , après avoir exa- 
miné les offres des directeurs, il s'écria : « Vous avez 
« proposé une réunion, et moi je vous conseille de 
« réfléchir si vous-mêmes pouvez encore conserver 
« vos fonctions. Vous n'hésiterez pas à vous déci- 
« der si vous aimez la république. Vous êtes dans 
« l'impuissance de faire le bien ; vous n'aurez ja- 
de mais ni la confiance de vos collègues , ni celle 
« du peuple, ni celle des représentants, sans laquelle 
« vous ne pouvez faire exécuter les lois. Déjà, je le 
« sais, grâce à la constitution, il existe dans le Di- 
« rectoire une majorité qui jouit de la confiance du 
« peuple et de celle de la représentation nationale. 
« Qu'attendez- vous pour mettre l'unanimité de vœux 
« et de principes entre les deux premières autorités 
« de la république ? Vous n'avez plus même la con- 
« fiance de ces vils flatteurs qui ont creusé votre 
« tombeau politique. Terminez votre carrière par 
« un acte de dévouement que le bon cœur des ré- 
« publicains saura seul apprécier. » 

Merlin et la Réveillère, privés de l'appui du gou- 
vernement par la sortie de Rewbell , la destitution 
de Treilhard et l'abandon de Barras, pressés par 
l'exigence des Conseils et par des motifs patrioti- 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 239 

ques, cédèrent aux circonstances et se démirent 
de l'autorité directoriale. Cette victoire, que rem- 
portèrent les républicains et les modérés réunis, 
tourna au profit des uns et des autres. Les pre- 
miers introduisirent le général Moulins dans le Di- 
rectoire; les seconds y firent entrer Roger-Ducos. 
La journée du 3o prairial (18 juin), qui désor- 
ganisa l'ancien gouvernement de l'an III fut de la 
part des Conseils la revanche du 1 8 fructidor et du 
22 floréal contre le Directoire. A cette époque, les 
deux grands pouvoirs de l'Etat avaient violé, cha- 
cun à son tour, la constitution , le Directoire en 
décimant la législature , la législature en expulsant 
le Directoire. Cette forme de gouvernement, dont 
tous les partis avaient à se plaindre , ne pouvait avoir 
une existence prolongée. 

Après le succès du 3o prairial, Sieyès travailla 
à détruire ce qui restait encore du gouvernement de 
Tan III, afin de rétablir sur un autre plan le ré- 
gime légal. C'était un homme d'humeur et de sys- 
tème, mais qui avait un sentiment sûr des situa- 
i tions. Il rentrait dans la révolution à une époque 
singulière , avec le dessein de la fermer par une cons- 
titution définitive. Après avoir coopéré aux prin- 
| cipaux changements de 1789 par sa motion du 17 
I juin , qui transforma les états généraux en assem- 






240 CHAPITRE XIII. 

blée nationale , et par son plan d'organisation inté- 
rieure, qui substitua les départements aux provinces, 
il était demeuré passif et silencieux durant toute la 
période intermédiaire. 11 avait attendu que le temps 
de la défense publique fît de nouveau place à celui 
de l'institution. Nommé, sous le Directoire, à l'am- 
bassade de Berlin, on lui attribuait le maintien de 
la neutralité de la Prusse. A son retour, il accepta les 
fonctions, jusque-là refusées, de directeur, parce 
que Rewbell sortit du gouvernement et qu'il crut 
les partis assez fatigués pour entreprendre la paci- 
fication définitive et l'établissement de la liberté. 
C'est avec cette intention qu'il s'appuya dans le 
Directoire sur Roger-Ducos, dans le corps législatif 
sur le Conseil des Anciens, au dehors sur la masse des 
hommes modérés et sur la classe moyenne, qui, après 
avoir voulu des lois comme une nouveauté , voulait 
du repos comme une nouveauté aussi. Ce parti cher- 
chait un gouvernement fort et rassurant, qui n'eût ni 
passé ni inimitiés et qui pût dès lors satisfaire toutes 
les opinions et tous les intérêts. Comme ce qui s'était 
fait depuis le 1 4 juillet jusqu'au 9 thermidor par le 
peuple , de complicité avec une partie du gouverne- 
ment , se faisait depuis le i3 vendémiaire par les sol- 
dats , Sieyès avait besoin d'un général : il jeta les yeux 
sur Joubert , qui fut mis à la tête de l'armée des Al- 



BU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. ?4J 

pes , afin qu'il gagnât, par des victoires et par la libé- 
ration de l'Italie, une grande importance politique. 
Cependant la constitution de l'an III était encore 
soutenue par les deux directeurs Gohier et Moulins , 
par le conseil des Cinq-Cents,, et au dehors par le 
parti du Manège. Les républicains prononcés s'étaien I 
réunis en club dans cette salle où avait siégé la pre- 
mière de nos assemblées. Le nouveau club, formé des 
débris de celui de Salin avant le r 8 fructidor, de celui 
> du Panthéon au commencement du Directoire, et de 
l'ancienne société des Jacobins, professait avec exal- 
tation les principes républicains, mais non les opi- 
nions démocratiques de la classe inférieure. Chacun 
! des deux partis occupait aussi le ministère, qui avait 
[été renouvelé en même temps que le Directoire. Cam- 
Ibacérès avait la justice; Quinette, l'intérieur; Rein- 
[hard, placé là momentanément pendant l'interrègne 
I ministériel de Talleyrand, les relations extérieures; 
1 Robert Lindet, les finances; Bourdon (de Vatry) , la 
I marine; Bernadotte, la guerre; Bourguignon, bien- 
I tôt remplacé par Fouché (de Nantes), la police. 

Cette fois, Barras était neutre entre les deux moitiés 
I du corps législatif, du Directoire et du ministère. 
I Voyant que les choses allaient à un changement plus 
1 considérable que celui du 3o prairial, ex-noble, il 
I crut que le dépérissement de la république entraîne- 

14 



242 CHAPITRE XIII. 

rait la restauration des Bourbons, et il traita avec le 
prétendant Louis XVIII. Il paraît qu'en négociant le 
rétablissement deia monarchie par son agent David 
Monnier, il ne s'oublia pas lui-même. Barras ne tenait 
à rien avec conviction, et se déclarait toujours pour 
le parti qui avait les plus grandes chances de victoire. 
Après avoir été montagnard démocrate au 3i mai, 
montagnard réactionnaire au 9 thermidor, directeur 
révolutionnaire contre les royalistes au 18 fructidor, 
directeur républicain extrême contre ses anciens col- 
lègues au 3o prairial, il devenait aujourd'hui direc- 
teur royaliste contre le gouvernement de l'an III. 

Le parti déconcerté par le 18 fructidor et par 
la paix du continent avait aussi repris courage. Les 
succès militaires de la nouvelle coalition, la loi 
dure de Vempruntjorcé^ et la loi violente des otages 
qui obligeait chaque famille d'émigrés à donner des 
garanties au gouvernement, avaient fait reprendre 
les armes aux royalistes du Midi et de l'Ouest. Ils! 
reparaissaient par bandes, qui devenaient de jour 
en jour plus redoutables et qui recommençaient la 
petite mais désastreuse guerre de la chouannerie. 
Ils attendaient l'arrivée des Russes , et croyaient à 
la restauration prochaine de la monarchie. Ce mo- 
ment était celui d'une nouvelle candidature pour 
tous les partis. Chacun d'eux aspirait à l'héritage 






BU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 243 

de la constitution agonisante , comme on l'avait vu 
à la fin de la session conventionnelle. En France , 
on est averti par une sorte d'odorat politique qu'un 
gouvernement se meurt, et tous les partis vont à la 
curée. 

Heureusement pour la république , la guerre 
changea de face sur les deux frontières du haut 
et du bas Rhin. Les alliés, après avoir acquis 
l'Italie, voulurent pénétrer en France par la Suisse 
et par la Hollande; mais les généraux Masséna et 
Brune arrêtèrent leur marche jusque-là victorieuse. 
Masséna s'avança contre Rorsakof et Souvarow. 
Pendant douze jours de grandes combinaisons et de 
victoires consécutives, courant tour à tour de Cons- 
tance à Zurich , il repoussa les efforts des Russes , 
les força à la retraite, et désorganisa la coalition. 
Brune battit aussi le duc d'York en Hollande , l'o- 
bligea de remonter sur ses vaisseaux et de renoncer 
à sa tentative d'invasion. L'armée d'Italie seule 
avait été moins heureuse . Elle avait perdu son général, 
Joubert , tué à la bataille de Novi en chargeant lui- 
même les Austro-Russes. Mais cette frontière , qui 
était fort éloignée du centre des événements , ne fut 
point entamée malgré la défaite de Novi , et Cham- 
pionnet la défendit habilement. Elle devait être 
bientôt dépassée par les troupes républicaines , qui, 



244 CHAPITRE XIII. 

après avoir été un moment battues à chaque reprise 
d'armes , reprenaient leur supériorité et recom- 
mençaient leurs victoires. L'Europe, en donnant par 
ses attaques répétées plus d'exercice à la puissance 
militaire, la rendait chaque fois plus envahissante. 
Mais au dedans rien n'était changé. Les divi- 
sions, le mécontentement et le malaise étaient les mê- 
mes. La lutte s'était prononcée davantage entre les 
républicains modérés et les républicains extrêmes. 
Sieyès poursuivit ses projets contre ces derniers. 
Il s'éleva au Champ-de-Mars , dans l'anniver- 
saire du 10 août, contre les Jacobins. Lucien 
Bonaparte , qui avait beaucoup de crédit dans les 
Cinq-Cents par son caractère , ses talents et l'impor- 
tance militaire du conquérant de l'Italie et de l'E- 
gypte , fit dans cette assemblée un tableau effrayant 
de la terreur, et dit que la France était menacée de 
son retour. À peu près dans ce temps, Sieyès fit 
destituer Bernadotte ; et Fouché ferma , d'accord 
avec lui, la réunion du Manège. La masse, à laquelle 
il suffit de représenter le fantôme du passé pour lui 
en inspirer l'épouvante, se rangea du côté des mo- 
dérés, dans la crainte de la terreur ; et les républi- 
cains extrêmes ayant voulu faire déclarer la Patrie 
en danger, comme à la fin de la législative, ne pu- 
rent pas y réussir. Mais Sieyès, après avoir perdu 






DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 245 

Joubert, cherchait un général qui pût entrer dans 
ses desseins et qui protégeât la république sans en 
devenir l'oppresseur. Hoche était mort depuis plus 
d'un an; Moreau avait laissé planer des soupçons sur 
lui par sa conduite équivoque envers le Directoire 
avant le 18 fructidor et par la dénonciation subite 
de son ancien ami Pichegru, dont il avait caché la 
trahison pendant une année; Masséna n'était point 
un général politique; Bernadotte et Jourdan étaient 
attachés au parti du Manège ; Sieyès se trouvait 
dans cette pénurie et ajournait son coup d'Etat 
faute d'un homme. 

Bonaparte avait appris en Orient, par son frère Lu- 
cien et quelques autres de ses amis, l'état des affaires 
en France et le déclin du gouvernement dictatorial. 
Son expédition avait été brillante et il s'était rendu 
maître de la haute et de la basse Egypte. Après avoir 
battu les Mameloucks et complètement ruiné leur do- 
mination, il s'était avancé en Syrie; mais le mauvais 
succès du siège de Saint-Jean-d'Acre l'avait contraint 
de retourner vers sa première conquête. C'est là qu'a- 
près avoir défait une armée ottomane sur le rivage d' A- 
boukir, si fatal une année auparavant à la flotte fran- 
çaise, il se décida à quitter cette terre de déportation 
et de renommée pour faire servir à son élévation la 
nouvelle crise de la France. Il laissa le général Kléber 

14. 



246 CHAPITRE XIII. 

pour commander l'armée d'Orient, et traversa, sur une 
frégate, la Méditerranée couverte de vaisseaux anglais. 
Il débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VII (g oc- 
tobre 1799), dix-neuf jours après la bataille deBer- 
ghen, remportée par Brune sur les Anglo-Russes du 
duc d'Yorck, et quatorze jours après celle de Zurich , 
remportée par Masséna sur les Austro-Russes de 
Rorsakof et de Souvarow. Il parcourut la France, des 
côtes de la Méditerranée à Paris, en triomphateur. Son 
expédition, presque fabuleuse, avait surpris et occupé 
les imaginations et avait encore ajouté à sa renommée, 
déjà si grande par la conquête de l'Italie. Ces deux 
entreprises l'avaient placé bien au-dessus des autres 
généraux de la république. L'éloignement du théâtre 
sur lequel il avait combattu lui avait permis de com- 
mencer sa carrière d'indépendance et d'autorité. Gé- 
néral victorieux, négociateur avoué et obéi, créatei 
de républiques, il avait traité tous les intérêts ave 
adresse, toutes les croyances avec modération. Prép* 
rant de loin ses destinées ambitieuses, il ne s'était fail 
l'homme d'aucun système, et il les avait tous ména- 
gés pour s'élever de leur consentement. Il avait ei 
tretenu cette pensée d'usurpation dès ses victoires 
d'Italie. Au 18 fructidor, si le Directoire avait été 
vaincu par les Conseils , il se proposait de marcher 
contre ces derniers avec son armée, et de saisir le 






DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 247 

protectorat de la république. Après le 18 fructidor, 
voyant le Directoire trop puissant et l'inaction en Eu- 
rope trop dangereuse pour lui, il accepta l'expédition 
d'Égvpte afin de ne pas déchoir et de n'être pas ou- 
blié. A la nouvelle de la désorganisation du Direc- 
toire, au 3o prairial, il se rendit en toute baie sur le 
lieu des événements. 

Son arrivée excita l'enthousiasme de la masse 
modérée de la nation ; il reçut des félicitations gé- 
nérales, et il fut aux enchères des partis, qui vou- 
lurent tous le gagner. Les généraux, les directeurs, 
les députés, les républicains mêmes du Manège 
le virent et le sondèrent. On lui donna des fêtes 
et des repas ; il se montrait grave , simple , peu 
empressé et observateur; il avait déjà une fami- 
liarité supérieure et des habitudes involontaires de 
commandement. Malgré son défaut d'empressement 
et d'ouverture, il avait un air assuré, et on aper- 
cevait en lui une arrière-pensée de conspiration. 
Sans le dire , il le laissait deviner, parce qu'il faut 
toujours qu'une chose soit attendue pour qu'elle se 
fasse. Il ne pouvait pas s'appuyer sur les républi- 
cains du Manège , qui ne voulaient ni d'un coup 
d'État ni d'un dictateur; et Sieyès craignait avec 
raison qu'il ne fût trop ambitieux pour entrer dans 
ses vues constitutionnelles. Aussi Sieyès hésita-t-il à 



248 CHAPITRE XIII. 

s'aboucher avec lui. Mais enfin, pressés par des 
amis communs, ils se virent et se concertèrent. 
Le i5 brumaire, ils arrêtèrent leur plan d'attaque 
contre la constitution de l'an III. Sieyès se chargea 
de préparer les Conseils par les commissions des ins- 
pecteurs, qui avaient en lui une confiance illimitée. 
Bonaparte dut gagner les généraux et les divers 
corps de troupes qui se trouvaient à Paris, et qui 
montraient beaucoup d'enthousiasme et de dévoue- 
ment pour sa personne. On convint de convoquer 
d'une manière extraordinaire les membres les plus 
modérés des Conseils; d'exposer aux anciens les 
dangers publics; de leur demander, en leur présen- 
tant l'imminence du jacobinisme , la translation du 
corps législatif à Saint-Cloud, et la nomination du 
général Bonaparte au commandement de la force 
armée comme le seul homme qui pût sauver la pa- 
trie; d'obtenir ensuite, au moyen du nouveau pou- 
voir militaire, la désorganisation du Directoire et 
la dissolution momentanée du corps législatif. L'en- 
treprise fut fixée au 1 8 brumaire ( 9 novembre ) , 
au matin. 

Pendant ces trois jours, le secret fut fidèlement 
gardé. Barras, Moulins et Gohier qui formaient la 
majorité du Directoire , dont Gohier était alors pré- 
sident, auraient pu, en prenant l'avance sur les 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 249 

conjurés , comme au 18 fructidor, déjouer leur coup 
d'État. Mais ils croyaient à des espérances de leur 
part, et non à des projets arrêtés. Le 18 au matin, les 
membres des Anciens furent convoqués d'une ma- 
nière inusitée par les Inspecteurs ; ils se rendirent aux 
Tuileries, et entrèrent en séance vers les sept heures, 
sous la présidence de Lemercier. Cornudet , Lebrun 
et Fargues, trois des conjurés les plus influents dans 
le Conseil, présentèrent le tableau le plus alarmant de 
la situation publique: ils assurèrent que les Jacobins 
venaient en foule à Paris de tous les départements ; 
qu'ils voulaient rétablir le gouvernement révolution- 
naire, et que la terreur ravagerait de nouveau la répu- 
blique si le Conseil n'avait pas le courage et la sagesse 
d'en prévenir le retour. Un autre conjuré, Régnier 
(de la Meurthe), demanda aux anciens, déjà ébran- 
lés, qu'en vertu du droit que leur conférait la cons- 
titution, ils transférassent le corps législatif à Saint - 
Cloud, et que Bonaparte, nommé par eux comman- 
dant de la 17 e division militaire, fut chargé de la 
translation. Soit que le Conseil entier fut complice de 
cette manœuvre , soit qu'il fût frappé d'une crainte 
réelle, d'après une convocation si précipitée et des 
discours si alarmants, il accorda tout ce que les con- 
jurés demandèrent. 

Bonaparte attendait avec impatience le résultat de 



250 CHAPITRE XIII. 

cette délibération dans sa maison rue Chantereine; 
il était entouré de généraux, du commandant de la 
garde du Directoire , Lefèvre , et de plusieurs régi- 
ments de cavalerie qu'il devait passer en revue. Le 
décret du conseil des Anciens, rendu à huit heures, 
lui fut apporté à huit heures et demie par un messager 
d'Étal. Il reçut les félicitations de tous ceux qui for- 
maient son cortège : les officiers tirèrent leurs épées 
en signe de fidélité. Il se mit à leur tête, et ils mar- 
chèrent aux Tuileries ; il se rendit à la barre du con- 
seil des Anciens, prêta serment de fidélité, et nomma 
pour son lieutenant Lefèvre, chef de la garde direc- 
toriale. 

Néanmoins ce n'était là qu'un commencement de 
succès. Bonaparte était chef du pouvoir armé-, mais 
le pouvoir exécutif du Directoire et le pouvoir légis- 
latif des Conseils existaient encore. Dans la lutte qui 
devait infailliblement s'établir, il n'était pas sûr que 
la grande et jusque-là victorieuse force de la révolu- 
tion ne l'emportât point. Sieyès et Roger-Ducos se 
rendirent du Luxembourg au camp législatif et mili- 
taire des Tuileries, et donnèrent leur démission. Bar- 
ras, Moulins et Gohier, avertis de leur côté, mais un 
peu tard, de ce qui se passait, voulurent user de leur 
pouvoir et s'assurer de leur garde; mais celle-ci, ayant 
reçu par Bonaparte communication du décret des An- 






DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 251 

ciens, refusa de leur obéir. Barras, découragé, envoya 
sa démission et partit pour sa terre de Gros-Bois. Le 
Directoire fut dissous de fait, et il y eut un antagoniste 
de moins dans la lutte. Les Cinq-Cents et Bonaparte 
restèrent seuls en présence. 

Le décret du Conseil des Anciens et les proclama- 
tions de Bonaparte furent affichés sur les murs de Paris . 
On apercevait dans cette grande ville l'agitation qui 
accompagne les événements extraordinaires. Les ré- 
publicains éprouvaient, non sans raison, de sérieuses 
alarmes pour la liberté. Mais lorsqu'ils témoignaient 
des craintes sur les desseins de Bonaparte, dans lequel 
ils voyaient un César on un Cromwell, on leur répon- 
dait par ces paroles du général lui-même : Mau- 
vais rôles y rôles usés, indignes d'un homme de sens, 
ils ne le seraient pas d'un homme de bien. Ce serait 
une pensée sacrilège que celle d attenter au gouverne- 
ment représentatif dans le siècle des lumières et de la 
liberté. Il n'y aurait quunfou qui voulût de gaieté 
de cœur faire perdre la gageure de la république con- 
tre la royauté après l'avoir soutenue avec quelque 
gloire et quelques périls . Cependant l'importancequ'i 
s'accordait dans ses proclamations était de mauvais 
augure. Il reprochait au Directoire la situation de la 
France d'une manière tout à fait extraordinaire. 
« Qu'avez-vous fait, disait-il, de cette France que je 



252 CHAPITRE XIII. 

<c vous ai laissée si brillante? Je vous ai laissé la paix, 
« j'ai retrouvé la guerre; je vous ai laissé des vic- 
« toires, j'ai retrouvé des revers; je vous ai laissé les 
« millions d'Italie, et j'ai trouvé partout des lois spo- 
rt liatrices et la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille 
« Français que je connaissais, tous mes compagnons 
« de gloire? Ils sont morts. . . Cet état de choses ne 
« peut durer; avant trois ans il nous mènerait au 
« despotisme. » C'était la première fois, depuis dix 
années, qu'un homme rapportait tout à lui seul, qu'il 
demandait compte de la république comme de son 
propre bien. On ne peut s'empêcher d'être surpris en 
voyant un nouveau venu de la révolution s'introduire 
seul dans l'héritage, si laborieusement acquis, de 
tout un peuple. 

Le 19 brumaire, les membres des Conseils se ren- 
dirent à Saint-Cloud, Sieyès et Roger-Ducos accom- 
pagnèrent Bonaparte sur ce nouveau champ de ba- 
taille; ils étaient allés à Saint-Cloud dans l'intentioi 
de soutenir les desseins des conjurés. Sieyès, qui en- 
tendait la tactique des révolutions, voulait, pour assu- 
rer les événements, qu'on arrêtât provisoirement leur! 
chefs, et qu'on n'admît dans les Conseils que la mass 
modérée; mais Bonaparte s'y était refusé. Il n'était pa< 
un homme de parti et n'ayant agi et vaincu jusque \l 
qu'avec des régiments, il croyait entraîner des Coi 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUM AIRE. 253 

seils législatifs, comme une armée, par un mot 
d'ordre. La galerie de Mars avait été préparée pour 
les Anciens, l'Orangerie pour les Cinq-Cents. Une 
force armée considérable entourait le siège de la lé- 
gislature, comme la multitude, au 2 juin, entourait 
la Convention. Les républicains, réunis en groupes 
dans les jardins , attendaient l'ouverture des séances; 
ils étaient agités d'une généreuse indignation contre 
la brutalité militaire dont ils étaient menacés; ils 
se communiquaient leurs projets de résistance. Le 
jeune général, suivi de quelques grenadiers, parcou- 
rait les cours et les appartements; et, se livrant préma- 
turément à son caractère, il disait , comme le vingtième 
roi d'une dynastie : Je ne veux plus de factions : il 
faut que cela finisse; je n'en veux plus absolument. 
Vers deux heures après midi, les Conseils se réuni- 
rent dans leurs salles respectives au bruit des instru- 
ments, qui exécutaient la Marseillaise. 

Dès que la séance est ouverte, Emile Gaudin, l'un 
des conjurés, monte à la tribune des Cinq-Cents. Il 
propose de remercier le Conseil des Anciens des 
mesures qu'il a prises , et de le faire expliquer sur le 
moyen de sauver la république. Cette motion devient 
le signal du plus violent tumulte; de tous les coins de 
la salle s'élèvent des cris contre Gaudin. Les députés 
républicains assiègent la tribune et le bureau, que 

RÉVOL. FRANÇAISE. T II. 15 



254 CHAPITRE XIII. 

présidait Lucien Bonaparte. Les conjurés Cabanis, 
Boulay(delaMeurthe), Chazal, Gaudin, etc., pâlis- 
sent sur leurs bancs. Après une longue agitation, au 
milieu de laquelle personne ne peut se faire entendre, 
le calme se rétablit un moment , et Delbred propose 
de renouveler le serment à la constitution de Tan III. 
Aucune voix ne s'élevant contre cette motion qui de- 
venait capitale dans une pareille conjoncture, le ser- 
ment est prêté avec une unanimité et un accent d'en- 
thousiasme qui compromettent la conjuration. 

Bonaparte , instruit de ce qui se passait aux Cinq- 
Cents et placé dans l'extrême péril d'une destitution 
et d'une défaite, se présente au Conseil des Anciens. 
Il était perdu si ce dernier, qui penchait pour la con- 
juration, était entraîné par l'élan du Conseil des Cinq- 
Cents. « Représentants du peuple, leur dit-il, vous 
« n'êtes point dans des circonstances ordinaires; 
« vous êtes sur un volcan. Hier j'étais tranquille 
« lorsque vous m'avez appelé pour me notifier le 
s décret de translation , et me charger de l'exécuter. 
« Aussitôt j'ai rassemblé mes camarades; nous avons 
« volé à ^otre secours. Eh bien ! aujourd'hui on m'a- 
« breuve de calomnies. On parle de César, on parle 
« de Cromwell, on parle de gouvernement militaire! 
a Si j'avais voulu opprimer la liberté de mon pays, je 
« ne me serais point rendu aux ordres que vous m'a- 






DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 255 

■ vez donnés; je n'aurais pas eu besoin de recevoir 
« cette autorité de vos mains. Je vous le jure , repré- 
« sentants du peuple , la patrie n'a pas de plus zélé 
« défenseur que moi ; mais c'est sur vous seuls que 
« repose son salut. Il n'y a plus de gouvernement : 
« quatre des directeurs ont donné leur démission ; le 
« cinquième ( Moulins) a été mis en surveillance pour 
« sa sûreté ; le Conseil des Cinq-Cents est divisé ; il ne 
« reste que le Conseil des Anciens. Qu'il prenne des 
ce mesures, qu'il parle; me voilà pour exécuter. Sau- 
ce vonsla liberté, sauvons l'égalité. » Un membre ré- 
publicain, Linglet, se leva alors et lui dit : ce Général, 
« nous applaudissons à ce que vous dites : jurez donc 
« avec nous obéissance à la constitution de l'an III, 
« qui peut seule maintenir la république. » C'en était 
fait de lui si cette proposition eût été accueillie comme 
aux Cinq-Cents. Elle surprit le Conseil, et Bonaparte 
fut un instant déconcerté. Mais il reprit bientôt : ce La 
ce constitution de l'an III, vous n'en avez plus. Vous 
ee l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez violée au 
ee ii floréal; vous l'avez violée au 3o prairial. La 
ee constitution Pelle est invoquée par toutesles factions 
ee et elle a été violée par toutes; elle ne peut être pour 
ee nous un moyen de salut, parce qu'elle n'obtient 
ee plus le respect de personne ; la constitution violée, 
* il faut un autre pacte, de nouvelles garanties. » 



256 CHAPITRE XIII. 

Le Conseil applaudit aux reproches que lui adressait 
Bonaparte, et il se leva en signe d'approbation. 

Bonaparte , trompé par le succès facile de sa dé- 
marche auprès des Anciens, croit que sa présence 
seule apaisera le Conseil orageux des Cinq-Cents . Il s'y 
rend à la tête de quelques grenadiers, qu'il laisse à la 
porte, mais du côté intérieur de la salle, et il s'a- 
vance seul, le chapeau bas. A l'apparition des baïon- 
nettes, tout le conseil se lève d'un mouvement subit. 
Les législateurs, croyant que son entrée est le signal 
de la violence militaire, poussent en même temps le cri 
de : Hors la loi ! à bas le dictateur 7 Plusieurs mem 
bres s'élancent à sa rencontre ; et le républicain Bigo 
net,lesaisissantparlebras : Que faites-vous ?lui dit-i 
téméraire! Retirez-vous ; vous violez le sanctuah 
deslois. Bonaparte pâlit, se trouble, recule, et ilesten- 
levé par les grenadiers qui lui avaient servi d'escorte. 

Son éloignement ne fit point cesser la tumultueuse 
agitation du Conseil. Tous les membres parlaient à la 
fois, tous proposaient des mesures de salut public et 
de défense. On accablait Lucien Bonaparte de repro-, 
ches; celui-ci justifiait son frère, mais avec timidité. 
Il parvint, après de longs efforts, à monter à la tri- 
bune pour inviter le Conseil à juger son frère avec 
moins de rigueur. Il assura qu'il n'avait aucun des- 
sein contraire à la liberté; il rappela ses services. 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BROIAIRE. 257 

Mais aussitôt plusieurs voix s'élevèrent et dirent : 77 
vient d'en perdre tout le prix ; à bas le dictateur! 
à bas les tyrans! Le tumulte devint plus violent que 
jamais, et l'on demanda la mise hors la loi du général 
Bonaparte. — Quoi! dit Lucien, vous voulez que 
je prononce la mise hors ta loi contre mon frère ! — 
Oui, oui, le hors la loi, voilà pour les tyrans! On 
proposa et on fît mettre aux voix, au milieu de la con- 
fusion, que le Conseil fût en permanence; qu'il se 
rendît sur-le-champ dans son palais à Paris; que les 
troupes rassemblées à Saint-Cloud fissent partie de la 
garde du corps législatif; que le commandement en 
fût confié au général Bernadotte. Lucien, étourdi par 
toutes ces propositions et par la mise hors la loi , 
qu'il crut adoptée comme les autres, remonta de la 
tribune au fauteuil , et dit dans la plus grande 
agitation : « Puisque je n'ai pu me faire entendre 
<c dans cette enceinte, je dépose, avec un sentiment 
I « profond de dignité outragée, les marques de la 
I « magistrature populaire. » Use dépouilla en même 
I temps de sa toque, de son manteau et de son écharpe. 
Cependant Bonaparte avait eu quelque peine, au 
I sortir du conseil des Cinq-Cents, à se remettre de 
h son trouble. Peu accoutumé.aux scènes populaires, il 
|; était \ivement ébranlé. Ses officiers l'entourèrent; et 
I' Sieyès, qui avait plus l'habitude des révolutions, 



258 CHAPITRE XIII. 

conseilla de ne ooint perdre de temps et d'employer 
la force. Le général Lefèvre donna aussitôt l'ordre 
d'enlever Lucien du Conseil. Un détachement entra 
dans la salle, se dirigea vers le fauteuil qu'occupait de 
nouveau Lucien , le prit dans ses rangs, et retourna 
avec lui au milieu des troupes. Dès que Lucien fut 
sorti, il monta à cheval à coté de son frère, et, quoi- 
que dépouillé de son caractère légal, il harangua 
les troupes comme président. De concert avec Bona- 
parte, il dit alors que des poignards avaient été levés 
sur le général dans le Conseil des Cinq-Cents , et il 
s'écria : « Citoyens soldats , le président du Conseil 
« des Cinq-Cents vous déclare que l'immense majorité 
« de ce Conseil est dans ce moment sous la terreur de 
« quelques représentants à stylets qui assiègent la 
« tribune, présentent la mort à leurs collègues, et 
« enlèvent les délibérations les plus affreuses ! . . . Gé- 
« néral, et vous, soldats, et vous tous, citoyens, vous 
« ne reconnaîtrez pour législateurs de la France que 
« ceux qui vont se rendre auprès de moi ! Quant à 
« ceux qui resteraient dans l'Orangerie , que la force 
« les expulse. Ces brigands ne sont plus représen- 
« tants du peuple, mais les représentants du poi- 
« gnard. » Après cette furieuse provocation adressée 
aux troupes par le président d'une assemblée qui tour- 
nait contre elle les pouvoirs qu'il avait reçus d'elle, 



DU 18 FRUCTIDOR AU 18 BRUMAIRE. 259 

Bonaparte prit la parole . « Soldats, dit-il, je vous ai 
« menés à la victoire; puis-je compter sur vous? — 
« Oui! oui! vive le général! — Soldats, on avait 
« lieu de croire que le Conseil des Cinq-Cents sauve- 
« rait la patrie ; il se livre, au contraire, à des déchi- 
« rements; des agitateurs cherchent à le soulever 
« contre moi! Soldats, puis-je compter sur vous? — 
« — Oui! oui! vive Bonaparte! — Eh bien! je vais 
« les mettre à la raison. » Il donne aussitôt à quel- 
ques officiers supérieurs qui l'entouraient l'ordre de 
faire évacuer la salle des Cinq-Cents. 

Le Conseil, depuis le départ de Lucien, était en 
proie à une anxiété extrême et à la plus grande irré- 
solution. Quelques membres proposaient de sortir en 
masse et d'aller à Paris chercher un abri au milieu du 
peuple . D'autres voulaient que la représen tation natio- 
nale n'abandonnât point son poste et qu'elle y bravât 
les outrages de la force . Sur ces entrefaites, une troupe 
de grenadiers entre dans la salle, y pénètre lentement, 
et l'officier qui la commandait notifie au Conseil 
l'ordre de se disperser. Le député Prudhon rappelle 
l'officier et ses soldats au respect des élus du peuple; 
le général Jourdanleur fait envisager aussi l'énormité 
d'un pareil attentat. Cette troupe reste un moment 
indécise ; mais un renfort entre en colonne serrée. Le 
général Leclerc s'écrie : « Au nom du général Bona- 



260 CHAPITRE XIII. 

« parte, le corps législatif est dissous; que les bons 
« citoyens se retirent. Grenadiers, en avant!.. » Des 
cris d'indignation s'élèvent de tous les bancs de la 
salle, mais ils sont étouffés par le bruit des tambours. 
Les grenadiers s'avancent dans toute la largeur de 
l'Orangerie, avec lenteur et en présentant la baïon- 
nette. Ils chassent ainsi devant eux les législateurs, 
qui font entendre encore en sortant le cri de vive la 
République ! A cinq heures et demie, le 19 brumaire 
an VIII (10 novembre 1799) , il n'y eut plus de re- 
présentation . 

Ainsi fut consommée cette violation de la loi, ce 
coup d'Etat contre le régime des assemblées. La force 
commença sa domination. Le 18 brumaire fut le 
3 1 mai de l'armée contre la représentation , si ce n'est 
qu'il ne fut pas dirigé contre un parti, mais contre la 
puissance populaire. Mais il est juste pourtant de dis- 
tinguer le 1 8 brumaire de ses suites. On pouvait croire 
alors que l'armée n'était qu'un auxiliaire de la ré- 
volution, comme au i3 vendémiaire, comme au 
1 8 fructidor , et que ce changement indispensable ne 
tournerait pas au profit d'un homme, d'un homme 
seul , qui changerait bientôt la France en un régi- 
ment et qui ne ferait entendre dans le monde, jus- 
que-là agité par une si grande commotion morale, 
que les pas de son armée et le bruit de sa volonté. 



>u 



CONSULAT. 



CHAPITRE XIV. 



Depuis le 18 brumaire (9 noTcnbre £799) jusnn'an 
2 décembre 1804. 



Espérances des divers partis après le 18 brumaire. — Gouvernement 
provisoire. — Constitution de Sieyès; elle est dénaturée dans la 
constitution consulaire de l'an VIII. — Formation du gouvernement ; 
desseins pacificateurs de Bonaparte. — Campagne d'Italie; victuire 
de Marengo. — Paix générale : sur le continent, par le traité de 
Lunéville; avec l'Angleterre, par le traité d'Amiens. — Fusion des 
partis, prospérité intérieure de la France. — Système ambitieux du 
premier consul; il constitue de nouveau le clergé dans l'Etat, par le 
coucordatde 1801 ; il crée un ordre de chevalerie militaire, au moyen 
de la Légion d'honneur : il complète cet ordre de choses par le con- 
sulat à vie. — Reprise des hostilités avec l'Angleterre. — Conspira- 
tion de Georges et de Pichegru. — La guerre et les tentatives des 
royalistes servent de prétexte à l'érection de l'empire. — Napoléon 
Bonaparte, nommé empereur héréditaire, est sacré par le pape, le 
2 décembre 1804 , dans l'église de Notre-Dame. — Abandon sucre?- 
sif de la révolution. — Progrès du pouvoir absolu pendant les quatie 
années du consulat. 

Le 1 8 brumaire eut une popularité immense . On ne 
vit point dans cet événement la promotion d'un serti 

15. 



262 CHAPITRE XIV. 

homme au-dessus des conseils du peuple; on n'y vit 
point le terme du grand mouvement du 1 4 juillet, qui 
avait commencé l'existence nationale. Le 1 8 brumaire 
ne se présenta que sous son aspect d'espérance et 
de restauration. Quoique la nation fût bien fatiguée, 
bien peu capable de défendre une souveraineté dont 
l'exercice lui était à charge et qui était même devenue 
l'objet de sa propre moquerie depuis que le bas peuple 
l'avait exercée , cependant elle croyait si peu au des- 
potisme que personne ne lui paraissait en état de 
j'asservir. On éprouvait le besoin de voir la société 
se rétablir sous une main habile, et Bonaparte con- 
venait à cette couvre en qualité de grand homme et 
de général victorieux. 

C'est pour cela qu'à part les républicains directo- 
riaux tout le monde se déclara en faveur de la dernière 
journée. La violation des lois et les coups d'Etat 
contre les assemblées avaient été si fréquents durant 
la Révolution qu'on avait pris l'habitude de ne point 
les juger sur leur légitimité, mais d'après leurs suites. 
Depuis le parti de Sieyès jusqu'aux royalistes de 1788, 
chacun se félicita du 18 brumaire, et s'attribua les 
futurs profits politiques de ce changement. Les mo- 
dérés constitutionnels croyaient que la liberté défini- 
tive serait établie ; les royalistes se berçaient de l'es- 
poir, en comparant mal à propos cette époque de 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 263 

notre révolution à l'époque de 1660 dans la révolu- 
tion anglaise, que Bonaparte commençait le rôle de 
Monk, et qu'il restaurerait bientôt la monarchie des 
Bourbons; la masse peu intelligente et intéressée au 
repos comptait sur le retour de l'ordre sous un pro- 
tecteur puissant; les classes proscrites et les hommes 
ambitieux attendaient de lui leur amnistie ou leur 
élévation. Pendant les trois mois qui suivirent le 
18 brumaire, l'approbation et l'attente furent géné- 
rales. On avait nommé un gouvernement provisoire 
composé de trois consuls, Bonaparte, Sieyès et 
Roger-Ducos, ainsi que deux commissions législa- 
tives chargées de préparer la constitution et un 
ordre de choses définitif. 

Les consuls et les deux commissions furent installés 
le 12 brumaire. Ce gouvernement provisoire abolit 
la loi sur les otages et l'emprunt forcé; il permit le 
retour des prêtres proscrits depuis le 18 fructidor; il 
fit sortir de prison et du territoire de la république 
les émigrés que le naufrage avait jetés sur les cotes 
de Calais, et qui, depuis quatre années, étaient captifs 
en France et se trouvaient exposés à la dure peine de 
l'émigration armée. Toutes ces mesures furent très 
favorablement accueillies. Mais l'opinion se révolta 
d'une proscription exercée contre les républicains 
extrêmes. Trente-sept d'entre eux furent condamnésà 



264 CHAPITRE XIV. 

la déportation à la Guyane , et vingt et un à la mise 
en surveillance dans le département de la Charente- 
Inférieure, par un simple arrêté des consuls, sur le 
rapport du ministre de la police Fouché. On n'aimait 
pas les hommes que frappait le gouvernement; mais 
on se souleva contre un acte à ce point arbitraire. 
Aussi les consuls reculèrent devant leur propre ou- 
vrage; ils changèrent d'abord la déportation en 
simple surveillance , et ils annulèrent bientôt la sur- 
veillance elle-même. 

La rupture éclata entre les auteurs du 1 8 brumaire, 
pendant la durée de leur autorité provisoire ; elle fut 
peu bruyante, parce qu'elle eut lieu dans le sein des 
commissions législatives. La constitution nouvelle en 
fut la cause. Sieyès et Bonaparte ne pouvaient point 
s'entendre à cet égard : l'un voulait instituer la 
France et l'autre la gouverner en maître. 

Le projet de constitution de Sieyès , qui fut défi- 
guré dans la constitution consulaire de l'an VIII, 
mérite d'être connu, ne fût-ce que comme curiosité 
législative 4 . Sieyès distribuait la France en trois 
divisions politiques : la commune, la province ou dé- 

1 Cette constitution nous a été communiquée par un membre de la 
Convention (Daunou) à qui plusieurs entretiens avec Sieyès sur ce sujet 
ont permis de retracer exactement les ressorts de sa machine politique 
encore mal connue. Voici un tableau qui les représente en détail et 
d'une manière saillante. 



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tous les deucc ans par .11. 
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c choisis dans BB par leProcla-Slect.P. 
i,7/i„,/ active et /armant dans c/iaaàe 

oclés tous les o ans, uutis rèêfyibles indéfiniment . 

Provinciale dëli-jiblcs e.rtraite de la lista eo/umum/le /il) dont elle /orme 
,,<„■ les /■:/,;■/':' KE, renouvelée mais rcéligùble tous les J ans par AA. 
'islroteurs provinciaux \ Choisis par te /'roc/amateur- /-lecteur E 
prooineiiit/.r ou d'appel \ dons la liste- provinciale FF. 
lalionale dëli</ibfes e.ctrui/e de la liste prooh/eiale FF dont elle 
le io' pur les /Electeurs EE, renouvelée 
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X, et le //'/•'/ constitution, loire 0, /orsi/u'i/ est de- 
mandeur ou défendeur ,/// nom //// gouverno/n.} 
Tribunal de cassation, souverain, pris dans' la- 
liste nationale II, par le Froc/amateur -A'tectcur 
l\ il est en ,,/ën/e len/s /taule cour nationale 



//VA I-L .Vinis-tres choisis dans /,/ l/.r/c /,,,/,,.,,,,/e II. /,<„■ le /'rai 
lr ^4 rapports avec /e c/msei/ délai J " . 



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Collcae de too tribtuis e,„ 
du peuple, auprès du 



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•// de rr/i.i- oui 0/U eu le plus de s/J/r, 
vbu/u/t est de/na/idear ou défendeur du 
e/ du Ju/'i/ e/>//.\///ft/t<>///ta/re O, ses /ne/,, 
ou destitues par /ton maintien sur /a 
conslitulio/i/iaire O f e/i sa uua/itc de „ 



la/r législative composée de Soo membres c/io 



les Flccteu 

possible , 

uf les vacances au'clle s 

{(tio/uiai/'i du atutvcrne/n 

dura constitution/taire ou 



indissoluble , 



eil d'état 



r FF, renouvelée tous les â 
'.'après 

dorure*, Jugeant encre te conseil délai pc- 
nc/n, 1 et U tribunal pétitionnaire du peuple . 
? ou cour de cassation politique composée de 200 
', inamovible, orfoinairement élue par le /roelanir 
IJeeteur l* dans la liste nationale If se renouvelant ensuite elle 
même ayant la fa culte d'absorber eeu.r oui sont dans le çou- 
vernemenl au dans le tribu/iat, elle ne fait pas les lois, mais 
eticjaoe si les luis sont conformes à la, constitution,. 
1111 Ministres dans leurs rapports aoee le Frocla/natcicr-Jiteef, /'. 
P Iroelan/f A'if inamovible, eba/yc il élire les t fonctionnaires, 

in eapabte de gouverner. Ida par le Jury constitution naire r 
et pouvant être absorbé par lac. 
O . itO/u/ustra/'. s .rpéciauj; de commune choisis dans /i/i p a/' I 1 . 
Jl . fdmi/ustratf s ' speeiaus de province choisis dans FF par P. 

S Ad/nt'nist''/ spéciaaœ natio/iaua: choisis dans II par F. 

T Jurés contmanuui- (ires au sort dans BIS, 



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dures pronùtciatuo, tires au sort dans FF. 
dtLrcs nalionatLœ, ti/'és au sort dans II, 



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Nota, /.es points inditfucnl les rapports des divers pouvoirs, //s design eut ([i/idetnenl la tratis/ormatioti des candidats en fonctionnaire 
les points qui parlc/il des listes de notabilité cl yui. aboutissent oua- i/uarrès . 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DÉCEMBRE 1804. ?65 

partement, et l'État. Chacune avait ses pouvoirs d'ad- 
ministration et de judicature, placés dans un ordre 
hiérarchique : la première, les municipalités et les 
tribunaux de paix et de première instance; la seconde, 
des préfectures populaires et des tribunaux d'appel; 
la troisième , le gouvernement central et la cour de 
cassation. Il y avait, pour remplir les diverses fonc- 
tions de la commune, du département et de l'Etat, 
trois listes de notabilités, dont les membres n'étaient 
que de simples candidats présentés par le peuple. 

Le pouvoir exécutif résidait dans le proclamateur- 
électeur, fonctionnaire supérieur, inamovible, irres- 
ponsable , chargé de représenter la nation au dehors 
et de former le gouvernement dans un conseil d'État 
délibérant et un ministère responsable. Le Proclama- 
teur-électeur choisissait dans les listes de candidature 
des juges, depuis les tribunaux de paix jusqu'à la cour 
de cassation ; des administrateurs, depuis les maires 
jusqu'aux ministres . Mais il était incapable de gou- 
verner lui-même; le pouvoir était dirigé par le Con- 
seil d'État, exercé par le ministère. 

La législature s'éloignait de la forme établie jus- 
que-là; elle cessait d'être une assemblée délibérante 
pour devenir une cour judiciaire. C'était devant elle 
que le Conseil d Etat, au nom du gouvernement, et 
le Tribunat, au nom du peuple, plaidaient leurs pro- 



266 CHAPITRE XIV. 

jets respectifs. Sa sentence était la loi. Sieyès, à ce 
qu'il semble, avait pour but d'arrêter les usurpations 
violentes des partis, et, tout en plaçant la souverai- 
neté dans le peuple, de lui trouver des limites en elle- 
même : cette intention ressort du jeu compliqué de 
sa machine politique. Les assemblées primaires, com- 
posées du dixième de la population générale , dési- 
gnaient la liste communale de candidature. Des 
collèges d'électeurs, également nommés par elle, 
choisissaient dans la liste communale la liste supé- 
rieure des candidats provinciaux, et dans la liste pro- 
vinciale la liste des candidats nationaux. En tout ce 
qui concernait le gouvernement , il y avait un contrôle 
réciproque. Le Proclamateur-Électeur prenait ses 
fonctionnaires parmi les candidats présentés par le 
peuple ; et le peuple pouvait destituer les fonction- 
naires en ne les maintenant pas sur les listes de can- 
didature, qui étaient renouvelées, la première tous les 
deux ans, la seconde tous les cinq ans, la troisième 
tous les dix ans. Mais le Proclamateur-Électeur n'in- 
tervenait point dans la nomination des tribuns et des 
législateurs, dont les attributions étaient purement 
populaires. 

Cependant , pour placer un contre-poids dans le 
sein de cette autorité même, Sieyès séparait l'initia- 
tive et la discussion de la loi , qui résidaient dans le 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 267 

Tribunat, de son adoption, qui appartenait à l'assem- 
blée législative. Mais, outre ces prérogatives diffé- 
rentes, le Corps législatif et le Tribunat n'étaient 
point élus de la même manière. Le Tribunat se compo- 
sait de droit des cent premiers membres de la liste 
nationale, tandis que le Corps législatif était directe- 
ment cboisi pa** les collèges électoraux. Les tribuns, 
devantêtre plus actifs, plusbruyants, plus populaires, 
étaient nommés à vie et par un procédé plein de len- 
teur, afin qu'ils n'arrivassent point dans un moment 
de passion et, comme on l'avait vu jusque-là dans la 
plupart des assemblées, avec des projets de renverse- 
ment et de colère. Les mêmes dangers ne se trouvant 
point dans l'autre assemblée, qui n'avait que le ju- 
gement calme et désintéressé de la loi , son élection 
était immédiate et son autorité passagère. 

Enfin il existait, comme complément de tous les 
autres pouvoirs, un corps conservateur, incapable 
d'ordonner, incapable d'agir, uniquement destiné à 
pourvoir à l'existence régulière de l'Etat. Ce corps 
était le Jury conslitutionnaire ou sénat conservateur ; 
il devait être pour la loi politique ce que la cour de 
cassation était pour la loi civile. Le Tribunat ou le 
Conseil d'Etat se pourvoyait devant lui, lorsque la 
sentence du Corps législatif n'était pas conforme à la 
constitution . Il avait, en outre la faculté d'appeler dans 



268 CHAPITRE XIV. 

son sein un chef de gouvernement trop ambitieux ou 
un tribun trop populaire par le droit d'absorption, et 
lorsqu'on était sénateur on devenait inhabile à toute 
autre fonction. De cette manière il veillait double- 
ment au salut de la République , et en maintenant 
la loi fondamentale, et en protégeant la liberté contre 
l'ambition des hommes. i 

Quoi qu'on pense de cette constitution, qui paraît 
avoir été trop bien réglée pour avoir pu être pratica- 
ble, on nesauraitnier qu'elle n'attestât une prodigieuse 
force d'esprit et ne contînt les combinaisons les plus 
ingénieuses. Sieyès y tenait trop peu de compte des 
passions des hommes; il en faisait des êtres trop rai- 
sonnables et des machines obéissantes. Il voulait, par 
des inventions habiles , éviter les abus des constitu- 
tions humaines, et fermer toutes les portes à la mort , 
c'est-à-dire au despotisme, de quelque part qu'il vînt. 
Je crois peu à l'efficacité des constitutions en pareil 
temps, où la passion des partis empêche le respect des 
lois, où l'esprit de domination l'emporte sur l'esprit 
de liberté. Mais si une constitution convenait à une 
époque, c'était celle de Sieyès à la France de l'an VIII. 

Après l'épreuve de dix années, qui n'avaient mon- 
tré que des dominations exclusives; après le passage 
toujours violent des Constitutionnels de 1789 aux Gi- 
rondins, des Girondins aux Montagnards, des Monta- 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 269 

gnards aux Réacteurs, des Réacteurs au Directoire , 
du Directoire aux Conseils, des Conseils à la force 
militaire, il ne pouvait plus y avoir de repos et de vie 
publique que là. On était fatigué des constitutions 
usées, et celle de Sieyès était neuve; on ne voulait 
plus d'hommes exclusifs, et elle interdisait, par l'éla- 
boration des votes, l'arrivée subite ou des contre-révo- 
lutionnaires comme au début du Directoire, ou des 
démocrates ardents comme à la fin de ce gouverne- 
ment. C'était une constitution de modérés qui sem- 
blait propre à finir une révolution et à asseoir un 
peuple. Mais par cela seul que c'était une constitution 
de modérés, par cela seul que les partis n'avaient 
plus assez d'ardeur pour rechercher la domination, 
il devait se trouver un homme plus fort que les partis 
abattus et que les modérés législateurs , qui refusât 
cette constitution ou qui la dénaturât en l'acceptant. 
C'est ce qui arriva. 

Bonaparte assistait aux délibérations du comité 
constituant; il saisit avec son instinct de pouvoir tout 
ce qui, dans les idées de Sieyès, était capable de ser- 
vir ses projets, et il fit rejeter le reste. Sieyès lui des- 
linait les fonctions de Grand-Electeur, avec six mil- 
lions de revenu, une garde de trois mille hommes, le 
palais de Versailles pour habitation et toute la repré- 
sentation extérieure de la république. Mais le gouver- 



270 CHAPITRE XIV. 

nement réel devait résider dans deux Consuls, l'un de 
la guerre, l'autre de la paix auxquels Sieyès ne pen- 
sait pas en Pan III, mais qu'il adoptait en l'an VIII, 
pour s'accommoder sans doute aux idées du temps. 
Cette magistrature insignifiante fut loin de convenir 
à Bonaparte. « Et comment avez-vous pu imaginer, 
« dit-il, qu'un homme de quelque talent et d'un peu 
« d'honneur voulût se résigner au rôle d'un cochon à 
« l'engrais de quelques millions? » Dès ce moment 
il n'en fut plus question : Roger-Ducos et la plupart 
des membres du comité se déclarèrent pour Bona- 
parte ; et Sieyès , qui abhorrait la discussion , ne sut 
ou ne voulut pas défendre ses idées. Il vit que les 
lois , les hommes , la France , étaient à la merci de 
celui qu'il avait contribué à élever. 

Le 24 décembre 1799 (nivôse an VIII), quarante- 
cinq jours après le 18 brumaire, fut publiée la cons- 
titution de l'an VIII; elle était composée des débris 
de celle de Sieyès, qui se transforma successivement en 
une constitution de servitude. Le gouvernement fut 
mis dans les mains du premier Consul, qui eut pour 
seconds deux Consuls à voix consultative. Le Sénat, 
primitivement choisi par les consuls, choisit lui-même 
dans la liste des candidats nationaux les membres du 
Tribunat et du Corps législatif. Le gouvernement eut 
seul l'initiative des lois Ainsi, plus de corps d'élec- 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 271 

teurs qui nomment les candidats de diverses listes, 
les tribuns et les législateurs; plus de tribuns indé- 
pendants qui plaident de mouvement la cause du 
peuple devant l'assemblée législative sortie immédia- 
tement du sein de la nation et n'étant comptable qu'à 
elle; enfin plus de nation politique. Au lieu de tout 
cela, il existe un Consul tout-puissant, disposant des 
armées et du pouvoir, général et dictateur ; un Conseil 
d'Etat destiné à se mettre à l'avant-garde de l'usur- 
pation; enfin un Sénat de quatre-vingts membres, 
dont l'unique fonction est d'annuler le peuple, de 
choisir des tribuns sans puissance et des législateurs 
muets. La vie passe de la nation au gouvernement. 
La constitution de Sieyès servit de prétexte à l'éta- 
blissement d'un nouvel ordre politique. Il faut remar- 
quer que jusqu'en l'an VIII toutes les constitutions 
avaient été originaires du Contrat social , et que 
depuis ellesfurent toutes, jusqu'en 1814, originaires 
de la constitution de Sieyès. 

Le nouveau gouvernement s'installa de suite. Bona- 
parte fut premier Consul , et il s'adjoignit, pour second 
et pour troisième Consuls, Cambacérès, grand légiste 
et ancien membre de la Plaine de la Convention, et 
Lebrun, ancien coopérateur du chancelier Maupeou. 
Il compta, parleur moyen, agir sur les révolution- 
naires et sur les royalistes modérés. C'est aussi dans 



272 CHAPITRE XIV. 

ce but que l'ex-grand seigneur Talleyrand et l'ex- 
montagnard Foucbé furent places, l'un au ministère 
des relations extérieures, et l'autre à celui de la police. 
Sieyès répugnait beaucoup à se servir de Foucbé ; mais 
Bonaparte le voulut. Nous formons, dit-il, une non- 
velle époque : il ne faut nous souvenir, dans le passé, 
que du bien, et oublier le mal. Peu lui importait la 
bannière qu'on avait suivie jusque-là, pourvu qu'on 
se rangeât sous la sienne et qu'on y appelât surtout 
d'anciens compagnons de royalisme ou de révolution. 
Les deux Consuls nouveaux et les Consuls sortants 
nommèrent , sans attendre les listes d'éligibilité , 
soixante sénateurs ; les sénateurs nommèrent cent 
tribuns et trois cents législateurs, et les auteurs du 
18 brumaire se distribuèrent les fonctions de l'Etat, 
comme le butin de leur victoire. Cependant il est juste 
de dire que le parti modéré libéral prévalut dans ce 
partage, et quêtant qu'il conserva l'influence, Bona- 
parte gouverna d'une manière douce, réparatrice et 
républicaine. La constitution de l'an VIII, soumise à 
l'acceptation du peuple, fut approuvée par trois mil- 
lions onze mille sept citoyens. Celle de 1 793 avait ob- 
tenu un million buit cent un mille neuf cent dix-buit 
suffrages, et celle de l'an III un million cinquante-sept 
mille trois cent quatre-vingt-dix. La loi nouvelle 
satisfaisait la masse modérée , qui tenait moins à ses 



DU 13 BPX3IAIEE AU 2 DECEMBRE 1 273 

garanties qu'à son repos, tandis que le code de 93 
n'avait trouvé des partisans que dans la classe infé- 
rieure, et que celui de Tan III avait été également 
repoussé par les démocrates et les royalistes. La 
constitution de 1791 avait seule obtenu une appro- 
bation générale, et sans avoir été soumise à une 
acceptation individuelle, elle avait été jurée par la 
France presque entière. 

Le premier Consul, pour satisfaire au vœu de la ré- 
publique, fit à l'Angleterre des offres de paix, qu'elle 
refusa. Il désirait avec raison prendre les dehors de 
la modération, et donnera son gouvernement, avant 
detraiter, le lustre de nouvelles victoires. Lacontinua- 
tion de la guerre fut donc décidée , et les Consuls firent 
une proclamation remarquable, en ce qu'ils s'adres- 
sèrent à des sentiments nouveaux dans la nation. Jus- 
que-là , on l'avait appelée aux armes pour la défense 
de la liberté ; on commença à l'exciter alors au nom 
de l'honneur. « Français, vous désirez la paix. Votre 
« gouverneme 1 <!• sire avec plus d'ardeur encore : 
« ses premiers vœux, ses démarches constantes ont 
« été pour elle. Le ministère anglais la repousse: le 
« ministère anglais a trahi le secret de son horrible 
« politique. Déchirer la France, détruire sa marine 
« et ses ports, l'effacer du tableau de l'Europe, ou 
a l'abaisser au rang des puissances secondaires, tenir 



274 CHAPITRE XIV. 

« toutes les nations du continent divisées pour s'em- 
<c parer du commerce de toutes et s'enrichir de leurs 
« dépouilles; c'est pour obtenir ces affreux succès 
« que l'Angleterre répand For, prodigue les pro- 
« messes ,. multiplie les intrigues. C'est à vous de 
« commander la paix; pour la commander, il faut 
« de l'argent, du fer et des soldats; que tous s'em- 
« pressent de payer le tribut qu'ils doivent à la dé- 
« fense commune! que les jeunes citoyens se lèvent! 
« Ce n'est plus pour des factions, ce n'est plus pour 
« le choix des tyrans qu'ils vont s'armer ; c'est pour 
« la garantie de ce qu'ils ont de plus cher; c'est 
« pour l'honneur de la France, c'est pour les inté- 
« rets sacrés de l'humanité! » 

La Hollande et la Suisse avaient été mises à l'abri 
de l'invasion dans la campagne précédente. Le pre- 
mier Consul réunit toutes les forces de la république 
sur le Rhin et aux Alpes. Il donna le commandement 
de l'armée du Rhin à Moreau et marcha lui-même en 
Italie . Il partit le 1 6 floréal an VIII ( 6 mai 1 8oo ) pour 
cette brillante campagne, qui ne dura que quarante 
jours. Il lui importait de ne pas rester longtemps 
éloigné de Paris au début de son pouvoir, et surtout 
de ne pas laisser la guerre indécise. Le feld-maréchal 
Mêlas avait cent trente mille hommes sous les armes ; 
il occupait l'Italie entière. L'armée républicaine qui 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 275 

lui était opposée ne s'élevait pas à quarante mille 
hommes. Mêlas laissa le feld-maréchal lieutenant Ott 
avec trente mille hommes devant Gênes , et marcha 
contre le corps du général Suchet. Il entra dans Nice, 
se disposa à passer le Var et à pénétrer en Provence. 
Ce fut alors que Bonaparte franchit le grand Saint- 
Bernard à la tête d'une armée de quarante mille 
hommes, descendit en Italie sur les derrières de Mê- 
las, entra dans Milan le 16 prairial (5 juin), et plaça 
les Autrichiens entre Suchet et lui. Mêlas, dont la ligne 
d'opération se trouvait coupée , revint promptement 
sur Nice, et de là sur Turin; il établit son quartier 
général à Alexandrie, et se décida à renouer ses com- 
munications par une bataille. Il y eut, le 9 juin, à 
Montebello, une victoired'avant-garde glorieuse pour 
les républicains et dont le général Lannes eut le pria. 
cipal honneur. Mais ce fut le 1 4 juin (20 prairial) qu : 
se décida le sort de l'Italie dans la plaine de Marengo 
les Autrichiens furent écrasés. N'ayant pas pu force- 
le passage de la Bormida par une victoire, ils se trou- 
vèrent sans retraite entre l'armée de Suchet et celle 
du premier Consul. Le i5 ils obtinrent de retourner 
derrière Mantoue, en remettant toutes les places du 
Piémont, de la Lombardie, des Légations; et la vic- 
toire de Marengo valut ainsi la possession de l'Italie 
entière. 



276 CHAPITEE XIV. 

Dix-huit jours après, Bonaparte fut de retour à 
Paris. On le reçut avec tous les témoignages d'admi- 
ration qu'excitaient une si prodigieuse activité et des 
victoires si décisives. L'enthousiasme fut universel; 
il y eut une illumination spontanée , et la foule se 
porta aux Tuileries pour le voir. Ce qui redoubla la 
joie publique, ce fut l'espérance d'une prochaine pa- 
cification. Le premier Consul assista, le 25 messidor, 
à la fête anniversaire du i4 juillet. Lorsque les 
officiers lui présentèrent les drapeaux enlevés à l'en- 
nemi, il leur dit : « De retour dans les camps, dites 
« aux soldats que pour l'époque du I er vendémiaire, 
« où nous célébrerons l'anniversaire de la républi- 
« que, le peuple français attend ou la publication 
« de la paix, ou , si l'ennemi y mettait des obstacles 
« invincibles, de nouveaux drapeaux, fruit de nou- 
« velles victoires. » Mais la paix se fit attendre un 
peu plus de temps encore. 

Dans l'intervalle de la victoire de Marengo à la pa- 
cification générale, le premier Consul s'occupa surtout 
d'asseoir le peuple et de diminuer le nombre des mé- 
contents, en faisant rentrer dans l'Etat les factions 
déplacées. 11 se montra très accommodant envers les 
partis qui renonçaient à leurs systèmes et très pro- 
digue de faveurs envers les chefs qui renonçaient à 
leurs partis. Comme on se trouvait dans un temps 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 277 

|; d'intérêts et de relâchement, il n'eut pas de peine à 
réussir. Déjà les proscrits du 1 8 fructidor avaient été 
i rappelés, à l'exception de quelques conspirateurs 
' royalistes, comme Pichegru , Villot, etc. Bonaparte 
'! employa même bientôt ceux des bannis qui , tels que 
>Portalis, Siméon, Barbé-Marbois, s'étaient montrés 
splus anticonventionnels que contre-révolutionnaires. 
Il avait aussi gagné des opposants d'une autre espèce. 
iLes derniers chefs de la Vendée, le fameux Bernier, 
1 curé de Saint-Laud à Angers, qui avait assisté à toute 
l'insurrection, Châtillon, d'Autichamp et Suzannet, 
avaient fait leur accommodement par le traité du 27 
janvier 1800. Il s'adressa également aux chefs des 
! bandes bretonnes, Georges Cadoudal, Frotté, Lapré- 
velaye et Bourmont. Les deux derniers consentirent 
seuls à se soumettre. Frotté fut surpris et fusillé; et 
Georges, battu à Grand-Champ par le général 
Brune, capitula. La guerre de l'Ouest fut définitive- 
ment terminée. 

Mais les chouans qui s'étaient réfugiés en Angle- 
terre, et qui n'avaient plus d'espoir que dans la mort 
de celui en qui se concentrait la puissance de la ré- 
volution, projetèrent son assassinat. Quelques-uns 
d'entre eux débarquèrent sur les côtes de France et se 
rendirent secrètement à Paris. Comme il n'était pas 
facile d'atteindre le premier Consul, ils s'arrêtèrent à 

16 



278 CHAPITRE XIV. 

un complot vraiment horrible. Le 3 nivôse, à huit 
heures du soir, Bonaparte devait se rendre à l'Opéra 
parla rue Saint-Nicaise. Les conjurés placèrent un 
tonneau de poudre sur une petite charrette qui em- 
barrassait le passage, et Saint-Régent, l'un d'entre 
eux, fut chargé d'y mettre le feu lorsqu'il recevrait le 
signal de l'approche du premier Consul. A l'heure in- 
diquée, Bonaparte partit des Tuileries et traversa la 
rue Saint-Nicaise. Son cocher fut assez adroit pour 
passer rapidement entre la charrette et la muraille ; 
mais le feu avait déjà été mis à la mèche, et à peine 
la voiture était-elle au bout de la rue que la machine 
infernale fit explosion, couvrit le quartier Saint-Ni- 
caise de ruines, et ébranla la voiture, dont les glaces 
furent brisées. 

La police, prise au dépourvu quoique dirigée par 
Fouché, attribua cette conspiration aux démocrates 
pour lesquels le premier Consul avait une antipathie 
plus prononcée encore que pour les chouans. Plu- 
sieurs d'entre eux furent mis en prison, et cent trente 
furent déportés par un simple sénatus-consulte , de- 
mandé et obtenu de nuit. On découvrit enfin les véri- 
tables auteurs du complot, dont quelques-uns furent 
condamnés à mort . Le premier Consul fit créer, dans 
cette occasion, des tribunaux militaires spéciaux. Le 
parti constitutionnel se sépara davantage de lui , et 






DU 18 BRUMAIRE AU 2 DÉCEMBRE 1804. 279 

commença son énergique mais inutile opposition. 
Lanjuinais, Grégoire, qui avaient courageusement 
résisté au parti extrême dans la Convention, Garât, 
Lambrechts, Lenoir-Laroche, Cabanis , etc. , combat- 
tirent, dans le Sénat, la proscription illégale de cent 
trente démocrates ; les tribuns Isnard , Daunou , 
Cbénier, Benjamin Constant, Bailleul, Chazal, etc., 
s'élevèrent contre les cours spéciales. Mais une pai\ 
glorieuse vint faire oublier ce nouvel empiétement 
de pouvoir. 

Les Autrichiens, vaincus à Marengo par le premier 
Consul et défaits àHohenlinden parMoreau, se déci- 
dèrent à déposer les armes. Le 8 janvier i 80 ï, la ré- 
publique, le cabinet de Vienne et l'empire conclurent 
le traité de Lunéville. L'Autriche ratifia toutes les con- 
ditions du traité de Campo-Formio et céda de plus 
la Toscane à l'infante de Parme. L'empire recon- 
nut l'indépendance des républiques batave , helvé- 
tique, ligurienne et cisalpine. La pacification devint 
bientôt générale parle traité de Florence (18 février 
1801) avec le roi de Naples, qui céda l'île d'Elbe et la 
principauté de Piombino; par le traité de Madrid 
(29 septembre i8io)avec le Portugal; par le traité de 
Paris (8 octobre 1801) avec l'empereur de Russie; 
enfin, par les préliminaires (9 octobre 1801) avec la 
Porte ottomane. Le continent, en déposant les ar- 



280 CHAPITRE XIV. 

mes, força l'Angleterre à une paix momentanée. 
Pitt, Dundaset lord Grenville, qui avaient entrete- 
nu ces sanglantes luttes contre la France , sortirent 
du ministère au moment où leur système cessa de 
pouvoir être suivi. L'opposition anglaise les y rem- 
plaça; et, Ie25mars 1802, le traité d'Amiens acheva 
la pacification du monde. L'Angleterre consentit 
à toutes les acquisitions continentales de la répu- 
blique française, reconnut l'existence des républi- 
ques secondaires, et restitua nos colonies. 

Pendant la guerre maritime avec l'Angleterre , la 
marine française avait été presque entièrement ruinée. 
Trois cent quarante vaisseaux avaient été pris ou dé- 
truits, et la plupart des colonies étaient tombées entre 
les mains des Anglais. Celle de Saint-Domingue, la 
plus importante de toutes, après avoir secoué le joug 
des blancs, avait continué cette révolution américaine 
qui, commencée par les colonies d'Angleterre , devait 
finir par celles de l'Espagne, et changer les colonies 
du nouveau monde en Etats indépendants. Les noirs 
de Saint-Domingue continuèrent à vouloir maintenir, 
à l'égard de la métropole , leur affranchissement, 
qu'ils avaient conquis sur les colons et défendu contre 
les Anglais. Ils avaient à leur tête un des leurs, le fa- 
meux Toussaint-Louver ture . La France devait consen- 
tir à cette révolution, déjà assez coûteuse à l'humanité. 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 P^EMBRE 1804. 281 

Le gouvernement métropolitain ne pouvait plus être 
rétabli à Saint-Domingue; et il fallait, en resserrant 
les liens commerciaux avec cette ancienne colonie , se 
donner les seuls avantages réels que l'Europe puisse 
retirer aujourd'hui de l'Amérique. Au lieu de cette 
politique prudente , Bonaparte tenta une expédition 
afin de soumettre l'île. Quarante mille hommes furent 
embarqués pour cette entreprise désastreuse. Il était 
impossible que les Noirs résistassent d'abord à une 
pareille armée; mais, après les premières victoires, 
elle fut atteinte par le climat , et de nouvelles insur- 
rections assurèrent l'indépendance de la colonie. 
La France essuya la double perte d'une armée et de 
relations commerciales avantageuses. 

Bonaparte, qui avait eu jusque-là pour but prin- 
cipal la fusion des partis, tourna alors toute son at- 
tention vers la prospérité intérieure de la république 
et l'organisation du pouvoir. Les anciens privilégiés 
de la noblesse et du clergé étaient rentrés dans l'État, 
sans former des classes particulières. Les prêtres ré- 
fractaires, moyennant un serment d'obéissance, pou- 
vaient exercer leur culte et touchaient leurs pensions 
du gouvernement. Un acte d'amnistie avait été porté 
en faveur des prévenus d'émigration : il ne restait plus 
hors de France que ceux qui demeuraient invaria- 
blement attachés à la famille et aux droits du pré-* 

îs. 



282 CHAPITRE XIV. 

tendant. L'œuvre de la pacification était terminée. 
Bonaparte, sachant que le plus sûr moyen de com- 
mander une nation est d'augmenter son bien-être, 
excita le développement de l'industrie , et favorisa le 
commerce extérieur si longtemps interrompu. Il joi- 
gnait à ses motifs politiques des vues plus élevées, et 
il attachait sa gloire' à la prospérité de la France ; il 
parcourut les départements , dont il organisa habile- 
ment l'administration , fit creuser des canaux et des 
ports, construire des ponts, réparer les routes, élever 
des monuments, multiplier les communications. Il 
tint surtout à se montrer le protecteur et le législa- 
teur des intérêts privés. Les Godes civil, pénal, de 
commerce, qu'il fit entreprendre, soit à cette époque, 
soit un peu plus tard, complétèrent à cet égard l'œuvre 
de la révolution, et réglèrent l'existence intérieure 
de la nation d'une manière à peu près conforme à son 
état réel. Malgré le despotisme politique, la France 
eut, pendant la domination de Bonaparte, une légis- 
lation privée supérieure à celle de toutes les sociétés 
européennes, qui, avec le gouvernement absolu, con- 
servaient pour la plupart l'état civil du moyen âge . La 
paix générale, la tolérance comtrame, le retour de 
l'ordre et la création du système administratif chan- 
gèrent en peu de temps la face de la république. La ci- 
vilisation se développa d'une manière extraordinaire; 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DÉCEMBRE 1804, 283 

et le Consulat fut, sous ce rapport, la période renforcée 
du Directoire, depuis son début j usqu'au 1 8 fructidor . 

C'est surtout après la paix d'Amiens que Bonaparte 
jeta les fondements de sa puissance future. Il dit lui- 
même dans les Mémoires publiés en son nom : « Les 
« idées de Napoléon étaient fixées* ; mais il lui 
« fallait pour les réaliser le secours du temps et des 
« événements. L'organisation du Consulat n'avait 
« rien de contradictoire avec elles; il accoutumait à 
« l'unité, et c'était un premier pas. Ce pas fait, Napo- 
« léon demeurait assez indifférent aux formes et 
« dénominations des divers corps constitués. Il était 

« étranger à la révolution Sa sagesse était de 

« marcher à la journée, sans s'écarter d'un point fixe, 
« étoile polaire sur laquelle Napoléon va prendre sa 
b direction pour conduire la révolution au point 
« où il veut la faire aborder. » 

11 fit marcher de front, au commencement de 1 802 , 
trois grands projets qui tendaient au même but. Il 
voulut organiser les cultes et constituer le clergé, qui 
n'avait encore qu'une existence religieuse; créer, 
par la Légion d'honneur, un ordre militaire perma- 
nent dans l'armée, et rendre son propre pouvoir, 
d'abord viager, ensuite héréditaire. Bonaparte s'était 

1 Mémoires pour servir à ï Histoire de France soiu Napoléon, écrits 
à Sainte-Hélène, t. I, p. 248. 



284 CHAPITRE XIV. 

installé aux Tuileries, où il reprenait peu à peu les 
usages et le cérémonial de la vieille monarchie. Il 
songeaitdéjà à mettre des corps intermédiaires entre 
le peuple et lui. Depuis quelque temps il était en 
négociation avec le pape Pie VII pour les affaires 
du culte. Le célèbre concordat qui créait neuf arche- 
vêques , quarante-un évêchés, avec érection de cha- 
pitres, qui établissait le clergé dans l'Etat et le re- 
plaçait sous l'autorité extérieure du pape, fut signé à 
Paris le 1 5 juillet 1801, ratifié à Rome le 1 5 août 
1801. 

Bonaparte, qui avait détruit la liberté de la presse, 
créé des tribunaux exceptionnels , et qui, dans l'exer- 
cice du pouvoir, s'éloignait de plus en plus des prin- 
cipes de la révolution, comprit qu'il fallait, avant 
d'aller plus loin, rompre tout à fait avec le parti li- 
béral du 1 8 brumaire. En ventôse an X (mars 1 802), 
les tribuns les plus énergiques furent éliminés par 
une simple opération du Sénat. Le Tribunat fut réduit 
à quatre-vingts membres , et le Corps législatif subit 
une épuration semblable. Environ un mois après, le 
1 5 germinal (6 avril 1802), Bonaparte, ne redoutant 
plus d'opposition, soumit le concordat à l'acceptation 
de ces assemblées, dont il avait ainsi préparé l'obéis- 
sance. Elles l'adoptèrent à une très forte majorité. 
Le d in. anche et les quatre grandes fêtes religieuses 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 285 

furent rétablis, et dès ce moment le gouvernement 
cessa de suivre le système décadaire. Ce fut le pre- 
mier abandon du calendrier républicain. Bonaparte 
espéra s'attacher le parti ecclésiastique, plus disposé 
qu'aucun autre à l'obéissance passive ; enlever ainsi 
le clergé à l'opposition royaliste et le pape aux inté- 
rêts de la coalition. 

Le concordat fut inauguré en grande pompe dan 
l'église de Notre-Dame. Le Sénat, le Corps législatif , 
le Tribunat et lesprincipaux fonctionnaires assistèrent 
à cette cérémonie nouvelle. Le premier Consul s'y 
rendit dans les voitures de l'ancienne cour, avec l'en- 
tourage et l'étiquette de la vieille monarchie; des 
salves d'artillerie annoncèrent ce retour aux anciennes 
traditions et ce pas vers la suprême autorité. Une 
messe pontificale fut célébrée par le cardinal-légat 
Caprara, et l'on fit entendre au peuple, dans une 
proclamation, un langage depuis longtemps inaccou- 
tumé. « C'était au souverain pontife , disait-on, que 
« l'exemple des siècles et la raison commandaient de 
« recourir pour rapprocher les opinions et réconcilier 
« les cœurs. Le chef de l'Eglise a pesé dans sa sagesse 
« et dans l'intérêt de l'Eglise les propositions que 
« l'intérêt de l'Etat avait dictées. » Il y eut le soir 
illumination et concert au jardin des Tuileries. Les 
militaires se rendirent à contre-cœur à la cérémonie 



286 CHAPITRE XIY. 

de l'inauguration, et témoignèrent hautement leur 
désapprobation. De retour dans son palais, Bonaparte 
questionna à ce sujet le général Delmas. — Comment, 
lui dit-il, avez-vous trouvé la cérémonie? — C était 
une belle capucinade, répondit Delmas; Un y man- 
quait quun million a" hommes qui ont été tués pour 
détruire ce que vous rétablissez. 

Un mois après, le 25 floréal an X (i5 mai 1802) , 
il fit présenter un projet de loi relatif à la création 
d'une Légion d honneur. Cette légion devait être 
composée de quinze cohortes de dignitaires à vie, dis- 
posés dans un ordre hiérarchique, ayant un centre, 
une organisation et des revenus. Le premier Consul 
était le chef de la légion. Chaque cohorte était com- 
posée de sept grands officiers , vingt commandants , 
trente officiers et trois cent cinquante légionnaires. 
Le but de Bonaparte fut de commencer une noblesse 
nouvelle. Il s'adressa au sentiment mal éteint de l'i- 
négalité. En discutant ce projet de loi dans le Conseil 
d'Etat, il ne craignit pas de faire connaître ses inten- 
tions aristocratiques. Le conseiller d'Etat Berlier, 
ayant désapprouvé une institution aussi contraire à 
l'esprit de la république , dit « que les distinctions 
« étaient les hochets de la monarchie. — Je défie , ré- 
« pondit le premier Consul * , qu'on me montre une 

1 Ce passage est extrait des Mémoires de Thibaudeau sur le Con- 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 287 

« république ancienne et moderne dans laquelle il n'y 
« ait pas eu de distinctions. On appelle cela des Ho- 
ir chets. Eh bien! c'est avec des hochets que l'on 
« mène les hommes. Je ne dirais pas cela à une tri- 
« bune; mais dans un conseil de sages et d'hommes 
« d'État on doit tout dire. Je ne crois pas que le peu- 
ce plefrançaisaimeLALiBERTÉETL'ÉGALiTÉ.LesFran- 
« çais ne sont point changés par dix ans de ré vol u- 
« tion; ils n'ont qu'un sentiment, l'ho>:neur. Il faut 
« donc donner de l'aliment à cescntiment-là; il bur 
« faut des distinctions. Voyez comme le peuple se 
« prosterne devant les CRACHATS des étrangers ; ils en 
« ont été surpris : aussi ne manquent- ils pas de les 
k porter... On a tout détruit, il s'agit de recréer. Il y 
« a un gouvernement, des pouvoirs; mais tout le 
« reste de la nation, qu'est-ce? des grains de sable. 
« Nous avons au milieu de nous les anciens privilé- 
« giés, organisés de principes et d'intérêts, et qui 
« savent bien ce qu'ils veulent. Je peux compter nos 
« ennemis. Mais nous, nous sommes épars, sanssys- 
« tème, sans réunion, sans contact. Tant que j'y se- 
rt rai, je réponds bien de la République ; mais il faut 
« prévoir l'avenir. Croyez-vous que la République 

sulat. Il y a dans ces Mémoires, extièmement curieux, des conversa- 
tions politiques de Bonaparte, des détails relatifs à son gouvernement 
intérieur et aux principales séances du Conseil d'Etat, qui répandent, 
beaucoup dejour sur cette époque. 



288 CHAPITRE XIY, 

« soit définitivement assise ? Vous vous tromperiez 
« fort. Nous sommes maîtres de le faire; mais nous 
« ne l'avons pas, et nous ne l'aurons pas si nous ne je 
« tons point sur le sol de la France quelques masses 
« de granit. » Bonaparte annonçait par là un système 
de gouvernement opposé à celui que la révolution se 
proposait d'établir etque réclamait la société nouvelle. 

Cependant , malgré la docilité du Conseil d'État , 
malgré l'épuration subie par le Tribunat et le Corps 
législatif, ces trois corps combattirent vivement une 
loi qui recommençait l'inégalité. La Légion d'hon- 
neur n'obtint dans le Conseil d'Etat que quatorze voix 
contre dix , dans le Tribunat que trente-huit contre 
cinquante- six , et dans le Corps législatif que cent 
soixante-six contre cent dix. L'opinion n'accueillis 
pas ce nouvel ordre de chevalerie avec une faveur 
plus marquée : ceux qu'on en investit d'abord ne s'en 
montrèrent pas très flattés, et le reçurent avec une 
sorte de dérision. Mais Bonaparte suivit sa marche 
politique sans s'inquiéter des mécontentements qui 
ne pouvaient plus enfanter de résistance. 

Il voulut assurer son pouvoir par l'établissement 
du privilège, et affermir le privilège par la durée de 
s on pouvoir. Sur la proposition de Chabot de l'Allier, 
le Tribunat émit le vœu qu'il fût donné au générât 
Bonaparte, premier Consul, un gage éclatant de la 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 289 

reconnaissance nationale. Conformément a ce vœu, 
le 6 mai 1802 , un sénatus-consulte organique nomma 
Bonaparte consul pour dix ans de plus. 

Mais la prolongation du Consulat ne parut point 
suffisante à Bonaparte; et deux mois après, le 1 août 
1 802, leSénat, sur la décision du ïribunat et du Corps 
législatif et avec l'assentiment du peuple, consulté par 
des registres publics, porta le décret suivant : 

1. Le Peuple français nomme et le Sénat proclame 
Napoléon Bonaparte premier Consul à vie. 

2. Une statue de la Paix, tenant d'une main le 
laurier de la victoire , et de l'autre le décret du Sé- 
nat, attestera à la postérité la reconnaissance de ia 
nation. 

3. Le Sénat portera au premier Consul l'expres- 
sion de la confiance, de l'amour et de l'admiration 
du peuple français. 

On compléta cette révolution en accommodant 
au consulat à vie, et par un simple sénatus-consulte 
organique, la constitution du consulat temporaire. 
« Sénateurs, dit Cornudet, en leur présentant la nou- 
« velle loi , il faut fermer sans retour la place pu- 
« blique aux Gracques. Le vœu des citoyens sur les 
« lois politiques auxquelles ils obéissent s'exprime 
« par la prospérité générale; la garantie des droits 
« de la société place absolument le dogme de la pra- 

RÉ VOL. FRANÇAISE. T. V 17 



290 CHAPITRE XIV. 

« tique de la souveraineté du peuple dans le Sénat, 
« qui est le lien de la nation. Voilà la seule doctrine 
« sociale. » Le Sénat admit cette nouvelle doctrine 
sociale; il s'empara de la souveraineté, et la garda en 
dépôt jusqu'au moment convenable pour la passer à 
Bonaparte. 

La constitution du 1 6 thermidor an X (4 août 1802) 
éconduisit le peuple de l'Etat. Les fonctions publi- 
ques et administratives s'immobilisèrent comme celles 
du gouvernement. Les électeurs furent à vie ; le pre- 
mier Consul put augmenter leur nombre ; le Sénat eut 
le droit de changer les institutions, de suspendre les 
fonctions du jury, de mettre les départements hors 
de la constitution, d'annuler les jugements des tribu- 
naux, de dissoudre le Corps législatif et le Tribunat; 
le Conseil d'Etat fut renforcé; le Tribunat, déjà dé- 
cimé par des éliminations, parut encore assez redou- 
table pour être réduit à cinquante membres. Tels 
furent en deux années les progrès du privilège et de 
l'autorité. Tout, vers la fin de 1802, se trouva entre 
les mains du Consul à vie, qui eut une classe dévouée 
dans le clergé, un ordre militaire dans la Légion 
d'honneur, un corps d'administration dans le Conseil 
d'Etat, une machine à décrets dans l'assemblée légis- 
lative, une machine à constitutions dans le Sénat. 
N'osant pas détruire encore le Tribunat, d'où s'éle- 






DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 291 

vaient de temps à autre quelques paroles de liberté et 
de contradiction, il le priva de ses membres les plus 
courageux et les plus éloquents, afin d'entendre sa 
volonté docilement répétée par tous les corps de la 
nation. 

Cette politique intérieure d'agrandissement de pou- 
voir fut étendue au dehors par des agrandissements 
deterritoire. Bonaparte réunit, le 16 août, l'île d'Elbe 
et, le il septembre 1802, le Piémont à la républi- 
que française. Le 9 octobre, il occupa les Etats de 
Parme, laissés vacants par la mort du duc; enfin, le 
21 octobre, il fit entrer en Suisse une armée de trente 
mille hommes, pour appuyer un acte fédératif qui 
réglait la constitution de chaque canton et qui avait 
excité des troubles. Il fournit par là des prétextes de 
rupture à l'Angleterre, qui n'avait pas sincèrement 
souscrit à la paix. Le cabinet britannique n'avait 
éprouvé que le besoin d'une suspension d'armes , et 
il prépara , peu après le traité d'Amiens , une troi- 
sième coalition , ainsi qu'il avait fait après le traité 
de Campo-Formio et au moment du congrès de Ras- 
tadt. L'intérêt et la situation de l'Angleterre devaient 
seuls amener une rupture, que précipitèrent les réu- 
nions d'Etats opérées par Bonaparte et l'influence 
qu'il conservait sur les républiques voisines , appelées 
à une indépendance complète d'après les derniers 



292 CHAPITRE XIY. 

traités. Bonaparte, à son tour, ne respirant que la 
gloire des champs de bataille , voulant agrandir la 
France par des conquêtes et achever sa propre éléva- 
tion par des victoires, ne pouvait pas se condamner 
au repos : il lui fallait la guerre, puisqu'il n'avait 
pas voulu la liberté. 

Les deux cabinets échangèrent quelque temps des 
notes diplomatiques fort aigres. Lord Withworth, 
ambassadeur d'Angleterre, finit par quitter Paris le 
25 floréal an XL(i5 mai i8o3). La paix fut définiti- 
vement rompue : de part et d'autre on se prépara à 
la guerre. Le 26 mai, les troupes françaises entrèrent 
dans l'électorat de Hanovre. L'empire germanique, 
sur le point de finir, n'y mit aucun obstacle. Le parti 
des chouans émigrés , qui n'avait rien entrepris de- 
puis la machine infernale et la paix continentale , fut 
encouragé par cette reprise d'hostilités. L'occasion 
lui parut favorable , et il ourdit à Londres, du consen- 
tement du cabinet britannique, une conspiration à 
la tête de laquelle furent Pichegru et Georges Ca- 
doudal. Les conjurés débarquèrent secrètement sur 
les côtes de la France , et se rendirent tout aussi se- 
crètement à Paris. Ils s'abouchèrent avec le général 
Moreau, que sa femme avait entraîné dans le parti 
royaliste. Mais, au moment où ils s'apprêtaient à 
exécuter leur coup de main, la plupart d'entre eux 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 293 

furent arrêtés par la police qui avait découvert leur 
complot et suivi leurs traces. Georges fut puni de 
mort; on trouva Pichegru étranglé dans sa prison , 
et Moreau fut condamné à deux ans de détention, 
qui se changèrent en bannissement. 

Cette conspiration, découverte au milieu de fé- 
vrier 1804 , rendit encore plus chère à la masse du 
peuple la personne menacée du premier Consul; il 
reçut des adresses de tous les corps de l'Etat et de 
tous les départements de la république. Vers ce même 
temps, il frappa une illustre victime. Le i5 mars, le 
duc d'Enghien fut enlevé par un escadron de cava- 
lerie au château d'Ettenheim, dans le grand-duché 
de Bade, à quelques lieues du Rhin. Le premier Con- 
sul crut, d'après les rapports de police, que ce prince 
avait participé au dernier complot. Le duc d'Enghien 
fut conduit précipitamment à Vincennes, jugé en 
quelques heures par une commission militaire et fu- 
sillé dans les fossés du château. Cet odieux attentat ne 
fut point un acte de politique d'usurpation, mais bien 
de violence et de colère. Les royalistes avaient pu 
croire, au 18 brumaire, que le premier Consul pré- 
ludait au rôle de Monk ; mais, depuis quatre années, 
il leur avait ôté cette espérance. Il n'avait plus besoin 
de rompre avec eux d'une manière aussi sanglante, 
ni de rassurer, comme on l'a dit, les Jacobins, qui 



294 CHAPITRE XIV. - 

n'existaient plus. Les hommes qui restaient attachés 
à la république craignaient alors beaucoup plus le 
despotisme que la contre-révolution. Tout porte à 
penser que Bonaparte , qui comptait peu avec la vie 
des hommes, peu avec le droit des gens, qui avait 
déjà pris l'habitude d'une politique emportée et 
expéditive , crut le prince au nombre des conjurés, 
et voulut en finir par un exemple terrible avec les 
conspirations, seul danger pour sa personne et son 
pouvoir à cette époque. 

La guerre de la Grande-Bretagne et la conspiration 
de Georges et de Pichegru servirent d'échelon à Bo- 
naparte pour monter du Consulat à l'Empire. Le 6 ger- 
minal an XII (27 mars 1804), le Sénat, en recevant 
communication du complot , envoya une députation 
au premier Consul. Le président François de Neuf- 
château s'exprima en ces termes : « Citoyen premier 
« Consul , vous fondez une ère nouvelle , mais vous 
« devez l'éterniser : l'éclat n'est rien sans la durée. 
« Nous ne saurions douter que cette grande idée ne 
•« vous ait occupé ; car votre génie créateur embrasse 
« tout et n'oublie rien. Mais ne différez point; vous 
« êtes pressé parle temps, par les événements, par les 
« conspirateurs, parles ambitieux; vous l'êtes, dans 
« un autre sens, par une inquiétude qui agite les 
« Français. Vous pouvez enchaîner le temps, mai- 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 295 

« triser les événements, désarmer les ambitieux, 
« tranquilliser la France entière en lui donnant des 
« institutions qui cimentent votre édifice et qui pro- 
« longent pour les enfants ce que vous fîtes pour les 
« pères. Citoyen premier Consul, soyez bien assuré 
a que le Sénat vous parle ici au nom de tous les 
« citoyens. » 

Bonaparte répondit de Saint-Cload, le 5 floréal 
an XII (26 avril 1804), au Sénat : « Votre adresse 
« n'a pas cessé d'être présente à ma pensée ; elle 
« a été l'objet de mes méditations les plus cons- 
« tantes. Vous avez jugé l'hérédité de la suprême 
« magistrature nécessaire pour mettre le peuple à 
« l'abri des complots de nos ennemis et des agita- 
« tions qui naîtraient d'ambitions rivales. Plusieurs 
o de nos institutions vous ont en même temps paru 
a devoir être perfectionnées pour assurer sans retour 
« le triomphe de l'égalité et de la liberté publiques, 
a et offrir à la nation et au gouvernement la double 
a garantie dont ils ont besoin. A mesure que j'ai 
« arrêté mon attention sur ces grands objets, j'ai 
« senti de plus en plus que, dans une circonstance 
« aussi nouvelle qu'importante, les conseils de votre 
« sagesse et de votre expérience m'étaient néces- 
« saires pour fixer toutes mes idées. Je vous invite 
« donc à me faire connaître votre pensée tout en- 



29G CHAPITRE XIV. 

« tière. » Le Sénat répliqua à son tour, le j4 floréal 
(4 mai) : « Le Sénat pense qu'il est du plus grand 
'« intérêt du peuple français de confier le gouverne- 
« ment de la république à Napoléon-Bonaparte, 
« empereur héréditaire. » C'est par cette scène ar- 
rangée qu'on préluda à l'établissement de l'Empire. 
Le tribun Curée engagea la discussion , dans le 
Tribunat, par une motion d'ordre; il fit valoir les 
mêmes motifs que ceux des sénateurs. Sa motion fut 
accueillie avec empressement. Carnot seul eut le 
courage de combattre l'Empire. « Je suis loin, dit-il, 
« de vouloir atténuer les louanges données au pre- 
« mier Consul ; mais, quelques services qu'un citoyen 
« ait pu rendre à sa patrie , il est des bornes que 
« l'honneur autant que la raison imposent à la re- 
« connaissance nationale. Si ce citoyen a restauré la 
« liberté publique , s'il a opéré le salut de son pays, 
a sera-ce une récompense à lui offrir que le sacrifice 
« de cette même liberté, et ne serait-ce pas anéantir 
K son propre ouvrage que de faire de son pays son 
« patrimoine particulier? Du moment qu'il fut pro- 
« posé au peuple français de voter sur la question du 
« Consulat à vie , chacun put aisément juger qu'il 
« existait une arrière-pensée : on vit se succéder une 
« foule d'institutions évidemment monarchiques. 
« Aujourd'hui se découvre enfin d'une manière posi 



DU 18 BRUlIAIfiE AU 2 DECEMBRE 1804. 297 

« tive le terme de tant de mesures préliminaires; 
a uous sommes appelés à nous prononcer sur la pro- 
cc position formelle de rétablir le système monarchi- 
« que, et de conférer la dignité impériale et héré- 
« ditaire au premier Consul. 

« La liberté fut-elle donc montrée à l'homme pour 
« qu'il ne pût jamais en jouir? Non, je ne puis con- 
« sentira regarder ce bien, si universellement préféré 
« à tous les autres, sans lequel tous les autres ne sont 
a rien, comme une simple illusion ! mon cœur me dit 
» que la liberté est possible, que le régime est facile 
« et plus stable qu'aucun gouvernement arbitraire. 
« J'ai voté dans le temps contre le consulat à vie; je 
« vote de même contre le rétablissement de la mo- 
« narelne, comme je pense que ma qualité de tribun 
* m'oblige à le faire. » 

Mais il fut le seul à penser ainsi, et ses collègues s'é- 
levèrent à l'envi et avec étonnement contre l'opinion 
de ce seul homme resté libre. Il faut voir dans les dis- 
cours de cette époque le prodigieux changement qui 
s'était opéré dans les idées et dans le langage. La 
révolution avait rétrogradé jusqu'aux principes politi- 
ques de l'ancien régime : il y avait la même exaltation 
et le même fanatisme; mais c'était une exaltation de 
flatterie et un fanatisme de servitude. Les Français se 
jetaient dans l'empire comme ils s'étaient jetés dans 

17. 



298 CHAPITRE XIV. 

la révolution. Ils avaient tout rapporté à l'affranchis- 
sement des peuples, au siècle de la raison ; ils ne par- 
lèrent plus que de la grandeur d'un homme et du 
siècle de Bonaparte ; et ils combattirent bientôt pour 
faire des rois comme naguère pour créer des répu- 
bliques. 

Le Tribunat, le Corps législatif et le Sénat votèrent 
l'empire, qui fut proclamé à Saint-Cloud le 28 floréal 
an XII (18 mai 1804). Le même jour, un sénatus- 
consulte modifia la constitution, qui fut appropriée 
au nouvel ordre de choses. Il fallut son attirail à cet 
empire : on lui donna des princes français, des grands 
dignitaires, des maréchaux , des chambellans et des 
pages. Toute publicité fut détruite. La liberté de la 
presse avait été déjà soumise à une commission de 
censure; il ne restait qu'une tribune, elle devint silen- 
cieuse. Les séances du Tribunat furent partielles et 
secrètes, comme celles du conseil d'Etat; et, à dater 
de ce jour, pendant dix années la France fut gouver- 
née à huis clos. Joseph et Louis Bonaparte furent re- 
connus princes français. Berthier, Murât, Moncey, 
Jourdan, Masscna , Augereau , Bernadotte , Soult, 
Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davout, Bessières, Rel- 
lerman, Lefèvre, Pérignon, Sérurier, furent nommes 
maréchaux d'empire. Les départements firent des 
adresses, et le clergé compara Napoléon à un nou- 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 209 

veau Moïse, à un nouveau Matliathias, à un nouveau 
Cyrus. Il vit dans son élévation le doigt de Dieu, 
et il dit que la soumission lui était due, comme do- 
minant sur tous ; à ses ministres, comme envoyés 
par lui, parce que tel était V ordre de la Providence. 
Le pape Pie VII vint à Paris pour consacrer la nou- 
velle dynastie. Le couronnement eut lieu le dimanche 
2 décembre, dans l'église de Notre-Dame. 

Cette solennité fut préparée longtemps d'avance, 
et Ton en régla tout le cérémonial d'après les anciens 
usages. L'empereur se rendit à l'église métropolitaine 
escorté par sa garde, avec l'impératrice Joséphine, 
dans une voiture surmontée d'une couronne et traî- 
née par huit chevaux blancs. Le pape, les cardinaux, 
les archevêques, les évéques et tous les grands corps 
de l'État l'attendaient dans la cathédrale, qui avait 
été magnifiquement ornée pour cette cérémonie 
extraordinaire. Il fut harangué à la porte; et il 
monta ensuite, revêtu du manteau impérial, la cou- 
ronne sur la tête et le sceptre à la main, sur un trône 
élevé au fond de l'église. 

Le grand aumônier, un cardinal et un évêque vin- 
rent le prendre et le conduisirent au pied de l'autel 
pour y être sacré. Le pape lui fit une triple onction 
sur la tête et sur les deux mains, et il prononça l'orai- 
son suivante : « Dieu tout-puissant, qui avez établi 



800 CHAPITRE XIV. 

« Hazaëlpour gouverner la Syrie, et Jéhu roi d'Israël , 
« en leur manifestant vos volontés par l'organe du 
« prophète Elie; qui avez également répandu l'onc- 
« tion sainte des rois sur la tête de Saiil et de David 
« par le ministère du prophète Samuel, répandez par 
« mes mains les trésors de vos grâces et de vos béné- 
« dictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré 
« notre indignité personnelle, nous consacrons au- 
«c jourd'hui empereur en votre nom . » 

Le pape le ramena solennellement à son trône, et, 
après qu'il eut prêté sur l'Evangile le serment pres- 
crit par la nouvelle constitution, le chef des hérauts 
d'armes cria d'une voix forte : Le très glorieux et 
le très auguste empereur des Français est couronné 
et intronisé! Vive V empereur ! L'église retentit aussi- 
tôt du même cri; il y eut une salve d'artillerie, et le 
pape entonna le Te Deum. Pendant plusieurs jours 
les fêtes se multiplièrent; mais ces fêtes commandées, 
ces fêtes du pouvoir absolu, ne respiraient point cette 
joie vive, franche, populaire, unanime de la première 
fédération du i4 juillet^ et, quelque affaissée que fût 
la nation, elle ne salua point le début du despotisme 
comme elle avait salué celui de la liberté. 

Le Consulat fut la dernière période de l'existence 
de la république. La révolution commença à se faire 
homme. Pendant la première époque du gouverne- 



DU 18 BRUMAIRE AU 2 DECEMBRE 1804. 301 

ment consulaire, Bonaparte s'attacha les classes pros- 
crites en les rappelant; il trouva un peuple encore 
agité de toutes les passions, qu'il ramena au calme par 
le travail , au bien-être par le rétablissement de l'ordre; 
enfin, il força l'Europe, une troisième fois vaincue, à 
reconnaître son élévation. Jusqu'au traité d'Amiens, il 
rappela dans la république la victoire, la concorde, le 
bien-être, sans sacritier la liberté. Il pouvait alors, 
s'il avait voulu , se faire le représentant de ce grand 
siècle, qui réclamait la consécration d'une égalité bien 
entendue , d'une liberté sage, d'une civilisation plus 
développée, ce noble système de la dignité humaine. 
La nation était entre les mains du grand homme ou du 
despote ; il dépendait de lui de la conserver affranchie 
ou de l'asservir. Il aima mieux l'accomplissement de 
ses projets égoïstes, et il se préféra tout seul à l'huma- 
nité entière. Elevé sous la tente, venu tard dans la ré- 
volution, il ne comprit que son coté matériel et inté- 
ressé; il ne crut ni aux besoins moraux qui l'avaient 
fait naître ni aux croyances qui l'avaient agitée et 
qui tôt ou tard devaient revenir et le perdre. Il vit 
un soulèvement qui prenait fin, un peuple fatigué 
qui était à sa merci et une couronne à terre qu'il 
pouvait prendre. 



1 



EMPME. 



CHAPITRE XV. 



Depuis réiabîissemeiit de l'empire en 1804 jusqu'en 

1814. 



Caractère de l'empire. — Changement des républiques créées par le 
Directoire en royaumes. — Troisième coalition; prise de Vienne; vic- 
toires d'L'lm et d'Austerlitz; paix de Presbourg; érection des deux 
royaumes de Bavière et de Wurtemberg. — Confédération du Rhin. 
— Joseph-Napoléon est nommé roi de INaples, Louis-Napoléon roi de 
Hollande. — Quatrième coalition; bataille d'iéna, prise de Berlin; 
victoires d'Eylau et de Friedland ; paix de Tilsilt; la monarchie prus- 
sienne est réduite de moitié, les deux royaumes de Saxe et de West- 
phalie sont institués contre elle. — Celui de Wcstphalie est donné à 
Jérôme-Napoléon. — Le grand empire s'élève avec ses royaumes se- 
condaires, sa confédération suisse, ses grands ûefs; il est modelé sur 
celui de Charlcmagne. — Blocus continental; Napoléon emploie la 
cessation du commerce pour réduire l'Angleterre, comme il a employé 
les armes pour soumettre le continent. — Invasion du Portugal et 
de l'Espagne; Joseph-Napoléon est nommé roi d'Espagne; Murât le 
remplace sur le trône de Naples. Nouvel ordre d'événements : in- 
surrection nationale de la Péninsule; lutte religieuse du pape; op- 



304 CHAPITRE XV. 

position commerciale de la Hollande. — Cinquième coalition. — 
Victoire de Wagram ; paix de Vienne ; mariage de Napoléon avec l'ar- 
chiduchesse Marie-Louise. — Le premier essai de résistance échoue; 
le pape est détrôné, la Hollande réunie à l'empire et la guerre d'Es- 
pagne poursuivie avec vigueur. — La Russie renonce au système 
continental; campagne de 1812; prise de Moscovv; désastreuse re- 
traite. — Réaction contre la puissance de Napoléon; campagne de 
1813; défection générale. Coalition de toute l'Europe; fatigue de la 
France; merveilleuse campagne de 1814. — Les confédérés à Paris; 
abdication de Fontainebleau ; caractère de Napoléon ; son rôle dans 
la révolution française. Conclusion. 



Depuis l'établissement de l'empire, le pouvoir de- 
vint plus arbitraire , et la société se reforma peu à peu 
d'une manière aristocratique. Le grand mouvement 
derecomposition,quiavait commencé au 9 thermidor, 
allait toujours croissant. La Convention avait licen- 
cié les classes; le Directoire _, battu les partis ; le Con- 
sulat, gagné les hommes; l'empire les séduisit par des 
distinctions et des privilèges. Cette seconde période 
fut l'opposé de la première. Sous l'une on vit le 
gouvernement des comités exercé par des hommes 
éligibles tous les trois mois, sans gardes, sans hono- 
raires, sans représentation, vivant de quelques francs 
par jour, travaillant dix-huit heures sur de simples 
tables de noyer; sous l'autre, le gouvernement de 
l'empire avec tout son appareil administratif, ses 
chambellans, ses gentilshommes, sa garde prétorienne, 
son hérédité , son immense liste civile et ses éclatan- 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 305 

tes grandeurs. L'activité nationale se porta entière- 
ment vers le travail et la guerre. Tous les intérêts ma- 
tériels , toutes les passions ambitieuses s'arrangèrent 
hiérarchiquement sous un seul chef, qui, après avoir 
sacrifié la liberté par rétablissement du pouvoir 
absolu , détruisit l'égalité par la noblesse. 

Le Directoire avait érigé tous les Etats environ- 
nants en républiques; Napoléon voulut les constituer 
sur le modèle de l'empire. Il commença par l'Italie. 
La consulte d'Etat de la république cisalpine décida 
qu'on rétablirait la monarchie héréditaire en fa- 
veur de Napoléon. Son vice-président, M.Melzy, vint 
à Paris lui transmettre cette décision. Le 26 ventôse 
an XIII ( 1 7 mars 1 8o5) il fut reçu aux Tuileries en 
audience solennelle. Napoléon était sur son trône , 
environné de la cour et de tout l'éclat du pouvoir 
souverain, dont il aimait la représentation. M. Melzy 
lui offrit la couronne au nom de ses concitoyens. 
« Sire, lui dit-il en finissant, daignez combler le vœu 
« de l'assemblée que j'ai l'honneur de présider. Inter- 
a prête de tous les sentiments qui animent tous les 
« cœurs italiens, elle vous en rapporte l'hommage 
« le plus sincère. Elle leur apprendra avec joie qu'en 
« l'acceptant vous avez redoublé la force des liens 
« qui vous attachent à la conservation , à la dé- 
« fense, à la prospérité de la nation italienne. Oui, 



306 CHAPITRE XV. 

« Sire, vous voulûtes que la république italienne 
« existât, et elle a existé. Veuillez que la monar- 
« chie italienne soit heureuse , et elle le sera. » 

L'empereur alla prendre possession de ce royanme ; 
et le 26 mai 1 8o5 il reçut à Milan la couronne de fer 
des Lombards. Il nomma pour vice-roi d'Italie son 
fils adoptif, le prince Eugène de Beauharnais ; et il se 
rendit à Gênes, qui renonça également à sa souve- 
raineté. Le 4 juin i8o5 , son territoire fut réuni ai 
l'empire, et forma les trois départements de Gênes, de 
Montenotte et des Apennins. La petite république de 
Lucques se trouva comprise dans cette révolution mo- 
narchique. Sur la demande de son gonfalonier, elle! 
fut donnée en apanage au prince et à la princesse 
de Piombino , Tune des sœurs de Napoléon. Celui-ci , 
après cette tournée royale, repassa les Alpes, et re- 
vint dans la capitale de son empire ; il partit bientôt 
pour le camp de Boulogne , où se préparait une ex- 
pédition maritime contre l'Angleterre. 

Ce projet de descente, que le Directoire avait eu 
après la paix de Campo-Formio et le premier Consul 
après la paix de Lunéville , avait été repris avec beau- 
coup d'ardeur depuis la nouvelle rupture. Au com- 
mencement de i8o5, une flottille de deux mille petits 
bâtiments , servis par seize mille marins , portant uni 
armée de cent soixante mille hommes, neuf mille 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 307 

chevaux, une nombreuse artillerie était rassemblée 
dans les ports de Boulogne, d'Etaples, Ambleteuse 
et Calais. L'empereur hâtait par sa présence le dé- 
noûmentde cette expédition maritime, lorsqu'il ap- 
prit que l'Angleterre, pour se soustraire à la descente 
dont elle était menacée, avait décidé de nouveau l'Au- 
triche à rompre avec la France, et que toutes les for- 
ces de la monarchie autrichienne s'étaient ébranlées. 
Quatre-vingt-dix mille hommes, sous l'archiduc Fer- 
dinand et le général Mack, avaient passé l'Inn, envahi 
Munich et chassé l'électeur de Bavière, allié de la 
France ; trente mille, sous l'archiduc Jean, occupaient 
le Tyrol ; et l'archiduc Charles, avec cent mille 
hommes, s'avançait sur l'Adige.Deux armées russes 
se disposaient à joindre les Autrichiens. Pilt avait fait 
les plus grands efforts pour organiser cette troisième 
coalition. L'établissement du royaume d'Italie, la 
réunion de Gênes et du Piémont à la France , l'in- 
fluence ouverte de l'empereur sur la Hollande et la 
Suisse soulevaient de nouveau l'Europe , qui redou- 
tait aujourd'hui l'ambition de Napoléon, comme elle 
avait craint, dans les premiers temps , les principes de 
la révolution. Le traité d'alliance entre le ministère 
britannique et le cabinet russe avait été signé le 
1 1 avril i8o5, et l'Autriche y avait accédé le 9 août. 
Napoléon quitta Boulogne, retourna à Paris en 



308 CHAPITRE XV. 

toute hâte, se rendit au Sénat le 23 septembre, obtint 
une levée de quatre- vingt mille hommes, et partit le 
lendemain pour commencer la campagne. Il passa le 
Rhin le I er octobre et entra en Bavière le 9, avec une 
armée de cent soixante mille hommes. Masséna arrêta 
le prince Charles en Italie, et l'empereur fit la guerre 
d'Allemagne au pas de course. En quelques jours il 
passa le Danube, entra dans Munich, remporta la 
victoire de Wertingen, et força, à Ulm, le général 
Mack à mettre bas les armes. Cette capitulation dés- 
organisa l'armée autrichienne. Napoléon poursuivit 
le cours de ses victoires, occupa Vienne le 1 3 novem- 
bre, et marcha en Moravie à la rencontre des Russes, 
auxquels s'étaient ralliés les débris des troupes 
battues. 

Le 2 décembre i8o5, anniversaire du couronne- 
ment, les deux armées en vinrent aux mains dans la 
plaine d'Austerlitz. Les ennemis avaient quatre-vingt- 
quinze mille hommes sous les drapeaux; les Français 
quatre- vingt mille. De part et d'autre l'artillerie était 
formidable. La bataille commença au soleil levant. 
Ces masses énormes s'ébranlèrent; l'infanterie russe 
ne tint point contre l'impétuosité de nos troupes et 
les manœuvres de leur général. La gauche de l'en- 
nemi fut coupée la première ; la garde impériale russe 
donna pour rétablir la communication, et fut écra- 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 309 

sée. Le centre essuya le même sort; et, à une heure 
après midi, la victoire la plus décisive avait complété 
cette merveilleuse campagne. Le lendemain, l'empe- 
reur félicita l'armée par une proclamation sur le 
champ de bataille même. « Soldats, leur dit-il, je 
« suis content de vous; vous avez décoré vos aigles 
« d'une immortelle gloire! Une armée de cent mille 
« hommes, commandée par les empereurs de Russie 
a et d'Autriche, a été, en moins de quatre jours, ou 
« coupée ou dispersée; ce qui a échappé à votre fer 
« s'est noyé dans les lacs. Quarante drapeaux, les 
« étendards de la garde impériale russe, cent vingt 
« pièces de canon, vingt généraux, plus de trente 
« mille prisonniers, sont le résultat de cette journée à 
« jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en 
« nombre supérieur, n'a pu résister à votre choc; et 
« désormais vous n'avez plus de rivaux à redouter 
« Ainsi, en deux mois, cette troisième coalition a été 
« vaincue et dissoute ! » Un armistice fut conclu avec 
l'Autriche; et les Russes, qui auraient pu être écra- 
sés, obtinrent de se retirer par journées d'étape. 

La paix de Presbourg suivit les victoires d'Ulm et 
d'Austerlitz; elle fut signée le 26 décembre. La mai- 
son d'Autriche, qui avait perdu ses possessions exté- 
rieures, la Belgique et le Milanais, fut entamée cette 
fois dans l'Allemagne même. Elle céda Denise, les 



310 CHAPITRE XV. 

provinces de L'Istrie, de la Dalmatieet les îles Véni- 
tiennes de l'Adriatique au royaume d'Italie, le comté 
du Tyrol, la vîlle d'Augsbourg, la principauté 
d'Eichstadt, une partie du territoire de Passau et 
toutes ses possessions dans la Souabe , le Brisgau 
et rOrtenau à la Bavière et au Wurtemberg, qui 
furent érigés en royaumes, et au grand-duché de 
Bade qui profita aussi de ses dépouilles. Le traité de 
Presbourg compléta l'abaissement de l'Autriche com- 
mencé parle traité de Campo-Formio et continué par 
celui de Lunéville. L'empereur, de retour à Paris, 
couronné de tant de gloire, devint l'objet d'une admi- 
ration si générale et si empressée qu'il fut lui-même 
étourdi par l'enthousiasme public, et s'enivra de sa 
fortune. Les corps de l'Etat rivalisèrent d'obéissance 
et de flatteries. Il reçut le titre de Grand, et le Sénat, 
par un décret, lui consacra un monument triomphal. 
Napoléon s'affermit davantage encore dans le sys- 
tème qu'il avait embrassé. La victoire deMarengo et 
la paix de Lunéville avaient sanctionné le Consulat; 
la victoire d'Austerlitz et la paix de Presbourg consa- 
crèrent l'Empire. Les derniers restes de la révolution 
furent abandonnés. Le I er janvier 1806, on remplaça 
définitivement le calendrier républicain par le calen- 
drier grégorien après quatorze années d'existence. Le 
Panthéon fut rendu au culte, et bientôt le Tribunat 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EX 1814. 311 

essa d'exister. Mais l'empereur s'attacha surtout à 
tendre sa domination sur le continent. Le roi de 
Naples Ferdinand, ayant violé, pendant la dernière 
guerre, le traité de paix avec la France, eut ses États 
nvahis; et le 3o mars Joseph Bonaparte fut déclaré 
roi des Deux-Siciles. Peu après, le 5 juin 1806, la 
Hollande fut changée en royaume et reçut un autre 
rèredel'empereur,LouisBonaparte, pour monarque. 
Il n'existait plus aucune des républiques créées par la 
Convention ou par le Directoire. Napoléon, qui nom- 
mait des rois secondaires , rétablit le régime mili- 
taire hiérarchique et les titres du moyen âge. Il érigea 
laDalmatie, Plstrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Co- 
negliano, Trévise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue, 
Rovigo , en duchés grands fiefs de l'empire. Le maré- 
chal Berthier fut investi de la principauté de Neufchâ- 
tel, le ministre Talleyrand de celle de Bénévent, le 
prince Borghèse et sa femme de celle de Guastalla, 
Murât du grand-duché de Berg et de Clè ves . Napoléon , 
qui n'avait pas osé détruire la république suisse, s'en 
était déclaré \e médiateur ; et i\ acheva l'organisation 
de son empire militaire en plaçant sous sa dépendance 
une grande partie de l'ancien corps germanique . Le 1 1 
juillet 1806, quatorze princes du midi et de l'ouest 
de l'Allemagne se réunirent en confédération du 
Rhin, et reconnurent Napoléon pour Protecteur. Le 



312 CHAPITRE XV. 

[ er août, ils notifièrent à la diète de Ratisbonne leur sé- 
paration du corps germanique : l'empire d'Allemagne 
n'exista plus, et François II en abdiqua le titre dans 
une proclamation. Par une convention signée à Vienne 
le i5 décembre, la Prusse céda le pays d'Anspach, 
Clèves et Neufchâtel, pour l'électorat de Hanovre. 
Napoléon eut tout l'Occident sous sa main. Maître 
absolu de la France et de l'Italie, comme empereur et 
roi, il l'était encore de l'Espagne par la subordination 
de cette cour à ses volontés , de Naples et de la Hol- 
lande par l'obéissance de ses deux frères, de la Suisse 
par l'acte de médiation : il disposait en Allemagne 
des rois de Bavière, de Wurtemberg et de la condéfé- 
ration du Rbin contre l' Autriche et la Prusse. Il au- 
rait pu, après la paix d'Amiens, en maintenant la 
liberté, se faire le protecteur de la France et le mo- 
dérateur de l'Europe. Mais, ayant cherché sa gloire 
dans la domination et sa vie dans les conquêtes, il se 
condamna à une longue lutte, qui devait finir par la 
dépendance du continent ou par sa propre ruine. 
Cettemarche envahissante occasionna laquatrième 
coalition. La Prusse demeurée neutre depuis la paix 
de Bâle avait été sur le point, dans la dernière cam- 
pagne, de se réunir à la coalition austro-russe. La 
rapidité des victoires de l'empereur l'avait seule rete- 
nue; mais, effrayée cette fois de l'accroissement de 



DEPUIS L'EMPIRE EX 1804 JUSQU'EN 1814. 313 

l'empire , et encouragée par le bel état de ses troupes, 
elle se ligua avec la Russie pour chasser les Fran- 
çais de l'Allemagne. Le cabinet de Berlin exigea, 
sous peine de guerre, que les troupes impériales 
repassassent le Rhin. Il voulut en même temps for- 
mer dans le nord de l'Allemagne une ligue contre 
la confédération du midi. L'empereur, qui était 
dans le temps de ses prospérités, de la jeunesse de 
son pouvoir et de l'assentiment national, marcha 
contre la Prusse loin de se soumettre à son ulti- 
matum. 

La campagne s'ouvrit aux premiers jours d'oc- 
tobre. Napoléon accabla, selon son ordinaire, la coa- 
lition par la promptitude de sa marche et la vigueur 
de ses coups. Le 14 octobre, il détruisit à Iéna la mo- 
narchie militaire de Prusse par une victoire décisive; 
le 16, quatorze mille Prussiens mirent bas les armes 
àErfurth; le 25, l'armée française entra dans Berlin, 
et la fin de 1806 fut employée à prendre les forte- 
resses prussiennes et à marcher en Pologne contre 
l'armée russe. La campagne de Pologne fut moins 
rapide, mais aussi brillante que celle de Prusse. La 
Russiese mesura pour la troisième fois avec la France. 
Vaincue à Zurich, vaincue à Àusterlitz, elle le fut en- 
core à Eylau et à Friedland. Après ces mémorables 
journées, l'empereur Alexandre entra en négociation, 

18 



314 CHAPITRE XV. 

et conclut à Tilsitt, le 1 1 juin 1 807 , un armistice qui 
fut suivi, le 7 juillet, d'un traité définitif. 

La paix de Tilsitt étendit la domination française 
sur le continent. La Prusse fut réduite de moitié. Na- 
poléon avait institué dans le midi de l'Allemagne les 
deux royaumes de Bavière et de Wurtemberg contre 
l'Autriche; il créa, plus avant dans le nord, les deux 
royaumes feudataires de Saxe et de Westphalie contre 
la Prusse. Celui de Saxe, formé de l'électorat de ce 
nom et de la Pologne prussienne érigée en grand- 
duché de Varsovie, fut donné au roi de Saxe; celui 
de Westphalie comprit les Etats de Hesse-Cassel , de 
Brunswick, de Fulde, de Munster, la plus grande 
partie du Hanovre, et fut donné à Jérôme-Napoléon. 
L'empereur Alexandre, qui souscrivit à tous ces 
arrangements , évacua la Moldavie et la Valachie. La 
Russie demeura pourtant la seule puissance intacte, 
quoique vaincue. Napoléon suivait de plus en plus les 
traces de Charlemagne; il avait fait porter devant lui, 
le jour de son sacre, la couronne, l'épée et le sceptre 
du roi franc. Un pape avait passé les Alpes poui 
consacrer sa dynastie , et il modelait ses Etats sur le 
vaste empire de ce conquérant. La révolution avait 
voulu rétablir la liberté antique, Napoléon restaura 
la hiérarchie militaire du moyen âge; elle avait fait 
des citoyens, il fit des vassaux ; elle avait changé l'Eu- 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1801 JUSQU'EN 1811. 315 

ropeen républiques, il la transforma en fiefs. Comme 
il était victorieux et fort, comme il était survenu après 
une secousse qui avait fatigué le monde en l'ébranlant, 
il put l'arranger passagèrement selon sa pensée. Le 
grand empire s'élevaau dedans avec son système d'ad- 
ministration qui remplaça le gouvernement des assem- 
blées; ses cours spéciales, ses lycées où l'éducation 
militaire fut substituée à l'éducation républicaine des 
écoles centrales; sa noblesse héréditaire, qui compléta, 
1808, le rétablissement de l'inégalité; sa discipline 
civile, qui rendit la France entière obéissante au mot 
d'ordre comme une armée; au dehors, avec ses 
royaumes secondaires, ses Etats confédérés, ses grand s 
fiefs etson chef suprême. Napoléon, n'éprouvant plus 
de résistance nulle part, put en quelque sorte courir 
et commander d'un bout du continent à l'autre. 

A cette époque, toute l'attention de l'Empereur se 
dirigea sur l'Angleterre, la seule puissance qui put se 
soustraire à ses atteintes. Pitt était mort depuis un 
an; mais le cabinet britannique suivait avec beau- 
coup d'ardeur et d'opiniâtreté ses plans à l'égard de 
la France. Après avoir vainement formé une troi- 
sième et une quatrième coalition, il ne déposa point 
les armes. La guerre était à mort. La Grande-Breta- 
gne avait déclaré la France en état de blocus , et elle 
fournit à l'empereur le moyen de la placer elle-même, 



316 CHAPITRE XV. 

par une mesure semblable, hors des relations euro- 
péennes. Le blocus continental, qui commença en 
1807 , fat la seconde période du système de Bona- 
parte. Pour arriver à une suprématie universelle et 
non contestée, il employa les armes contre le conti- 
nent, et la cessation du commerce contre l'Angle- 
terre. Mais en interdisant aux Etats de terre ferme 
toute communication avec la Grande-Bretagne, il se 
prépara de nouvelles difficultés, et il ajouta bientôt 
aux inimitiés d'opinion qu'excitait son despotisme, 
aux haines d'Etat que lui faisait encourir sa domi- 
nation conquérante, le déchaînement des intérêts 
privés et la souffance commerciale, occasionnes par 
le blocus. 

Cependant toutes les puissances semblaient unies 
dans le même dessein. L'Angleterre fut mise au ban 
de l'Europe continentale jusqu'à la paix générale. 
La Russie et le Danemark dans les mers du Nord, la 
France, l'Espagne et la Hollande dans la Méditer- 
ranée et dans l'Océan, se déclarèrent contre elle. Ce 
moment fut celui du maximum de la puissance im- 
périale. Napoléon employa toute son activité et tout 
son génie à créer des ressources maritimes capables 
de balancer les forces de l'Angleterre, qui avait armé 
plus de cent vaisseaux de ligne et une immense quan- 
tité de navires de guerre de toute espèce. Il fitcreu- 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN' 1814. 317 

ser des ports, fortifier les côtes, construire des vais- 
seaux, et disposa tout pour combattre, dans quelques 
années, sur ce nouveau champ de bataille. Mais avant 
que ce moment arrivât, il voulut s'assurer de la Pé- 
ninsule espagnole et y placer sa dynastie pour y in- 
troduire une politique plus ferme et plus personnelle. 
L'expédition de Portugal en 1807 et l'invasion de 
l'Espagne en 1808 commencèrent pour lui et pour 
l'Europe un nouvel ordre d'événements. 

Depuis longtemps le Portugal était une véritable 
colonieanglaise. L'empereur, d'accord avec les Bour- 
bons de Madrid, décida, par le traité de Fontaine- 
bleau du 27 octobre 1807, que la maison de Bra- 
gance avait cessé de régner. Une armée française, 
sous les ordres de Junot, entra en Portugal. Le prince 
régent, Jean VI, s'embarqua pour le Brésil, et les 
Français occupèrent Lisbonne le 3o novembre 1807. 
Cette invasion du Portugal ne fut qu'un achemi- 
nement à celle de l'Espagne. La famille royale était 
dans la plus grande anarchie : le favori Godoï était 
maudit par le peuple, et le prince des Asturies, Fer- 
dinand, conspirait contre le pouvoir du favori de son 
père. Quoique l'empereur ne dût pas craindre beau 
coup un pareil gouvernement , il avait été alarmé d'un 
armement maladroit fait par Godoï lors de la guerre 
de Prusse. C'est sans doute à cette époque qu'il pro- 



31 i CHAPITRE XV. 

jeta de mettre un de ses frères sur le trône d'Espa- 
gne; il crut abattre facilement une famille divisée, 
une monarchie mourante , et obtenir l'assentiment 
d'un peuple qu'il rappellerait à la civilisation. Sous 
le prétexte de la guerre maritime et du blocus , ses 
troupes pénétrèrent dans la Péninsule, occupèrent 
ses côtes, ses principales places et se postèrent près 
de Madrid. On iusinua alors à la famille royale de se 
retirer dans le Mexique, à l'exemple de la maison 
de Bragance. Mais le peuple se souleva contre ce dé- 
part; Godoï, objet de la haine publique, courut les 
plus grands risques pour sa vie; et le prince des As- 
turies fut proclamé roi sous le nom de Ferdinand VIL 
L'empereur profita de cette révolution de cour pour 
opérer la sienne . Les Français entrèrent dans Madrid, 
et il se rendit lui-même à Bayonne, où il appela les 
princes espagnols. Ferdinand restitua la couronne à 
son père, qui s'en démit à son tour en faveur de Napo- 
léon; celui-ci la fit décerner à son frère Joseph par 
une junte suprême, par le Conseil de Castille et la mu- 
nicipalité de Madrid . Ferdinand fut transporté au châ- 
teau de Yalençay, et Charles IV vint habiter Compiè- 
gne. Napoléon appela son beau-frère Murât, grand-duc 
deBerg.au trône de Naples en remplacement de Joseph. 
A cette époque commença la première opposition 
contre la domination de l'empereur et le système con- 



Depuis i/empire en îso-t jusqu'en . 319 

tinental. La réaction se déclara dans trois pays jus- 
que-là alliés de la France, et provoqua la cinquième 
coalition. La cour de Rome était mécontente; l'Es- 
pagne était blessée dans son orgueil national par 
l'imposition d'un roi étranger, dans ses usages par 
la suppression des couvents, de l'inquisition et de 
la grandesse; la Hollande souffrait dans ses rela- 
tions commerciales par le blocus continental , et 
l'Autriche supportait impatiemment ses pertes et sa 
position subordonnée. L'Angleterre épiait toutes le.s 
occasions de ranimer sur le continent la lutte que 
provoquèrent bientôt les résistances de la cour de 
Rome, du peuple espagnol et du cabinet de Vienne. 
Le pape était en froideur avec la France depuis i8o5, 
il avait espéré qu'en retour de sa complaisance ponti- 
ficale pour le sacre de Napoléon, on restituerait au 
domaine ecclésiastique les provinces que le Directoire 
avait réunies à la république cisalpine. Déçu dans 
son attente, il rentra dans l'opposition européenne, 
et, de 1807 à 1808, les Etats romains devinrent le ren- 
dez-vous des émissaires anglais. Après des représen- 
tations un peu vives, l'empereur donna l'ordre au 
général Miollis d'occuper Rome ; le pape le menaça 
d'excommunication, et Napoléon lui enleva la pos- 
session d'Ancône,d'Urbin, deMacerata, deCamerino, 
qui firent partie du royaume d'Italie. Le légat quitta 



320 CHAPITRE XV. 

Paris le 3 avril 1808; et la lutte religieuse, pour 
des intérêts temporels, s'engagea avec le chef de 
l'Eglise, qu'il aurait fallu ne pas appeler en France 
ou ne pas dépouiller en Italie. 

La guerre avec la Péninsule fut plus sérieuse en- 
core. Les Espagnols reconnurent pour roi Ferdi- 
nand VII, dans une junte provinciale tenue à Sé- 
ville le 27 mai 1808, et ils prirent les armes dans 
toutes les provinces que n'occupaient point les trou- 
pes françaises. Les Portugais se soulevèrent aussi , le 
16 juin, à Oporto. Ces deux insurrections eurent d'a- 
bord les suites les plus heureuses ; elles firent en peu 
de temps de rapides progrès. Le général Dupont mit 
bas les armes à Baylen dans le royaume de Cordoue,- 
et ce premier revers des armées françaises excita l'en- 
thousiasme et l'espérance des Espagnols. Joseph Na- 
poléon quitta Madrid, où fut proclamé Ferdinand VII; 
et vers le même temps Junot, n'ayant pas assez de 
troupes pour garder le Portugal , consentit à l'éva- 
cuer avec tous les honneurs de la guerre, par la con- 
vention de Cintra. Le général anglais Wellington 
prit possession de ce royaume avec vingt-cinq mille 
hommes. Tandis que le pape se déclarait contre Na- 
poléon, tandis que les insurgés espagnols entraient 
dans Madrid, tandis que les Anglais remettaient le 
pied sur le continent, le roi de Suède se montrait en- 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 321 

nemi de la ligue impériale européenne, et l'Autriche 
faisait des armements considérables et se disposait à 
une nouvelle lutte. 

Heureusement pour Napoléon, la Russie resta fi- 
dèle à l'alliance et aux engagements de Tilsitt. L'em- 
pereur Alexandre était alors dans un accès d'enthou- 
siasme et d'affection pour ce puissant et extraordinaire 
mortel. Napoléon, qui, avant de porter toutes ses 
forces dans la Péninsule, voulut s'assurer du Nord, 
eut avec Alexandre une entrevue à Erfurlh le 27 sep- 
tembre 1808. Les deux maîtres de l'Occident et du 
Nord se garantirent le repos et la soumission de l'Eu- 
rope : Napoléon marcha en Espagne, et Alexandre 
se chargea de la Suède. La présence de l'empereur 
fit bientôt changer la fortune de la guerre dans la Pé- 
ninsule; il amenait avec lui quatre-vingt mille vieux 
soldats, venus d'Allemagne. Des victoires multipliées 
le rendirent maître de la plupart des provinces es- 
pagnoles. Il fit son entrée dans Madrid, et il se pré- 
senta aux habitants de la Péninsule non comme un 
maître, mais comme un libérateur. « J'ai aboli, leur 
« disait-il, ce tribunal d'inquisition contre lequel le 
« siècle et l'Europe réclamaient. Les prêtres doivent 
« guider les consciences, mais ne doivent exercer au- 
« cune juridiction extérieure et corporelle sur les ci- 
te toyens. J'ai supprimé les droits féodaux, et chacun 



322 CHAPITRE XV. 

« pourra établir des hôtelleries , des fours , des mou* 
« lins, des madragues, des pêcheries, et donner un 
« libre essor à son industrie. L'égoïsme, la richesse 
« et la prospérité d'un petit nombre d'hommes nui- 
« saient plus à votre agriculture que les chaleurs de 
« la canicule. Comme il n'y a qu'un Dieu, il ne doit 
« y avoir dans un Etat qu'une justice. Toutes les jus- 
ce tices particulières avaient été usurpées, et étaient 
« contraires aux droits de la nation : je les ai dé- 
« truites... La génération présente pourra varier 
« dans son opinion, trop de passions ont été mises en 
« jeu ; mais vos neveux me béniront comme votre 
« régénérateur; ils placeront au nombre des jours 
« mémorables ceux où j'ai paru parmi vous, et de 
« ces jours datera la prospérité de l'Espagne. » 

Tel était en effet le rôle de Napoléon dans la Pé- 
ninsule, qui ne pouvait être rendue à une existence 
meilleure et à la liberté que par la reprise de la civi- 
lisation. On ne brusque pas plus l'établissement de 
l'indépendance qu'autre chose, et lorsqu'un pays est 
ignorant, arriéré, pauvre, couvert de couvents et gou- 
verné par des moines, il faut refaire son état social 
avant de songer à sa liberté. Napoléon, qui opprimait 
les nations civilisées, était un restaurateur véritable 
pour la Péninsule. Mais les deux partis de la liberté 
civile et de la servitude religieuse, celui des cortès 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 323 

el celui des moines, quoique bien opposés dans leur 
but, s'entendirent pour se défendre en commun. L'un 
était à la tête de la classe supérieure et de la classe 
moyenne, l'autre à la tête du bas peuple, et ils exal- 
tèrent à l'envi les Espagnols par le sentiment de l'in- 
dépendance, ou par le fanatisme religieux. Voici le 
catéchisme dont les prêtres faisaient usage : 

« Dis-moi, mon enfant, qui es-tic? — Espagnol 
parla grâce de Dieu. — Quel est l'ennemi de notre 
félicité? — L'empereur des Français. — Combien 
a-t-ilde natures? — Deux, la nature humaine et la 
diabolique. — Combien y a-t-il d'empereurs des 
Français? — Un véritable en trois personnes trom- 
peuses. — Comment les nomme-t-on? — Napoléon, 
Murât et Manuel Godoï. — Lequel des trois est le 
plus méchant? — Ils le sont tous trois également. 

— De qui dérive Napoléon? — Du péché. — Murât? 

— De Napoléon. — Et Godoï? — De la fornica- 
tion des deux. — Quel est l'esprit du premier? — 
L f orgueil et le despotisme. — Du second? — La ra- 
pine et la cruauté. — Du troisième? — La cupi- 
dité, la trahison et l'ignorance. — Que sont les 
Français? — D'anciens chrétiens devenus hérétiques. 

— Est-ce un péché de mettre un Français à mort ? 

— Non, mon père; on gagne le ciel en tuant un 
de ces chiens d'hérétiques. — Quel supplice mérita 



324 CHAPITRE XV. 

F Espagnol qui manque à ses devoirs? — La mort 
et V infamie des traîtres, — Qui nous délivrera de 
nos ennemis? — La confiance entre nous autres, et 
les armes. •» Napoléon s'était engagé dans une en- 
treprise longue, périlleuse et dans laquelle tout son 
système de guerre était en défaut. La victoire ne con- 
sistait plus ici dans la défaite d'une armée et dans la 
possession d'une capitale, mais dans l'occupation en- 
tière du territoire, et, ce qui était plus difficile encore, 
dans la soumission des esprits. Cependant Napoléon 
s'apprêtait à dompter ce peuple avec son irrésistible 
activité et son inébranlable obstination, lorsqu'il fut 
rappelé en Allemagne par la cinquième coalition. 

L'Autriche avait mis à profit son éloignement et 
celui de ses troupes. Elle fit un puissant effort, leva 
cinq cent cinquante mille hommes, en y comprenant 
les landwehr, et entra en campagne au printemps 
de 1809. Le Tyrol se souleva; le roi Jérôme fut 
chassé de sa capitale par les Westphaliens; l'Italie 
était chancelante, et la Prusse n'attendait qu'un re- 
vers de Napoléon pour reprendre les armes; mais 
l'empereur était encore au plus haut point de sa puis- 
sance et de ses prospérités. Il accourut de Madrid, 
fit avertir, au commencement de février, les mem- 
bres de la confédération de tenir leurs contingents 
prêts. Le 1 2 avril il quitta Paris , passa le Rhin , s'en- 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1801 JUSQU'EN 131i. 325 

fonça dans l'Allemagne, gagna les victoires d'Eck- 
tniïhl et d'Essling, occupa Vienne une seconde fois, 
le i3 mai, et déconcerta par la bataille de Wagram 
cette nouvelle coalition, après quatre mois de cam- 
pagne. Pendant qu'il poursuivait les armées autri- 
chiennes; les Anglais débarquèrent à l'île de Wal- 
cheren et se présentèrent devant Anvers ; mais une 
levée de gardes nationales suffit pour empêcher leur 
expédition de l'Escaut. La paix de Vienne du i4 oc- 
tobre 1809 enleva quelques provinces de plus à la 
maison d'Autriche et la fit entrer dans le système 
continental. 

Cette période fut remarquable par la nature nou- 
velle de la lutte. Elle commença la réaction de l'Eu- 
rope contre l'Empire, et signala l'alliance des dynas- 
ties, des peuples, du sacerdoce et du commerce. Tous 
les intérêts mécontents firent un essai de résistance 
qui, la première fois, devait échouer. Napoléon était 
entré, depuis la rupture de la paix d'Amiens, dans 
une carrière au bout de laquelle il devait trouver la 
possession ou l'inimitié de toute l'Europe. Entraîné 
par son caractère et sa position, il avait créé contre 
les peuples un système d'administration d'une utilité 
inouïe pour le pouvoir; contre l'Europe un système 
de monarchies secondaires et de grands fiefs qui faci- 
litait ses volontés conquérantes; enfin contre l'Angle- 

UÉVOL. FRANÇAISE. T. II. 19 



£26 CHAPITRE XV. 

terre, le blocus, qui suspendait son commerce et celui 
du continent. Rien ne l'arrêta pour réaliser ces des- 
seins immenses, mais insensés. Le Portugal commu- 
niqua avec les Anglais, il l'envahit. La famille royale 
d'Espagne compromit par ses querelles et ses incer- 
titudes les derrières de l'empire, il la contraignit d'ab- 
diquer, afin de soumettre la Péninsule à une politique 
plus hardie et moins chancelante. Le pape entretint 
des relations avec l'ennemi, son patrimoine fut ré- 
duit; il menaça d'une excommunication, les Français 
entrèrent dans Rome; il réalisa sa menace par une 
bulle, il fut détrôné en 1809 comme souverain tem- 
porel et conduit même comme prisonnier à Savone. 
Enfin, après la victoire de Wagram et la paix de 
Vienne, la Hollande devint un entrepôt de marchan- 
dises anglaises à cause de ses besoins commerciaux, 
etl'empereur déposséda son frère Louis de ce royau me, 
qui, le I er juillet 18 10, fut incorporé à l'empire. Na- 
poléon ne recula devant aucune invasion, parce qu'il 
ne voulut souffrir de contrariété ni même d'hésitation 
nulle part. Il fallut que tout se soumît, les alliés 
comme les ennemis , le chef de l'Église comme les 
rois, ses frères comme les étrangers. Mais, quoique 
vaincus cette fois, tous ceux qui étaient entrés dans 
cette nouvelle ligue n'attendaient qu'une occasion 
pour se relever. 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 327 

Cependant, après la paix de Vienne, Napoléon 
ajouta encore à l'étendue et à la puissance de l'em- 
pire. La Suède, qui avait éprouvé une révolution inté- 
rieure, et dont le roi Gustave IV avait été forcé à l'ab- 
dication, admit le système continental. Beinadotte, 
prince de Ponte-Cor vo, fut élu par les états généraux 
prince héréditaire de Suède, et le roi Charles XIII 
l'adopta pour fils. Le blocus fut observé dans toute 
l'Europe; et l'empire, augmenté des Etats romains, 
des provinces Illyriennes, du Valais, de la Hollande 
et des villes Hanséatiques, eut cent trente départe- 
ments, et s'étendit depuis Hambourg et Dantzick 
jusqu'à Trieste et Corfou. Napoléon, qui paraissait 
suivre une politique téméraire, mais inflexible, dévia 
de sa route, à cette époque, par son second mariage. 
Il fit prononcer son divorce avec Joséphine, afin de 
donner un héritier à l'empire, et il épousa, le I er avril 
1810, Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche. Ce 
fut une véritable faute. Il quitta sa position et son rôle 
de monarque parvenu et révolutionnaire, qui agissait 
en Europe contre les anciennes cours, comme la 
république contre les anciens gouvernements, il se 
plaça dans une mauvaise situation à l'égard de l'Au- 
triche qu'il fallait ou écraser après la victoire de 
Wagram ou rétablir dans ses possessions après le 
mariage avec l'archiduchesse. Les alliances solides ne 



328 CHAPITRE XV. 

reposent que sur les intérêts réels, et Napoléon ne sut 
pas enlever au cabinet de Vienne ou le désir ou le 
pouvoir de le combattre de nouveau . Ce mariage chan- 
gea aussi le caractère de son empire, et le sépara da- 
vantage des intérêts populaires; il rechercha les vieilles 
familles pour en décorer sa cour, et fit tout ce qu'il 
put pour mêler ensemble l'ancienne et la nouvelle no- 
blesse, comme il mêlait les dynasties. Austerlitz avait 
consacré l'empire roturier; après Wagram s'établit 
l'empire noble. Lanaissanced'un fils, le 2omarsi8i i, 
qui reçut le titre de roi de Rome, sembla consolider la 
puissance de Napoléon en lui assurant un successeur. 

La guerre d'Espagne fut poussée avec vigueur pen- 
dant les années 1 8 1 o et 1 8 1 1 . Le territoire de la Pé- 
ninsule était défendu pied à pied, et il fallait prendre 
les villes d'assaut. Suchet, Soult, Mortier, Ney, Sé- 
bastiani, se rendirent maîtres de plusieurs provinces; 
et la junte espagnole, ne pouvant pas se maintenir à 
Séville, s'enferma à Cadix, dont une armée française 
commença le blocus. La nouvelle expédition de Por- 
tugal hit moins heureuse. Masséna, qui la dirigeait, 
força d'abord Wellington à la retraite, et prit Oporto 
etOlivenza; mais le général anglais, s'était retranché 
dans la forte position de Torres-Vedras, Masséna ne 
put pas l'entamer ; il fut contraint d'évacuer le pays. 

Pendant que la guerre continuait dans la Pénin- 






DEPUIS L'EMPIRE EX 1804 JUSQU'EN 1814. 329 

suie avec avantage , mais sans succès décisif, une nou- 
velle campagne se préparait dans le Nord. La Russie 
voyait l'empire de Napoléon s'approcher d'elle. Res- 
serrée dans ses propres limites, elle demeurait sans 
influence et sans acquisition, souffrant du blocus sans 
profiter delà guerre. Ce cabinet, d'ailleurs, suppor- 
tait impatiemment une suprématie à laquelle il aspi- 
rait lui-même et qu'il poursuivait avec lenteur, mais 
sans interruption, depuis le règne de Pierre I er . Dès 
la fin de 1810 il augmenta ses armées, renoua ses re- 
lations commerciales avec la Grande-Bretagne et ne 
parut pas éloigné d'une rupture. Toute l'année 181 1 
se passa en négociations qui n'aboutirent à rien, et de 
part et d'autre on se disposa à la guerre. L'empereur , 
dont les armées étaient alors devant Cadix et qui 
comptait sur la coopération de l'Occident et du Nord 
contre la Russie, fit avec ardeur les préparatifs d'une 
entreprise qui devait réduire la seule puissance qu'il 
n'eût pas encore entamée et porter jusqu'à Moscou 
ses aigles victorieuses. Il obtint l'assistance de la 
Prusse et de l'Autriche, qui s'engagèrent, par les 
traités du i£\ février et du 1 4 mars 1 8 1 2 , à fournir un 
corps auxiliaire , l'une de vingt mille, l'autre de trente 
mille hommes. Toutes les forces disponibles de la 
France furent mises sur pied. Un sénatus-consulte 
distribua la garde nationale en trois bans pour le ser- 



330 CHAPITRE XY. 

vice de l'intérieur, et affecta cent cohortes du premier 
ban (près de cent mille hommes) au service militaire 
actif. Le 9 mars, Napoléon partit de Paris pour cette 
vaste expédition; il établit pendant plusieurs mois sa 
cour à Dresde, où l'empereur d'Autriche, le roi de 
Prusse , et tous les souverains d'Allemagne vinrent 
s'incliner devant sa fortune. Le 22 juin, la guerre 
fut déclarée à la Russie. 

Napoléon se dirigea dans cette campagne d'après 
les maximes qui lui avaient réussi jusque-là. Il avait, 
terminé toutes les guerres qu'il avait entreprises par 
la défaite rapide de l'ennemi, l'occupation de sa capi- 
tale et la paix avec le morcellement de son territoire. 
Son projet fut de réduire la Russie par la création du 
royaume de Pologne, comme il avait réduit l'Autriche 
en formant les royaumes de Bavière et de Wurtem- 
berg après Austerlitz , et la Prusse en organisant ceux 
de Saxe et de Westphalie après Iéna. Il avait stipulé 
dans ce but avec le cabinet de Vienne, par le traité 
du 14 mars, l'échange de la Gallicie avec les pro- 
vinces Illyriennes. Le rétablissement du royaume de 
Pologne fut proclamé par la diète de Varsovie, mais 
d'une manière incomplète; et Napoléon, qui selon ses 
habitudes, voulait tout achever dans une campagne, 
s'avança au cœur de la Russie, au lieu d'organiser 
prudemment contre elle la barrière polonaise. Son 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EX 1814. 331 

armée était forte d'environ cinq cent mille hommes. 
Il passa le Niémen le 2 juin; s'empara deWilna, de 
Witepsk; battit les Russes à Ostrow no, à Polotzk, à 
Miholow, àSmolensk, àlaMoskowa, et fît, le ^sep- 
tembre, son entrée dans Moscou. 

Le cabinet russe n'avait pas seulement placé son 
moyen de défense dans ses troupes, mais dans son 
vaste territoire et dans son climat. A mesure que ses 
armées vaincues reculaient devant les nôtres, elles in- 
cendiaient les villes, dévastaient les provinces, prépa- 
rant ainsi, en cas de revers ou de retraite, de grandes 
difficultés à Napoléon. D'après ce système de défense, 
Moscou fut brûlé par son gouverneur Rostopchin, 
comme l'avaient étéSmolensk,Dorogobouje 7 Wiasma, 
Gjhat, Majaisk et un grand nombre de villes et de 
villages. L'empereur aurait dû voir que cette guerre 
ne se terminerait point comme les autres : cependant, 
vainqueur de l'ennemi et maître de sa capitale, il 
conçut des espérances de paix, que les Russes entre- 
tinrent habilement. L'hiver approchait et Napoléon 
prolongea pendant près de six semaines son séjour à 
Moscou. Il retarda ses mouvements par suite de né- 
gociations illusoires avec les Russes , et ne se décida 
à la retraite que le 19 octobre. Cette retraite fut dé- 
sastreuse, et commença l'ébranlement de l'Empire. 
Napoléon ne pouvait être abattu demain d'homme, 



332 CHAPITRE XV. 

car quel général aurait pu triompher de ce général 
incomparable? quelle armée aurait pu vaincre l'armée 
française? Mais les revers étaient placés pour lui aux 
deaières limites de l'Europe, aux limites glacées où 
devait finir sa domination conquérante. 11 perdit à 
l?v fin dô cette campagne, non par une défaite, mais 
par lf; froid, par la faim, au milieu des solitudes et 
des neiges de la Russie, sa vieille armée et le prestige 
de sa fortune. 

La retraite se fit avec un reste d'ordre jusqu'à la 
Bérézina, où elle devint une vaste déroute. Après le 
passage de cette rivière, Napoléon, qui jusque-là 
avait suivi l'armée, partit sur un traîneau et revint en 
toute hâte à Paris, où avait éclaté une conspiration 
pendant son absence. Le général Mallet avait conçu 
le dessein de renverser ce colosse de puissance. Son 
entreprise était fort audacieuse; et comme elle re- 
posait sur une erreur, la mort de Napoléon , il au- 
rait fallu tromper trop de monde pour réussir. D'ail- 
leurs l'Empire était encore fortement établi, et ce 
n'était pas un complot, mais une défection lente et 
générale qui pouvait le détruire. La conjuration de 
Mallet échoua , et il fut mis à mort avec ceux qu'il 
s'était associés. L'empereur, à son retour, trouva 
la nation surprise d'un désastre aussi inaccoutumé. 
Mais les corps de l'Etat montrèrent encore une obéis 1 



DEPUIS L'EMPIRE EX 1804 JCSQU'EN 1814. 333 

sance sans bornes. Il arriva le 1 8 décembre à Paris, 
obtint une levée de trois cent mille hommes, excita 
l'élan des sacrifices, refit en peu de temps, avec 
sa prodigieuse activité, une nouvelle armée, et se 
mit en campagne le i3 avril i8i3. 

Mais, depuis sa retraite de Moscou, Napoléon était 
entré dans une nouvelle série d'événements. C'est en 
1812 que se déclara la décadence de son empire. La 
fatigue de sa domination était générale. Tous ceux du 
consentement desquels il s'était élevé prenaient parti 
contre lui. Les prêtres conspiraient sourdement de- 
puis sa rupture avec le pape qu'il avait réduit en cap- 
tivité. Huit prisons d'État avaient été créées d'une ma- 
nière officielle contre les dissidents de ce parti. La 
masse nationale se montrait aussi lasse de conquêtes 
qu'elle l'avait été jadis de factions. Elle avait attendu 
de lui le ménagement des intérêts privés, l'accroisse- 
ment du commerce, le respect des hommes, et elle se 
trouvaitaccablée par ses conscriptions, par les impôts , 
par le blocus, parles cours prévôtales et par les droits 
réunis, suites inévitables de ce système conquérant. Il 
n'avait plus seulement pour adversaires le peu d'hom- 
mes restés fidèles aux principes politiques de la révo- 
lution et qu'il appelait idéologues, mais tous ceux qui, 
sans opinions précises, voulaient recueillir les avan- 
tages matériels d'une meilleure civilisation. Au dehors 



19, 



334 CHAPITRE XV. 

les peuples gémissaient sous le joug militaire , et les 
dynasties abaissées aspiraient à se relever. Le monde 
entier était mal à l'aise, et un échec devait amener un 
soulèvement universel. « Je triomphais, dit Napoléon 
« lui-même en parlant des campagnes précédentes, 
« au milieu des périls toujours renaissants. Il me fal- 
« lait sans cesse autant d'adresse que de force... Si je 
« n'eusse vaincu à^.usterlitz, j'allais avoir toute la 
« Prusse sur les bras; si je n'eusse triomphé à Iéna, 
« l'Autriche et l'Espagne se déclaraient sur mes der- 
« rières ; si je n'eusse battu à Wagram, qui ne fut pas 
« une victoire décisive, j'avais à craindre que la Rus- 
« sie ne m'abandonnât, que la Prusse ne se soulevât, 
« et les Anglais étaient devant Anvers 1 . » Telle était 
sa condition : plus il avançait dans la carrière, plus il 
avait besoin de vaincre d'une manière plus décisive. 
Aussi, dès qu'il eut été battu, les rois qu'il avait sou- 
mis, les rois qu'il avait faits, les alliés qu'il avait 
agrandis, les États qu'il avait incorporés à l'Empire, 
les sénateurs qui l'avaient tant flatté et ses compa- 
gnons d'armes eux-mêmes l'abandonnèrent succes- 
sivement. Le champ de bataille, porté à Moscou en 
1812, recula vers Dresde en 181 3 et autour de 
Paris en 1 8 i4j tant fut rapide ce revers de fortune! 

1 Mémorial de Sainte Hélène, tome 111, p. 221. 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 335 

Le cabinet de Berlin commença les défections. Le 
I er mars i8i3, il se réunit à la Russie et a l'Angle- 
terre , qui formèrent La sixième coalition, à laquelle 
accéda bientôt la Suède. Cependant l'empereur, que 
les confédérés croyaient abattu par le dernier désas- 
tre, ouvrit la campagne par de nouvelles victoires. La 
bataille de Lutzen, gagnée le 2 mai avec des conscrits, 
l'occupation de Dresde, la victoire de Bautzen et la 
guerreportée sur l'Elbe étonnèrentla coalition. L'Au- 
triche, qui était placée depuis 18 10 sur le pied de 
paix, venait de se remettre en armes; elle méditait 
déjà un changement d'alliance, et elle se proposa 
comme médiatrice entre l'empereur et les confédérés. 
Sa médiation fut acceptée. On conclut un armistice à 
Plesswitz le 4 juin , et un congrès s'assembla à Prague 
pour négocier la paix. Mais il n'était guère possible 
de s'entendre : Napoléon ne voulait pas consentir à 
déchoir, ni l'Europe à lui rester soumise. Les puis- 
sances confédérées, d'accord avec l'Autriche, deman- 
dèrent que l'empire fût restreint, tout en lui laissant 
encore la Hollande et l'Italie. Les négociateurs se sé- 
parèrent sans avoir rien conclu . L'Autriche entra dans 
la coalition, et la guerre, qui pouvait seule vider cette 
grande contestation, recommença. 

L'empereur n'avait que deux cent quatre-vingt 
mille hommes contre cinq cent vingt mille; il voulait 



336 CHAPITRE XV. 

refouler l'ennemi derrière l'Elbe, et dissoudre, à son 
ordinaire, cette nouvelle coalition par la promptitude 
et la vigueur de ses coups. La victoire parut le secon- 
der d'abord. Il battit à Dresde les alliés réunis; mais 
les défaites de ses lieutenants dérangèrent ses des- 
seins. Macdonald fut vaincu en Silésie , Ney près de 
Berlin, Vandamme à Rulm. Ne pouvant plus faire 
barrière contre l'ennemi prêt à le déborder de toutes 
parts, Napoléon lui livra encore une grande bataille. 
Les princes de la confédération du Rhin choisirent ce 
moment pour déserter l'empire. Un vaste engagement 
ayant eu lieu à Leipsick entre les deux armées , les 
Saxons et les Wurtembergeois passèrent à l'ennemi 
sur le champ de bataille même. Cette défection et la 
force des coalisés, qui avaient appris à faire une 
guerre plus serrée et plus habile, contraignirent 
Napoléon à la retraite après une lutte de trois jours. 
L'armée marcha avec beaucoup de confusion vers le 
Rhin , dont les Bavarois , qui avaient également dé- 
fectionné, voulurent lui fermer le passage. Mais elle 
les écrasa à Hanau , et rentra sur le territoire de 
l'empire le 3o octobre i8i3. La fin de cette cam- 
pagne fut aussi désastreuse que celle de la cam- 
pagne précédente. La France fut menacée dans ses 
propres limites, comme en 1 799; mais elle n'avait plus 
le même enthousiasme d'indépendance, et l'homme 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 337 

qui l'avait destituée de ses droits la trouva, dans cette 
grande crise, incapable de le soutenir et de le défen- 
dre . On expie tôt ou tard l'asservissement des nations . 

Napoléon retourna à Paris le 9 novembre 1 8 13. Il 
obtint du Sénat une levée de trois cent mille hommes, 
et fit avec la plus grande ardeur les préparatifs d'une 
nouvelle campagne. Il convoqua le Corps législatif 
pour l'associer à la défense commune; il lui commu- 
niqua les pièces relatives aux négociations de Prague, 
et lui demanda un nouvel et dernier effort, afin 
d'assurer glorieusement la paix, qui était le vœu uni- 
versel de la France. Mais le Corps législatif, jusque-là 
muet et obéissant, choisit ce moment pour résister à 
Napoléon. 

Il était accablé de la fatigue commune, et se trou- 
vait, sans le vouloir, sous l'influence du parti roya- 
liste, qui s'agitait secrètement depuis que la déca- 
dence de l'empire avait relevé ses espérances. Une 
commission composée de MM. Laine, Raynouard , 
Gallois, Flaugergues, Maine de Biran , fit un rap- 
port peu favorable à la marche suivie par le gouver- 
nement, éleva la voix contre la durée de la guerre, et 
demanda le rétablissement de la liberté. Ce vœu , 
très juste dans un autre temps, n'était propre alors 
qu'à faciliter l'invasion étrangère. Quoique les con- 
fédérés parussent mettre la paix au prix de l'évacua- 



838 CHAPITRE XY. 

tion de l'Europe, ils étaient disposés à pousser la 
victoire jusqu'au bout. Napoléon, irrité de cette op- 
position inattendue et inquiétante , renvoya subite- 
ment le Corps législatif. Ce commencement de résis- 
tance annonça les défections intérieures. Après s'être 
étendues de la Russie à toute l'Allemagne, elles 
allaient s'étendre de l'Allemagne à l'Italie et à la 
France. Mais tout dépendait cette fois, comme pré- 
cédemment, du sort de la guerre, que l'hiver n'avait 
pas ralentie. Napoléon tourna de ce coté toutes ses 
espérances; il partit de Paris, le25 janvier, pour cette 
immortelle campagne. 

L'empire était envahi par tous les points. Les Au- 
trichiens s'avançaient en Italie; les Anglais, qui s'é- 
taient rendus maîtres de la Péninsule entière dans les 
deux dernières années, avaient passé la Bidassoa sous 
le général Wellington, et débouchaient par les Pyré- 
nées. Trois armées pressaient la France à l'est et au 
nord. La grande armée alliée, forte de cent cinquante 
mille hommes sous Schwartzemberg , avait pénétré 
par la Suisse; celle de Silésie, de cent trente mille 
sous Blùcher, était entrée par Francfort ; et celle du 
Nord, de cent mille hommes sous Bernadotte, avait 
envahi la Hollande et paraissait en Belgique. Les 
ennemis négligeaient à leur tour les places fortes; 
formés à la grande guerre par leur vainqueur, ils 



DEPUIS L'EMPIRE EX 1804 JUSQU'EN 1814. 339 

marchaient sur la capitale. Lorsque Napoléon quitta 
Paris, les deux armées de Schwartzemberg et de 
Blûcher étaient sur le point d'opérer leur jonction 
dans la Champagne. Privé de l'appui du peuple, qui 
demeurait en observation, Napoléon restait seul con- 
tre le monde entier avec une poignée de vieux soldats 
et son génie, qui n'avait rien perdu de son audace et 
de sa vigueur. Il est beau de le voir dans ce moment, 
non plus oppresseur, non plus conquérant , défendre 
pied à pied, par de nouvelles victoires, le sol de la pa- 
trie en même temps que son empire et sa renommée ! 
Il marcha en Champagne contre les deux grandes 
armées ennemies. Le général Maison était chargé 
d'arrêter Bernadotte en Belgique; Augereau, les Au- 
trichiens à Lyon; Soult, les Anglais sur la frontière 
duMidi. Le prince Eugène devait défendre l'Italie; et 
l'empire, quoique envahi au centre, étendait encore 
ses vastes bras jusqu'au fond de l'Allemagne par ses 
garnisons d'outre-Rhin. Napoléon ne désespéra point 
de rejeter, au moyen d'une puissante réaction mili- 
taire, cette foule d'ennemis hors de la France , et de 
reporter ses drapeaux sur le territoire étranger. Il se 
plaça habilement entre Blucher, qui descendait la 
Marne, et Schwartzemberg, qui descendait la Seine; 
il courut de l'une de ces armées à l'autre, et les 
battit tour à tour. Blucher fut écrasé à Champ- 



340 CHAPITRE XY. 

Aubert, à Montmirail^ à Château -Thierry, à Vau- 
champs; et lorsque son armée eut été détruite, 
Napoléon revint sur la Seine, culbuta les Autri- 
chiens à Montereau, et les chassa devant lui. Ses 
combinaisons furent si fortes, son activité si grande 
et ses coups si sûrs qu'il parut sur le point d'atteindre 
la désorganisation entière de ces deux formidables 
armées et d'anéantir avec elles la coalition. 

Mais, s'il était vainqueur partout où il se portait, 
l'ennemi gagnait du terrain partout où il n'était 
pas. Les Anglais étaient entrés dans Bordeaux, où 
un parti s'était prononcé pour la famille des Bour- 
bons ; les Autrichienss'avançaient vers Lyon : l'armée 
ennemie qui opérait en Belgique s'était réunie aux 
débris de celle de Blùcher , qui paraissait de nou- 
veau sur les derrières de Napoléon. La défection 
s'introduisait dans sa propre famille, et Murât ve- 
nait d'imiter en Italie la conduite de Bernadotte, 
en accédant à la coalition. Les grands officiers de 
l'empire le servaient encore, mais mollement, et 
il ne retrouvait de l'ardeur et une fidélité à toute 
épreuve que dans les généraux inférieurs et dans 
ses infatigables soldats. Napoléon avait de nou- 
veau marché sur Blùcher, qui lui échappa trois 
fois : sur la gauche de la Marne , par une gelée su- 
bite qui raffermit les boues, au milieu desquelles les 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 341 

Prussiens s'étaient engagés et devaient périr; sur 
l'Aisne, par la défection deSoissons, qui leur ouvrit 
un passage au moment où il ne leur restait pas 
une issue pour s'échapper; à Laon , par la faute du 
duc de Raguse, qui empêcha de livrer une bataille 
décisive en se laissant enlever dans une surprise 
de nuit. Après tant de fatalités, qui déconcertaient 
ses plans, Napoléon, mal secondé par quelques-uns 
de ses généraux et débordé par la coalition, conçut 
!e hardi dessein de se porter sur Saint-Dizier, pour 
fermer à l'ennemi la sortie de la France. Cette marche 
audacieuse et pleine de génie ébranla un instant les 
confédérés, auxquelselledevait interdire toute retraite; 
mais excités par de secrets encouragements, sans s'in- 
quiéter de leurs derrières, ils s'avancèrent sur Paris. 
Cette grande ville, la seule des capitales du con- 
tinent qui n'eût point été envahie , vit déboucher 
dans ses plaines les troupes de toute l'Europe, et fut 
sur le point de subir l'humiliation commune. Elle 
était abandonnée à elle-même. L'impératrice, nom- 
mée régente quelques mois auparavant, venait de la 
quitter et de se rendre à Blois. Napoléon était loin. Il 
n'y avait pas ce désespoir et ce mouvement de la li- 
berté qui seuls portent les peuples à la résistance, 
la guerre ne se faisant plus aux nations, mais aux 
gouvernements, et l'empereur ayant placé tout Fin- 



342 CHAPITRE XV. 

térêt public en lui seul et tous ses moyens de dé- 
fense dans les troupes régulières. La fatigue était 
grande : un sentiment d'orgueil , de bien juste or- 
gueil, rendait seul douloureuse l'approche de l'étran- 
ger et serrait tout cœur français en voyant le sol 
national foulé par des armées si longtemps vaincues. 
Mais ce sentiment n'était pas assez fort pour soulever 
la masse de la population contre l'ennemi, et les me- 
nées du parti royaliste, à la tête duquel se plaça le 
prince de Bénévent, l'appelaient dans la capitale. Ce- 
pendant on se battait le 3o mars sous les murs de 
Paris; mais le 3i les portes en furent ouvertes aux 
confédérés, qui y entrèrent par une capitulation. Le 
Sénat consomma la grande défection impériale en 
abandonnant son ancien maître; il était dirigé par 
M. de Talleyrand, qui se trouvait depuis peu dans la 
disgrâce de l'empereur. Cet acteur presque obligé de 
toute crise de pouvoir venait de se déclarer contre lui. 
Sans attachement de parti, d'une assez grande indif- 
férence politique, il pressentait de loin, avec une sa- 
gacité merveilleuse, la chute d'un gouvernement, se 
retirait à propos, et, lorsque le moment précis pour 
l'abattre était venu, il y aidait de ses moyens, de son 
influence, de son nom et de l'autorité qu'il avait eu 
soin de ne pas complètement perdre. Pour la révolu- 
tion sous la Constituante, pour le Directoire au 1 8 fruc- 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 343 

tidor, pour le Consulat au 18 brumaire, pour l'em- 
pire en i8o4, il était pour la restauration de la 
famille royale en i8i4- Il était comme le grand maître 
des cérémonies du pouvoir, et c'était lui qui semblait 
congédier et installer les divers gouvernements. Le 
Sénat, sous son influence, nomma un gouvernement 
provisoire, déclara Napoléondéchu du trône, le droit 
d' hérédité aboli dans sa famille , le peuple français 
et V armée déliés envers lai du serment de fidélité. 
Il proclama tyran celui dont il avait facilité le despo 
tisme par ses longues adulations. 

Cependant Napoléon, pressé par ses alentours de 
secourir la capitale, avait abandonné sa marche sur 
Saint-Dizier, et accourait a la tête de cinquante mille 
hommes, espérant y empêcher encore l'entrée de 
l'ennemi. Mais en arrivant, le I er avril, il apprit la 
capitulation de la veille, et il se concentra sur Fon- 
tainebleau, où il fut instruit de la défection du Sénat 
et de sa déchéance. C'est alors que, voyant tout plier 
autour de lui sous la mauvaise fortune, et le peuple, 
et le Sénat, et les généraux, et les courtisans, il se 
décida à abdiquer en faveur de son fils. Il envoya le 
duc de Vicence, le prince de la Moskowa, le duc de 
Tarente, comme plénipotentiaires vers les souverains 
alliés ; ils devaient prendre en route le duc de Raguse, 
qui couvrait Fontainebleau avec un corps d'armée. 



344 CHAPITRE XV. 

Napoléon , avec ses cinquante mille hommes et sa 
forte position militaire, pouvait imposer encore la 
royauté de son fils à la coalition. Mais le duc de Ra • 
guse abandonna son poste, traita avec l'ennemi , et 
laissa Fontainebleau à découvert. Napoléon fut alors 
réduit à subir les conditions des alliés : leurs préten- 
tions augmentaient avec leur puissance. A Prague ils 
lui cédaient la Hollande et l'Italie; depuis Leipsick ils 
lui laissaient l'empire avec les limites des Alpes et du 
Rhin; après l'invasion de la France ils lui offraient, 
à Châtillon, les possessions seules de l'ancienne mo- 
narchie; plus tard ils refusaient de traiter avec lui 
pour ne traiter qu'en faveur de son fils; mais aujour- 
d'hui , décidés à détruire tout ce qui restait de la ré- 
volution par rapport à l'Europe, ses conquêtes et sa 
dynastie_, ils forcèrent Napoléon à une abdication ab- 
solue. Le il avril 1 8 14? il renonça pour lui et ses des- 
cendants aux trônes de France et d'Italie , et reçut 
en échange de sa vaste souveraineté , dont les limites 
s'étendaient naguère encore jusqu'à la Baltique, la 
petite île d'Elbe. Le 20, après avoir fait de touchants 
adieux à ses vieux soldats, il partit pour sa nouvelle 
principauté. 

Ainsi tomba cet homme qui avait seul rempli le 
monde pendant quatorze ans. Son génie entrepre- 
nant et organisateur, sa puissance de vie et de vo- 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EX 1814. 345 

lonté, son amour de la gloire et l'immense force 
disponible que la révolution avait mise entre ses 
mains ont fait de lui le plus surprenant des capitaines 
et le plus gigantesque des dominateurs. Ce qui ren- 
drait la destinée d'un autre extraordinaire compte à 
peine dans la sienne. Sorti de l'obscurité, porté au 
rang suprême, de simple officier d'artillerie devenu 
le chef de la plus grande des nations, il a osé conce- 
voir la monarchie universelle et l'a réalisée un mo- 
ment. Après avoir obtenu l'empire par ses victoires, 
il a voulu soumettre l'Europe au moyen de la France, 
réduire l'Angleterre au moyen de l'Europe, en domi- 
nant l'une par son système militaire, en domptant 
l'autre par son blocus continental. Ce dessein lui a 
réussi pendant quelques années, et de Lisbonne à 
Moscou il a assujetti les peuples et les potentats à son 
mot d'ordre de général et au vaste séquestre qu'il 
avait prescrit. Mais il a manqué de cette manière à 
la mission réparatrice du 18 brumaire. En exerçant 
pour son propre compte la puissance qu'il avait re- 
çue, en attaquant la liberté du peuple par ses institu- 
tions despotiques, l'indépendance des Etats par la 
guerre, il a mécontenté et les opinions et les intérêts 
du genre humain; il a excité d'universelles inimitiés; 
la nation s'est retirée de lui ; et après avoir été long- 
temps victorieux , après avoir planté ses étendards 



346 CHAPITRE XV. 

sur toutes les capitales, après avoir, pendant dix an- 
nées, augmenté son pouvoir et gagné un royaume 
à chaque bataille, un seul revers a réuni le monde en- 
tier contre lui, et il a succombé en prouvant combien 
de nos jours le despotisme est impossible à maintenir. 
Cependant Napoléon , à travers les désastreux ré- 
sultats de son système , a donné une prodigieuse im- 
pulsion au continent ; ses armées ont porté derrière 
elles les usages, les idées et la civilisation plus avan- 
cée de la France. Les sociétés européennes ont été 
remuées de dessus leurs vieux fondements. Les peu- 
ples se sont mêlés, par de fréquentes communications; 
des ponts jetés sur des fleuves limitrophes, de grandes 
routes pratiquées au milieu des Alpes, des Apennins, 
des Pyrénées, ont rapproché les territoires; et Napo- 
léon a fait pour le matériel des Etats ce que la révo- 
lution a fait pour l'esprit des hommes. Le blocus a 
complété L'impulsion de la conquête; il a perfec- 
tionné l'industrie continentale, afin de suppléer à 
celle de l'Angleterre, et il a remplacé le commerce 
colonial par le produit des manufactures. C'est ainsi 
que Napoléon , en agitant les peuples, a contribué à 
leur civilisation. Il a été contre-révolutionnaire par 
son despotisme à l'égard de la France; mais son es- 
prit conquérant l'a rendu rénovateur vis-à-vis de 
l'Europe, dans laquelle plusieurs nations assoupies 



DEPUIS L'EXPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 347 

avant sa venue vivront de la vie qu'il leur a apportée. 
Mais en cela Napoléon n'a obéi qu'à sa nature. Né de 
la guerre, la guerre a été son penchant, son plaisir; 
la domination, son but; il lui fallait maîtriser le 
monde, et les circonstances le lui ont mis dans la 
main, afin qu'il s'en aidât à exister. 

Napoléon a présenté pour la France, comme Crom- 
well le fit un moment pour l'Angleterre, le gouverne- 
ment de l'armée, qui s'établit toujours lorsqu'une ré- 
volution est combattue; elle change alors de nature 
peu à peu, et devient militaire de civile qu'elle était 
d'abord. Dans la Grande-Bretagne, la guerre inté- 
rieure n'étant point compliquée de guerre étrangère à 
cause de la situation géographique du pays qui l'iso- 
lait des autres Etats, dès que les ennemis de la ré- 
forme eurent été vaincus, l'armée passa du champ de 
bataille au gouvernement. Son intervention (tant pré- 
coce, Cromwell, son général, trouva encore les partis 
dans toute la fougue de leurs passions, dans tout le 
fanatisme de leur croyance, et il dirigea uniquement 
contre euxson administration militaire. La révolution 
française, opérée sur le continent, vit les peuples dis- 
posés à la liberté, et les souverains ligués par la 
crainte de l'affranchissement des peuples. Elle eut 
non seulement des ennemis intérieurs, mais encore des 
ennemis étrangers à combattre, et, tandis que les ar- 



348 GHAPITEE XV. 

mées repoussaient l'Europe, les partis se culbutèrent 
eux-mêmes dans les assemblées. L'intervention mili- 
taire fut plus tardive; et Napoléon, trouvant les fac- 
tions abattues et les croyances presques abandonnées, 
obtint de la nation une obéissance facile, et dirigea le 
gouvernement contre l'Europe. 

Cette différence de position influa beaucoup sur la 
conduite et le caractère de ces deux hommes extraor- 
dinaires. Napoléon, disposant d'une force immense 
et d'une puissance non contestée, se livra en sécurité 
à ses vastes desseins et au rôle de conquérant, tandis 
que Cromwell, privé de l'assentiment qu'amène la fa- 
tigue populaire , sans cesse attaqué par les factions, 
fut réduit à les neutraliser les unes au moyen des 
autres et à se montrer jusqu'au bout dictateur mili- 
taire des partis. L'un employa son génie à entrepren- 
dre, l'autre à résister; aussi l'un eut la franchise et la 
décision de la force, et l'autre la ruse et l'hypocrisie 
de l'ambition combattue. Cette situation devait dé- 
truire leur domination. Toutes les dictatures sont 
passagères, et il est impossible, quelque grand et 
fort qu'on soit, de soumettre longtemps des partis ou 
d'occuper longtemps des royaumes. C'est ce qui 
devait tôt ou tard amener la chute de Cromwell (s'il 
eût vécu plus longtemps) par les conspirations inté- 
rieures et celle de Napoléon par le soulèvement de 



DEPUIS L'EMPIRE EN 1804 JUSQU'EN 1814. 349 

l'Europe. Tel est le sort des pouvoirs qui, nés de la 
liberté, ne se fondent plus sur elle. 

En i8i4j l'empire venait d'être détruit; les partis 
de la révolution n'existaient plus depuis le 18 bru- 
maire; tous les gouvernements de cette période poli- 
tique avaient été épuisés. Le Sénat rappela l'ancienne 
famille royale. Déjà peu populaire par sa servilité 
passée, il se perdit dans l'opinion en publiant une 
constitution assez libérale, mais qui plaçait sur la 
même ligne les pensions des sénateurs et les garanties 
de la nation. Le comte d'Artois, qui le premier avait 
quitté la France, y revint le premier en qualité de 
lieutenant général du royaume. Il signa, le i3 avril, 
la Convention de Paris , qui réduisit le territoire de 
la France à ses limites du 1 er janvier 1792, et par la- 
quelle la Belgique, la Savoie, Nice, Genève, un im- 
mense matériel militaire, cessèrent de nous apparte- 
nir. Louis XVIII débarqua à Calais le 24 avril, et fît 
son entrée solennelle à Paris le 3 mai 1 8 1 4 , après avoir 
donné, le 2, la Déclaration de Saint- Ouen , qui con- 
sacrait les principes du gouvernement représentatif, 
et qui, le 2 juin, fut suivie de la promulgation de la 
cbarte. 

A cette époque commence une nouvelle série d'évé- 
nements. L'année T 8 1 4 fut la limite du grand mou- 
vement qui avait eu lieu pendant les vingt-cinq an- 

20 



350 CHAPITRE XV. 

nées précédentes. La révolution avait été politique, 
comme dirigée contre le pouvoir absolu de la cour et 
les privilèges des classes; et militaire, parce que l'Eu- 
rope l'avait attaquée. La réaction qui se déclara alors 
atteignit seulement l'empire; elle provoqua en Europe 
la coalition , elle amena en France le régime repré- 
sentatif : telle devait être sa première période. Plus 
tard elle a produit la sainte alliance contre les peu- 
ples et le gouvernement d'un parti contre la charte. 
Ce mouvement rétrograde doit avoir son cours et 
son terme. On ne peut régir désormais la France 
d'une manière durable qu'en satisfaisant le double 
besoin qui lui a fait entreprendre la révolution. Il 
lui faut , dans le gouvernement, une liberté politique 
réelle et dans la société le bien-être matériel que pro- 
duit le développement sans cesse perfectionné de la 
civilisation. 



FIN DU SECOND VOLUMF. 






TABLE DU SECOND VOLUME. 

Depuis le 2 Juin 1795 jusqu'en ayril 1794. 

CHAPITRE VIII. 

Pages. 
Insurrection des départements contre le 31 mai; revers prolon- 
gés aux frontières; progrès des Vendéens. — Les Montagnards 
décrètent la constitution de 1793, et la suspendent aussitôt 
pour maintenir et renforcer le gouvernement révolutionnaire. 

— Levée en masse; loi des suspects. — Victoire des Monta- 
gnards dans l'intérieur et sur les frontières. — Mort de la 
reine, des vingt-deux Girondins, etc. — Comité de salut pu- 
blic; sa puissance; ses membres. — Calendrier républicain. 

— Les vainqueurs du 31 mai se divisent. — La faction ultra- 
révolutionnaire de la commune ou des Hébertistes fait abolir 
le catholicisme et décrète le culte de la Raison; sa lutte avec 
le Comité de salut public; sa défaite. — La faction modérée 
delà Montagne ou des Dantonistes veut détruire la dictature 
révolutionnaire et établir le gouvernement légal ; sa chute. — 

Le Comité de salut public reste seul triomphant I 

Depuis la mort de Danton, en avril 1794, jusqu'au 
9 thermidor (27 juillet 1794). 

CHAPITRE IX. 

Redoublement de terreur; sa cause. — Systèmes des démocrates; 



352 TABLE. 

Pages. 
Saint-Just. — Puissance de Robespierre. — Fête de l'Être su- 
prême. — Couthon présente la loi du 22 prairial, qui réor- 
ganise le tribunal révolutionnaire; troubles, débats, puis 
obéissance de la Convention. — Les membres actifs des co< 
mités se divisent ■ d'un côté sont Robespierre , Saint-Just et 
Couthon; de l'autre, Billaud-Varennes , Collot d'Herbois, 
Barrère et les membres du Comité, de sûreté générale. — 
Conduite de Robespierre; il s'absente des Comités, et s'appuie 
sur les Jacobins et la commune. — Le 8 thermidor, il de- 
mande le renouvellement des comités; il ne réussit pas. — 
Séance du 9 thermidor ; Saint-Just dénonce les Comités ; il 
est interrompu par Tallien ; Billaud-Varennes attaque violem- 
ment Robespierre; déchaînement général de la Convention 
contre les triumvirs; ils sont mis en arrestation. — La Com- 
mune s'insurge et délivre les prisonniers. — Dangers et cou- 
rage de la Convention ; elle met les insurgés hors la loi. — 
Les sections se déclarent pour elle. — Défaite et supplice de 
Robespierre et des insurgés 55 

Depuis le 9 thermidor jusqu'au 1 er prairial an III 
( 20 mai 1795 ) 9 époque du soulèvement et de la dé- 
faite du parti démocratique. 

CHAPITRE X. 

La Convention après la chute de Robespierre. — Parti des co- 
mités, parti thermidorien; leur composition et leur but. — 
Décadence du parti des comités. — Accusation de Lebon et 
de Carrier. — État de Paris : les Jacobins et les faubourgs se 
déclarent pour les anciens comités; la jeunesse dorée et les 
sections pour les thermidoriens. — Mise en accusation de Bil- 
laud-Varennes, Collot d'Herbois, Barrère et Vadier. — Mouve- 
ment de germinal. — Déportation des accusés et de quelques 
Montagnards, leurs partisans. — Insurrection du 1 er prairial. 
— Défaite du parti démocratique; désarmement des faubourgs; 
la classe inférieure est exclue du gouvernement, est privée de 
la consfitution de 93 , et perd sa force matérielle 101 



TABLE. 353 

Depuis le 1 er prairial (20 mai 1795 ) jusqu'au 4 bru- 
maire an IV (26 octobre ), terme de la Convention. 

CHAPITRE XI. 

Pages. 
Campagne de 1793 et 1794. — Dispositions des armées à la nou- 
velle du 9 thermidor. — Conquête de la Hollande; positions 
sur le Rhin. — Paix de B aie avec la Prusse; paix avec l'Es- 
pagne. — Descente de Quiberon. — La réaction cesse d'être 
conventionnelle et devient royaliste. — Massacre des révolu- 
tionnaires dans le Midi. — Constitution directoriale de l'an III 

— Décrets de fructidor qui exigent la réélection des deux 
tiers de la Convention. — Déchaînement du parti royaliste 
sectionnaire. — Il s'insurge. — Journée du 13 vendémaire. 

— Nomination des Conseils et du Directoire. — Fin de la 
Convention; sa durée, son caractère 14 1 



DIRECTOIRE EXECUTIF. 



Depuis l'installation du Directoire, le 27 octobre 
1795, jusqu'au coup d'État du 18 fructidor an V 
(4 septembre 1797). 

CHAPITRE XII. 

Revue de la révolution. — Son second caractère de réorgani- 
sation ; passage de la vie publique à la vie privée. — Les cinq 
directeurs; leurs travaux intérieurs. — Pacification de la Ven- 
dée. — Conspiration de Babeuf; dernière défaite du parti dé- 
magogique. — Plan de campagne contre l'Autriche ; conquête 
de l'Italie par le général Bonaparte; traité de Campo-Formio , 
la république française est reconnue, avec ses acquisitions et 
son entourage des républiques batave, lombarde, ligurienne, 
qui prolongent son système en Europe. — Élections royalistes 
de l'an V; elles changent la situation de la république. — Nou- 



854 TABLE. 

Pages, 
velle lutte entre le parti contre-révolutionnaire, ayant son 
siège dans les conseils, dans le club de Clichy, dans les salons, 
et le parti conventionnel, posté au directoire, dans le club 
de Salm et dans l'armée. — Coup d'État du 18 fructidor; le 
parti de vendémiaire est encore une fois battu 175 

Depuis le 18 fructidor an V (4 septembre 1797) 
jusqu'au 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). 

CHAPITRE XIII. 

Le Directoire rentre, par le 18 fructidor, dans le gouvernement 
révolutionnaire un peu mitigé. — Paix générale, excepté avec 
l'Angleterre. — Retour deRonaparte à Paris; expédition d'E- 
gypte. — Élections démocratiques de l'an VI ; le directoire les 
annule le 22 floréal. — Seconde coalition ; la Russie, l'Au- 
triche, l'Angleterre, attaquent la république par l'Italie, la 
Suisse et la Hollande ; défaites générales. — Élections démo- 
cratiques de l'an VII ; le 30 prairial, les conseils prennent leur 
revanche, et désorganisent l'ancien Directoire. — Deux partis 
dans le nouveau Directoire et dans les conseils : le parti républi- 
cain modéré sous Sieyès, Roger-Ducos, les Anciens, celui des 
républicains extrêmes sous Moulins, Gohier, les Cinq-Cents et 
la Société du Manège. — Projets en divers sens. — Victoires 
de Masséna en Suisse, de Rrune en Hollande. — Bonaparte 
revient d'Egypte ; il s'entend avec Sieyès et son parti. — Jour- 
nées du 18 et du 19 brumaire. — Fin du régime directorial. 225 



CONSULAT. 



Depuis le 18 brumaire (9 novembre 1799 ) jusqu'au 
2 décembre 1804. 

CHAPITRE XIV. 

Espérances des divers partis après le 18 brumaire. — Gouverne- 



TABLE. 355 

Pages- 
ment provisoire. — Constitution de Sieyès; elle est dénaturée 
dans la constitution consulaire de l'an VIII. — Formation du 
gouvernement; desseins pacificateurs de Bonaparte. — Cam- 
pagne d'Italie; victoire de Marengo. — Paix générale : sur 
le continent, par le traité de Lunéville : avec l'Angleterre, par 
le traité d'Amiens. — Fusion des partis, prospérité inté- 
rieure delà France. — Système ambitieux du premier consul; 
il constitue de nouveau le clergé dans l'État , par le concordat 
de 1801 ; il crée un ordre de chevalerie militaire, au moyen de 
la Légiou d'honneur : il complète cet ordre de choses par le 
consulat à vie. — Reprise des hostilités avec l'Angleterre. — 
Conspiration de Georges et de Pichegru. — La guerre et les 
tentatives des royalistes servent de prétexte à l'érection de l'em- 
pire. — Napoléon Bonaparte, nommé empereur héréditaire, est 
sacré parle pape, le 2 décembre 1804, dans l'église de Notre- 
Dame. — Abandon successif de la révolution. — Progrès du 
pouvoir absolu pendant les quatre années du consulat «Gl 



EMPIRE. 



Depuis rétablissement de l'empire en 1804 Jusqu' 

1814. 

CHAPITRE XV. 

Caractère de l'empire. — Changement des républiques créées par 
le Directoire en royaumes. — Troisième coalition; piisa de 
Vienne; victoires d'Ulm et d'Austerlitz; paix de Presbourg^ 
érection des deux royaumes de Bavière et de Wurtemberg. — 
Confédération du Rhin. — Joseph -Napoléon est nommé roi de 
Naples, Louis-Napoléon roi de Hollande. — Quatrième coali- 
tion ; bataille d'Iéna, prise de Berlin; victoires d'Eylau et de 
Friedland; paix de Tilsitt ; la monarchie prussienne est ré- 



356 TABLE. 

Pages 
duite de moitié , les deux royaumes de Saxe et de Westphalie 
sont institués contre elle. — Celui de Westphalie est donné à 
Jérôme-Napoléon. — Le grand empire s'élève avec ses royaumes 
secondaires, sa confédération suisse, ses grands fiefs ; ilestmodelé 
sur celui de Charlemagne. — Blocus continental; Napoléon 
emploie la cessation du commerce pour réduire l'Angleterre, 
comme il a employé les armes pour soumettre le continent. — 
Invasion du Portugal et de l'Espagne; Joseph-Napoléon est 
nommé roi d'Espagne, Murât le remplace sur le trône de 
Naples. — Nouvel ordre d'événements : insurrection nationale 
de la Péninsule : lutte religieuse du pape. — Opposition com- 
merciale de la Hollande. — Cinquième coalition. — Victoire 
de VVagram; paix de Vienne; mariage de Napoléon avec l'ar- 
chiduchesse Marie-Lou/ >e. — Le premier essai de résistance 
échoue ; le pape est détrôné, la Hollande réunie à l'empire et 
la guerre d'Espagne poursuivie avec vigueur. — La Russie re- 
nonce au système continental; campagne de 1812; prise de 
Moscow; désastreuse retraite. — Réaction contre la puissance 
de Napoléon ; campagne de 1813 ; défection générale. Coalition 
de toute l'Europe; fatigue de la France; merveilleuse cam- 
pagne de 1814. — Les confédérés à Paris; abdication de Fon- 
tainebleau ; caractère de Napoléon ; son rôle dans la révolution 
f-oiçaise. Conclusion 309 



TIN DE LA TABLE» DU 6EC0ND VOLUMS. 



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